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Madagascar : coup d'État ou « coupvolution » ?

Les précédents sahéliens laissent craindre que les militaires malgaches ne rendent le pouvoir dans deux ans.

La Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) a pris un risque en ne suspendant pas Madagascar à la suite de la « coupvolution » qui a destitué le président Andry Rajoelina le 12 octobre 2025 et porté le colonel Michael Randrianirina au pouvoir.

Randrianirina a pris le pouvoir après des semaines de manifestations de la génération Z qui réclamaient l'amélioration des services publics. Lorsque l’unité d'élite, le Corps d'armée du personnel et des services administratifs et techniques (CAPSAT), a soudainement changé de camp, Rajoelina a pris la fuite.

Le président de la Haute Cour constitutionnelle, Florent Rakotoarisoa, a déclaré la présidence vacante et a transféré le pouvoir à Randrianirina. De ce fait, la SADC n'a pas suspendu Madagascar, contrairement à 2009 lorsque Rajoelina avait renversé le président Marc Ravalomanana lors de ce qui avait été qualifié de coup d'État. Ironie du sort, le CAPSAT était également à l'origine de ce renversement.

L’Union africaine (UA) a cependant clairement indiqué qu’il s’agissait bien d’un changement de gouvernement anticonstitutionnel et a suspendu Madagascar.

La Constitution du pays stipule qu’en cas d’abandon de pouvoir par le président, la Haute Cour constitutionnelle déclare la présidence vacante et que « les fonctions de chef de l’État sont exercées par le président du Sénat ».

Au moment de la crise, c’est donc le général Richard Ravalomanana, un allié de Rajoelina, qui aurait dû occuper le poste. Cependant, celui-ci était « indisponible » après sa destitution par le Sénat, qui affirmait répondre « aux aspirations du peuple malgache à la stabilité, à la justice et à une gouvernance transparente ». La Haute Cour constitutionnelle a exploité ce vide institutionnel pour justifier son « invitation » à Randrianirina d’assumer la présidence.

Les juntes militaires n'ont jamais respecté les délais qu'elles s'étaient fixés pour rendre le pouvoir aux civils

Randrianirina a promis de rétablir un gouvernement civil démocratique dans un délai de 18 à 24 mois et a annoncé une consultation nationale sur les modalités de la transition. La SADC, ainsi rassurée, l'a invité à un sommet virtuel en décembre.

Lors de ce sommet, Randrianirina a été exhorté à « initier un dialogue national inclusif durant la période de transition, mené par les Malgaches, afin de préparer le terrain à de nouvelles élections et de faciliter le retour pacifique des exilés politiques ». À la demande du sommet, il a soumis un rapport sur l'état de préparation du dialogue, ainsi qu’un projet de feuille de route pour la transition avant le 28 février 2026. Le calendrier de transition, d'une durée de 24 mois, prévoit des élections présidentielles en 2027.

Randrianirina respectera-t-il les délais ? Les précédents continentaux ne sont pas encourageants. Cette décennie a été marquée par une vague de coups d'État, principalement en Afrique de l'Ouest. Les juntes militaires qui ont pris le pouvoir ont souvent promis un retour aux élections et à un régime civil dans des délais précis, sans en respecter les échéances. 

Au Mali, les militaires, dirigés par le colonel Assimi Goïta, ont pris le pouvoir en 2020 et 2021. Celui-ci a promis à plusieurs reprises d'organiser des élections, mais les a toujours reportées. En juillet dernier, le Parlement de transition malien a accordé à Goïta un mandat présidentiel de cinq ans, renouvelable « autant de fois que nécessaire » sans élection.

Le Burkina Faso a connu deux coups d'État en 2022, le second sous la conduite du capitaine Ibrahim Traoré, qui s'était initialement engagé à rétablir un régime civil avant juillet 2024. Cependant, dès le mois de mai, il a prolongé le régime militaire de cinq ans et s'est déclaré candidat à la présidence.

Au Niger, le général Abdourahamane Tiani a renversé Mohamed Bazoum en juillet 2023. Tiani a proposé un retour à la démocratie dans un délai de trois ans, mais a prêté serment comme président sous une nouvelle charte en mars 2025, initiant ainsi une transition de cinq ans.

Les coups de force unilatéraux de Randrianirina font déjà douter de la sincérité de ses engagements

Tout comme à Madagascar, la situation reste incertaine en Guinée-Bissau, où l'armée, sous le commandement du général Horta Inta-A Na Man, a pris le pouvoir en novembre 2025. Des élections sont prévues pour décembre 2026.

Dans certains cas, les chefs de junte ont finalement autorisé la tenue d'élections, mais tout en déposant leur candidature, violant ainsi la règle de l'UA qui interdit aux auteurs de coups d'État de se présenter.

Au Gabon, par exemple, le général Brice Oligui Nguema a orchestré un coup d'État en 2023, promettant un retour rapide à un régime civil. Il en a repoussé l'échéance à avril 2025, date à laquelle il s'est présenté aux élections et les a remportées haut la main avec 94,9 % des voix.

De même, en Guinée, après un coup d'État en 2021, le colonel Mamadi Doumbouya a promis une transition de deux ans et des élections en 2024. Il a prolongé ce délai d'un an, après quoi les élections se sont tenues dans des conditions douteuses. Il s'est présenté à la présidence et a remporté une victoire écrasante.

En outre, au Tchad, Mahamat Déby, officier de l'armée, a pris le pouvoir après la mort de son père en 2021. Il a promis une transition démocratique, mais s'est présenté à l'élection présidentielle qu'il a remportée en 2024, sans respecter les conditions démocratiques.

La SADC doit surveiller de près le respect par Randrianirina de la feuille de route

Madagascar connaîtra-t-il un sort différent ?

La SADC et le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l'UA ont la même préoccupation : le processus de dialogue visant à rétablir un pouvoir civil doit être inclusif. Des actions unilatérales importantes de Randrianirina remettent en question son engagement envers la transition, notamment la nomination d'un Premier ministre impopulaire suivie de son limogeage brutal et la dissolution de l'ensemble du gouvernement.

Dans un article publié en novembre dans Foreign Policy, les politologues Salah Ben Hammou et Jonathan Powell ont décrit la transition du pouvoir à Madagascar en 2025 comme une « coupvolution », c’est-à-dire une révolution populaire aboutissant à un coup d’État.

Ils ont expliqué que, comme ailleurs dans le monde, les manifestants avaient d'abord salué le soutien de l’armée à leurs revendications, avant d’être déçus lorsque celle-ci les a finalement ignorées, se contentant de se maintenir au pouvoir. L’Égypte, en 2013, et le Soudan, en 2019, en sont des exemples.

De même, après les coups d’État au Sahel, les civils ont d’abord accueilli favorablement l’éviction des dirigeants impopulaires, avant de se retrouver dans la désillusion. Hammou et Powell ont indiqué qu’à Madagascar les manifestants éprouvaient désormais des regrets à la suite des nominations unilatérales du gouvernement par Randrianirina, ravivant les craintes d'une récupération de leur révolution.

La SADC, en faisant le choix de ne pas suspendre Madagascar, s'est octroyé une responsabilité particulière : celle de surveiller avec la plus grande vigilance le respect par Randrianirina de la feuille de route convenue et d’être prête à suspendre le pays en cas de manquement.

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