Département d'État américain, Bureau des affaires africaines

La diplomatie minière américaine met à l’épreuve les choix d’alliances sahéliens

L’approche transactionnelle « sécurité contre minerais » peut-elle aboutir à des résultats gagnant-gagnant pour les États du Sahel ?

Le 2 février, Nick Checker, haut responsable du département d’État, s’est rendu à Bamako pour réaffirmer le respect de Washington pour la souveraineté malienne et relancer la coopération sécuritaire et économique après des « erreurs de politique passées ». Un message similaire a été adressé au Premier ministre nigérien, Ali Lamine Zeine.

Ces démarches prolongent les visites de hauts responsables américains en 2025. Elles coïncident avec une offensive visant à sécuriser l’accès aux minerais critiques, dont près de 70 % du raffinage mondial reste sous contrôle chinois.

Début février, l’administration Trump a lancé le Project Vault, une réserve stratégique de minerais critiques, et a rassemblé 54 pays lors de la première ministérielle dédiée à ces ressources. Les 60 minerais jugés « critiques » par Washington, dont le lithium, le cobalt et les terres rares, sont essentiels à la transition énergétique et aux technologies de défense, mais exposés à de fortes vulnérabilités géopolitiques.

Au-delà du pétrole et de l’or, le Sahel s’affirme comme un pôle stratégique d’extraction de minerais critiques. Le Mali devrait devenir le deuxième producteur africain de lithium (890 000 tonnes de réserves) en 2026, tandis que le Niger détient environ 454 000 tonnes d’uranium, soit 5 % de la production mondiale. La région recèle également d’importants gisements de manganèse et d’autres minerais critiques.

Sous ce prisme, la conciliation marquée envers Bamako et Niamey tient moins à un infléchissement fondamental de la politique américaine qu’à des intérêts stratégiques liés aux minerais critiques. Washington a en effet adopté une posture plus mesurée que l’Union européenne (UE) et la France face aux coups d’État sahéliens et au basculement régional vers la Russie.

Au-delà du pétrole et de l’or, le Sahel devient un nœud stratégique pour l’extraction de minerais critiques

Tout en suspendant sa coopération après les coups d’État, Washington a maintenu un dialogue de haut niveau sous Biden comme sous Trump, notamment au Niger, où la qualification de coup d’État a été retardée pour protéger la base de drones d’Agadez et prévenir une pénétration russe

La rhétorique qui a accompagné les récentes ouvertures américaines n’en reste pas moins significative en ce qu’elle reconfigure le paysage diplomatique autour de l’Alliance des États du Sahel (AES). Avec la Russie et la Chine, les États-Unis deviennent le troisième membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies à traiter ouvertement avec les autorités militaires sahéliennes issues de coups d’État, affaiblissant davantage la dissuasion de l’Union africaine (UA) et de la CEDEAO.

Cette dynamique envoie, sans doute malgré elle, le message implicite aux militaires ouest-africains que la résilience politique peut conduire à un réengagement international, surtout pour les États riches en ressources stratégiques.

Fin 2025, l’UE a adopté une nouvelle approche pour le Sahel après que sa posture fondée sur des principes a aliéné les capitales de l’AES. Des divergences persistent sur sa mise en œuvre, la France exprimant des réserves marquées. Dans un contexte de tensions transatlantiques, certains États membres pourraient accentuer leur pression pour en accélérer l’application et ne pas laisser l’initiative à l’administration Trump.

La question déterminante reste cependant de savoir si l’approche « sécurité contre les minerais » peut apporter aux États sahéliens des bénéfices réels au-delà de la reconnaissance diplomatique.

La « solution américaine » aboutira-t-elle là où la France et la Russie n’ont pas réussi depuis 2013 ?

La « solution américaine » proposée au Mali en 2025 inclurait des équipements militaires, un appui en renseignement et de possibles déploiements au sol. Mais permettrait-elle d’obtenir des résultats que ni la France ni la Russie n’ont atteints depuis 2013 ? Washington a déjà investi 3,3 milliards de dollars d’assistance dans le domaine de la sécurité au Sahel depuis 2002 – notamment via le Trans-Sahara Counterterrorism Partnership, les exercices Flintlock et les bases de drones au Niger – sans toutefois prévenir la poussée djihadiste, ni empêcher son extension régionale.

Sur le plan économique, l’approche de Trump présente un paradoxe. Le démantèlement de l’USAID et le recul de la Millennium Challenge Corporation privent Washington d’outils essentiels de financement du développement et des infrastructures, indispensables à un réengagement crédible. Ceci d’autant que le rétablissement de l’éligibilité des pays de l’AES à l’AGOA serait largement symbolique : avant les coups d’État, les exportations du Mali et du Burkina Faso vers les États-Unis ne dépassaient pas 4,6 et 3,7 millions de dollars, tandis que celles du Niger (de 94,6 millions en 2021 à 46,9 millions en 2023) reflètent une dynamique commerciale peu soutenue.

L’approche « sécurité contre minerais » se heurte également à de fortes contraintes politiques. Au Mali, les projets lithinifères de Goulamina et Bougouni restent sous contrôle chinois, tandis que la société russe Uranium One détient l’unique permis d’exploration à Bougoula, rendant improbable toute réallocation au profit de Washington.

L’ancrage sécuritaire et diplomatique actuel de Bamako auprès de Moscou et Pékin dissuade tout réajustement. Les narratifs souverainistes, au cœur de la légitimité du pouvoir, en augmentent le coût politique intérieur.

Le Mali et les États-Unis pourraient cependant coopérer dans l’exploration du lithium et élargir leur collaboration à d’autres secteurs, comme l’illustre l’octroi récent de permis aurifères à des opérateurs américains. Ces perspectives restent toutefois conditionnées à une amélioration de la sécurité, un dilemme supplémentaire pour Washington.

La lecture américaine de la souveraineté au Sahel contraste avec celle observée au Venezuela et au Groenland

Au Niger, l’uranium fait l’objet de fortes pressions politiques. Si la Chine n’est présente qu’à Azelik, les autorités ont nationalisé la SOMAIR et retiré à Orano son permis sur Imouraren, principal gisement du pays. La tentative de Niamey de vendre plus de 1 000 tonnes de yellowcake détenues avec Orano a ravivé les tensions avec Paris. Ces évolutions interviennent par ailleurs sur fond de rapprochement entre le Niger et l’Iran, suscitant des inquiétudes à Washington.

Les gisements non concédés pourraient toutefois servir de levier à un engagement américain. Des ventes aux prix du marché répondraient aux griefs de longue date sur les contrats français jugés défavorables. Intégrant infrastructures, transferts de technologie et formation, de tels accords positionneraient les États-Unis comme une alternative crédible, conciliant les enjeux géopolitiques avec les besoins de développement.

En définitive, les États de l’AES se situent au centre d’une compétition géopolitique intense et gagneraient à examiner avec prudence des ouvertures américaines dont la logique reste incertaine : la lecture américaine de la souveraineté au Sahel contraste avec celle observée au Venezuela et au Groenland.

L’approche conciliante actuelle pourrait relever d’une stratégie d’incitation à la coopération, la doctrine de « pression maximale » de Donald Trump demeurant en arrière-plan, pour l’instant. Dans ce contexte, un équilibrage entre Washington, Pékin et Moscou demeure la posture la plus prudente.

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