Simona Granati - Corbis/Corbis via Getty Images

L’Afrique face à la diplomatie migratoire de l’Europe

Les dirigeants européens désapprouvent les méthodes migratoires strictes de Trump, mais leurs approches sont-elles réellement différentes ?

Depuis la « crise migratoire » de 2015, l’Europe encourage les pays africains à renforcer leur sécurité frontalière et à consentir au retour des migrants, même si ces politiques ne sont pas toujours dans l’intérêt de l’Afrique.

Si de nombreux dirigeants européens désapprouvent les récentes pratiques migratoires du président Donald Trump, ils s’en inspirent néanmoins et relancent des initiatives qui se sont pourtant révélées inefficaces en adoptant une diplomatie toujours plus stricte.

De telles mesures ne ralentiront pas l’immigration à moyen et long terme mais pourraient aggraver l’instabilité des pays africains, nuire à la démocratie et à la transparence et donner un élan aux migrations.

Le 2 février, la ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, Yvette Cooper, s’est rendue en Éthiopie pour « établir une nouvelle coopération en matière d’immigration clandestine en provenance de la Corne de l’Afrique ». Selon le ministère britannique des Affaires étrangères, du Commonwealth et du Développement (FCDO), environ 30 % des personnes qui ont traversé la Manche à bord d’embarcations de fortune au cours des deux dernières années étaient originaires d’Éthiopie, d’Érythrée, de Somalie et du Soudan. En 2024-2025, les taux de protection en première instance accordée par le ministère de l’Intérieur ont atteint 99 % pour les ressortissants soudanais et 87 % pour les ressortissants érythréens.

 

Cette visite visait à endiguer l’immigration clandestine en renforçant les partenariats avec les pays d’origine et de transit et la coopération dans la lutte contre les réseaux de passeurs, et en accélérant les rapatriements des Éthiopiens. Ces mesures s’accompagnaient d’un financement dont le montant reste confidentiel et d’accords prévoyant une coopération plus étroite entre les forces de l’ordre des deux pays.

Afin de « contrer les facteurs économiques de l’immigration illégale », Cooper a signé un accord de développement conjoint d’une valeur de 400 millions de dollars US. Celui-ci devait appuyer deux projets de transport d’électricité, ainsi qu’un protocole d’accord avec le ministère des Finances éthiopien pour la création d’emplois. La ministre a annoncé un financement humanitaire de 17 millions de livres sterling.

Le Royaume-Uni n’a pas mentionné publiquement le rôle du gouvernement éthiopien dans le blocus du Tigré de 2020-2022, ni abordé le conflit et les crises humanitaires à l’origine des migrations depuis l’Éthiopie, l’Érythrée, la Somalie et le Soudan.

Les migrations nettes vers le Royaume-Uni ont chuté depuis le pic post-Brexit/COVID-19 (908 000 entre juin 2022 et juin 2023) pour atteindre 204 000 (juin 2024-juin 2025), un niveau comparable à celui des années 2010. Pour l’année se terminant en juin 2025, 670 000 ressortissants non issus de l’Union européenne sont arrivés, dont seulement 43 309 (6 %) à bord de canots. La plupart des arrivées (69 %) étaient motivées par des raisons professionnelles et académiques ; 96 000 personnes étaient des demandeurs d’asile.

Au Royaume-Uni, la politique migratoire reste centrée sur la demande d’asile

Au Royaume-Uni, malgré des flux migratoires modérés, des arrivées régulières et des besoins croissants en main-d’œuvre, l’immigration est très politisée et largement centrée sur la demande d’asile. Sous la pression électorale, les dirigeants mettent en avant le contrôle des arrivées et les expulsions. Une pétition parlementaire appelant à la détention extraterritoriale et à l’expulsion massive a recueilli près de 700 000 signatures. L’immigration est désormais la principale préoccupation des électeurs, devant l’économie.

En novembre 2025, Shabana Mahmood, ministre de l’Intérieur, a déclaré que le système d’immigration était « défaillant » et a annoncé des réformes majeures pour restreindre les arrivées par canots, multiplier les expulsions et supprimer le soutien gouvernemental aux structures d’accueil pour les demandeurs d’asile.

Ces réformes proposent de suspendre les prestations accordées aux demandeurs d’asile, de rendre temporaire le statut de réfugié et de réexaminer leur situation tous les 30 mois pour déterminer si les conditions de retour sont jugées sûres. Les mesures proposent entre autres de prolonger le délai de cinq à vingt ans pour obtenir la citoyenneté, d’expulser plus rapidement les demandeurs d’asile déboutés, et de restreindre l’usage de la Convention européenne des droits de l’homme pour contester les expulsions.

En décembre, le ministère de l’Intérieur a imposé des restrictions de visas à la République démocratique du Congo. Des sanctions ont été envisagées contre les Namibiens et les Angolais, car leurs gouvernements refusaient de coopérer à l’expulsion des migrants sans papiers et des criminels. Ces menaces ont porté leurs fruits. En février, le ministère a obtenu que les trois pays collaborent et a mis en garde les États qui refuseraient de le faire.

Les nouvelles politiques migratoires de l’UE prévoient des centres de détention extérieurs

En 2024, seuls 32 % des expulsions forcées et 25 % des départs volontaires au Royaume-Uni étaient liés aux demandes d’asile. L’Albanie a enregistré le plus grand nombre de retours durant l’année se terminant en septembre 2025, suivie du Brésil et de l’Inde.

Le fait d’externaliser l’asile et de rapatrier les migrants n’est pas nouveau. En 2022, le Royaume-Uni a négocié un accord prévoyant une assistance financière au Rwanda contre l’accueil par Kigali de « dizaines de milliers » de demandeurs d’asile.

Seuls quatre demandeurs d’asile se sont portés volontaires avant que le gouvernement travailliste n’annule l’accord après les élections de 2024. Le 28 janvier dernier, le Rwanda a engagé une procédure d’arbitrage international contre le Royaume-Uni, lui réclamant la somme de 100 millions de livres sterling.

L’UE impose également les règles d’immigration les plus restrictives qu’elle ait adoptées à ce jour avec des centres de détention situés hors de son espace et des procédures d’expulsion plus rapides. Ces mesures incluent un durcissement des sanctions pour les contrevenants aux ordonnances de retour, une liste de « pays sûrs » pouvant bénéficier d’une procédure accélérée en matière d’asile, le recours à une « diplomatie migratoire ferme » et l’éloignement avec les pays non coopératifs.

Amnesty International a dénoncé ses réformes, affirmant qu’elles s’inspirent « des arrestations, détentions et expulsions massives, illégales et déshumanisantes des États-Unis ».

La plupart des programmes européens de régularisation des migrants des années 1990 ont été abandonnés

L’Espagne, en revanche, a annoncé un programme de régularisation des migrants en situation irrégulière, présents sur son territoire depuis plus de cinq mois et sans antécédent criminel. Entre 500 000 et 800 000 migrants devraient en bénéficier, dont près de 90 % ressortissants d’Amérique latine.

Depuis les années 1990, l’Europe a mis en place plus de 40 programmes de régularisation qui offrent aux migrants un accès légal au travail et à la résidence, la possibilité d’être des contribuables et de retourner dans leur pays si besoin. Ces migrants sont également plus faciles à suivre par les autorités répressives et de l’immigration. Pourtant ces programmes ont majoritairement été abandonnés.

L’Afrique est le théâtre de conflits qui poussent les populations à l’exil. La confusion délibérée entre asile et migration, combinée à la pression exercée sur le continent pour coopérer aux détentions et aux expulsions forcées, contribue à accentuer les dynamiques migratoires sans apaiser les sentiments anti-migrants en Europe.

Les dirigeants européens devraient mesurer les concessions qu’ils sont prêts à faire en échange de « bénéfices » à court terme, et les pays africains devraient résister à ces nouvelles stratégies.

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