La crise sécuritaire dans le bassin du lac Tchad érode les moyens de subsistance des femmes

Les commerçantes du Niger, du Nigeria, du Tchad et du Cameroun ne réclament pas de l’eau, mais une protection et l’accès au crédit.

La crise de Boko Haram dans le bassin du lac Tchad nuit aux moyens de subsistance des femmes. Les extrémistes et autres groupes armés pillent et détruisent les marchés, supprimant de fait l’accès de nombreuses femmes aux lignes de crédit de leurs fournisseurs.

Les gouvernements des quatre pays du bassin (le Cameroun, le Niger, le Nigeria et le Tchad) ont pris des mesures visant à résoudre le conflit, qui fait rage depuis plus de dix ans. Mais ces efforts portent préjudice à l’économie du commerce dans la région, par exemple en bloquant des routes spécifiques servant au transport des marchandises et en interdisant le commerce de certaines marchandises dans certaines zones, comme les engrais solides dans les États du nord-est du Nigeria, où ils sont utilisés pour fabriquer des engins explosifs improvisés.

Le 27 mars, les dirigeants du Nigeria et du Tchad se sont rencontrés à Abuja pour discuter du conflit et de la situation humanitaire dans la région. « L’assèchement » du lac était à l’ordre du jour, ainsi que la manière dont un acheminement d’eau entre bassins pourrait rétablir les moyens de subsistance et contribuer à lutter contre l’insécurité dans la région.

Les discussions sur la réalimentation du lac gagnent en popularité chez les décideurs politiques régionaux. Et ce, malgré son coût, estimé à 23 milliards de dollars, et le fait que des études récentes réfutent l’idée même selon laquelle le lac serait en train de se tarir.

Les faibles niveaux d’eau ne sont pas la principale préoccupation des personnes économiquement actives du bassin du lac Tchad

Ces études, dont un rapport de 2019 du think tank allemand adelphi, ont recours à des données historiques pour démontrer que, bien que le niveau d’eau du lac connaisse des fluctuations extrêmes, il a récemment augmenté. Les recherches menées par l’Institut d’études de sécurité (ISS) démontrent par ailleurs que le faible niveau d’eau ne constitue pas la principale préoccupation de la population active dans le bassin du lac Tchad.

Les commerçantes sont depuis longtemps marginalisées dans ces quatre pays, en raison des rôles traditionnellement assignés aux hommes et aux femmes et des disparités entre les genres qui privent les femmes de leurs droits. Certaines ont perdu leurs maris en raison de la violence, ce qui a entraîné l’apparition de ménages à revenu unique dirigés par des femmes. Cette réalité est néfaste pour la nutrition, l’alphabétisation et le bien-être des enfants. La perte des moyens de subsistance mène également à des mécanismes d’adaptation préjudiciables, comme le fait d’avoir des relations sexuelles pour assurer sa survie.

Les décideurs politiques doivent améliorer leur compréhension de la manière dont la crise de Boko Haram aggrave la vulnérabilité des commerçantes et du type de soutien dont elles ont besoin pour rétablir leurs moyens de subsistance et renforcer leur résilience.

Malgré des similitudes entre ces pays, la situation de chacun d’entre eux est unique. Dans les régions du Nord et de l’Extrême-Nord du Cameroun, les recherches de l’ISS révèlent que le segment démographique le plus touché par la crise est celui des femmes.

Bien qu’elles travaillent principalement dans le commerce à petite échelle, vendant des légumes et d’autres produits au détail, les femmes subissent les mêmes chocs économiques que les grands commerçants ou les grossistes. Certaines commerçantes ont fait faillite et d’autres ont été victimes de pillages. D’aucunes sont déplacées à l’intérieur du pays en raison de l’insurrection, sans aucune source de revenus.

Les petits commerçants ont subi les mêmes chocs économiques que les grands commerçants ou les grossistes

Dans les régions tchadiennes du Lac et d’Hadjer-Lamis, de nombreuses femmes ont été contraintes d’abandonner leur ferme, leur maison, leur bétail et leur commerce, en quête de sécurité. Avant la crise, ces commerçantes actives s’approvisionnaient régulièrement en marchandises de l’autre côté de la frontière, au Nigeria, et dans la capitale tchadienne N’Djamena. Elles contribuaient de manière substantielle à l’économie des marchés locaux et leurs activités favorisaient la rentabilité du transport fluvial et routier.

Cependant, la baisse de la demande de marchandises dans le bassin du lac Tchad, due à la crise, a réduit la rentabilité des entreprises. Les commerçants qui continuent leur activité sont contraints de s’approvisionner sur les marchés locaux et de revenir au petit commerce avec des marges plus faibles. Les femmes sont en outre exposées aux risques d’enlèvement et de violence sexuelle, ce qui fait des marchés un lieu peu sûr pour elles.

La situation est la même au Niger. Avant la crise, les femmes de la région de Diffa étaient connues pour leurs compétences commerciales et entrepreneuriales et leurs échanges avec le Nigeria et le Tchad. La crise a limité leurs déplacements, conduisant certaines à abandonner leur travail.

Les femmes sont également victimes d’enlèvements et de recrutement forcé par les membres de l’insurrection, qui les utilisent parfois dans des attentats-suicides. Des femmes fuient leur village pour rejoindre des camps de réfugiés et de personnes déplacées, où elles sont confrontées à des violences sexuelles et sexistes.

Certaines femmes ont fait faillite et d’autres ont été victimes de pillages, leurs produits ont été emportés

Dans les États nigérians de Borno, d’Adamawa et de Yobe, les femmes subissent le même sort que dans les autres pays. Les grandes commerçantes signalent que le volume de leurs échanges a considérablement diminué et qu’elles ne peuvent pas obtenir de prêts auprès des banques. Beaucoup d’entre elles sont veuves, leurs maris ayant été tués dans le conflit. Devenues seuls soutiens de famille, elles craignent de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de leurs enfants.

Malgré ce sombre tableau, les femmes du bassin du lac Tchad trouvent des moyens d’améliorer leurs moyens de subsistance. Elles réduisent leurs activités commerciales pour éviter les routes dangereuses empruntées par leurs homologues masculins. Au lieu de vendre des marchandises interdites ou dont la rentabilité est en baisse, les femmes font le commerce de denrées alimentaires et d’articles ménagers. Certaines ont par ailleurs reçu une formation entrepreneuriale et professionnelle de la part d’organisations non gouvernementales et se mettent en quête d’autres moyens de subsistance, tel que la couture.

Cependant, elles sont toujours confrontées à un accès limité aux prêts et aux lignes de crédit, à une insécurité persistante et à des liens ténus avec leurs marchés, principalement en raison du mauvais état des réseaux et installations routiers et de transport.

Les ressources de l’État doivent permettre de garantir la sécurité des communautés, de reconstruire les marchés et d’en renforcer la sécurité, de réparer les routes commerciales, de garantir la dette et d’accorder des prêts. Il faut rétablir les liens entre les économies nationales et régionales dans la région du bassin du lac Tchad. Il est également impératif de consacrer des fonds aux installations de stockage de l’industrie agroalimentaire afin de conserver la fraîcheur des marchandises pendant leur transport sur de longues distances par route.

Les gouvernements de la région du bassin du lac Tchad feraient ainsi un meilleur usage des ressources qu’en procédant à un acheminement d’eau entre bassins. Ces dépenses seraient en outre conformes aux approches de stabilisation centrées sur la communauté et contribueraient aux efforts régionaux tels que ceux de l’Union africaine.

Teniola Tayo, chargée de recherche, Programme Bassin du lac Tchad, ISS Dakar

Cet article est financé par le Gouvernement des Pays-Bas et le Fonds britannique pour la résolution des conflits, la stabilité et la sécurité.

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