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Les ADF résistent aux avancées militaires dans l'est de la RDC

Les opérations militaires seules ne peuvent enrayer une économie de l'enlèvement, le recrutement forcé et les défaillances de gouvernance.

La sécurité dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC) continue d'être fragilisée. Alors que la région est déjà ravagée par la guerre, une flambée meurtrière du virus Ebola vient s’ajouter au conflit avec l'Alliance fleuve Congo (AFC)/Mouvement du 23 mars (M23) et aux processus de paix dans l'impasse.

Dans le même temps, les Forces démocratiques alliées (ADF), affiliées à l'État islamique, intensifient leurs attaques contre les civils et étendent leur emprise géographique, mettant en évidence les limites d'une stratégie militaire qui n'est pas parvenue à les affaiblir. Malgré près de cinq ans d'efforts conjoints de la RDC et de l'Ouganda dans le cadre de l'opération Shujaa, les zones débarrassées des combattants des ADF sont régulièrement réinfiltrées en l'espace de quelques semaines.

Cette situation s’explique notamment par la solidité du système de succession interne du groupe prévue à l’avance, qui lui permet d’avoir une relève rapide du commandement lorsque des dirigeants sont neutralisés. Des allégations de collusion avec des acteurs étatiques, la faiblesse de la gouvernance et l'insuffisance de la protection des civils aggravent également le problème.

L'opération Shujaa repose sur des offensives conjointes, qui vont des opérations de combat mobiles au renseignement humain, visant à démanteler les structures de commandement des ADF et à rétablir l'autorité de l'État dans les zones occupées. Au-delà des approches cinétiques, elle entend soutenir la stabilisation, notamment par la construction de routes et la réinsertion des personnes enlevées. Toutefois, sa stratégie intègre peu d'approches préventives capables de neutraliser les ADF et reste réactive.

Expansion de la zone d'influence des ADF dans l'est de la RDC
 

 

L’élimination en mars du haut commandant des ADF, Defender Kasibandi (Salongo), s'inscrit dans une série de succès d’une tactique qui ne se s’est pas traduite par des gains sécuritaires durables. Au cours du même mois, les opérations de Shujaa à Mambasa contre les ADF ont permis la libération de sept otages. Deux jours plus tard, des frappes d'artillerie ont tué au moins 14 de leurs militants.

Malgré cela, les attaques s'intensifient. Le 11 mars, un assaut des ADF contre le site minier de Muchacha, en Ituri, a tué au moins 17 civils et détruit des habitations. Les combattants ont occupé le site jusqu'au 23 mars, totalisant 67 morts. Plusieurs civils ont été enlevés. Le 14 mars, des militants ont tendu une embuscade à des soldats des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) en route vers Mambasa, tuant sept militaires ainsi qu'un commandant.

Début avril, des combattants des ADF ont effectué un raid contre le village de Bafwakoa, dans le territoire de Mambasa. Ils ont tué plus de 70 civils, incendié des habitations et des véhicules et provoqué un déplacement massif des populations. Les forces de Shujaa ont libéré environ 200 otages, affaiblis et malades, d'un camp situé le long de la rivière Epulu. Cependant, début mai, une série d'attaques à travers Mambasa et le Nord-Kivu a fait au moins 50 victimes en l'espace d'une semaine.

Ces chiffres confirment l’inefficacité de l'élimination des dirigeants des ADF. De plus, les figures les plus influentes des ADF restent en liberté. Des commandants comme Ahmad Mahmood Hassan (Abwakasi) sont désormais à la tête de certaines des factions les plus violentes du groupe.

Les zones débarrassées des combattants des ADF sont régulièrement réinfiltrées en quelques semaines

À la suite des opérations militaires, les attaques des ADF s'intensifient également contre les communautés perçues comme coopérant avec les FARDC ou l'opération Shujaa. Cependant, la résilience du groupe ne tient pas seulement à sa structure de commandement disciplinée et hiérarchisée ou à son mode opératoire. Elle s'explique aussi par les limites stratégiques des efforts militaires qui, au lieu de contenir les ADF, ont contribué à leur expansion géographique et à leur reconstitution.

Une précédente analyse de l'Institut d'études de sécurité (ISS) identifiait le Grand Nord-Kivu et l'Ituri comme les principales zones d'activité des ADF. Cependant, selon l'institut de recherche congolais Ebuteli, sous la pression militaire soutenue deux évolutions ont été observées : une dispersion géographique de leurs activités dans la province du Haut-Uele et un changement de tactique marqué par l'abandon des bastions fixes au profit d'opérations mobiles et décentralisées.

Deux facteurs expliquent la capacité d'adaptation et de dispersion des ADF. Premièrement, le groupe tire des revenus illicites des demandes de rançons. Selon Ebuteli, le seul mois de mars a enregistré un nombre record de 544 enlèvements de civils à Mambasa, dont plus de 400 ont été attribués aux ADF, avec des rançons allant de 2 500 à 10 000 dollars US. Si l'augmentation des enlèvements peut révéler des difficultés financières, elle témoigne aussi de la capacité des ADF à exploiter une économie de conflit lucrative et à faible risque, signe de résilience plutôt que de déclin.

Deuxièmement, les enlèvements servent la stratégie terroriste et contribuent à accroître leurs effectifs. Selon Amnesty  International, des femmes et des jeunes filles sont contraintes d'épouser des combattants, les « épouses » devant entretenir leur motivation au combat et leur loyauté. Les victimes, y compris des garçons, sont soumises à un endoctrinement religieux, à des violences sexuelles et à la torture, avant d’être formées comme combattants et espions.

La pression militaire a favorisé les opérations mobiles et décentralisées des ADF

Les travaux de terrain de l'ISS révèlent que la capacité militaire des ADF est soutenue par des acteurs politiques locaux, nationaux et régionaux, et sans doute par certains éléments des FARDC. S’y ajoutent les tensions qui pèsent sur les institutions. Le chef des FARDC en Ituri, le lieutenant-général Johnny Luboya Nkashama, signale des déficits critiques dans les effectifs, la ration alimentaire et le financement de l'aide destinée aux familles des soldats tombés au combat. Les groupes armés exploitent ces difficultés pour encourager la collusion et les défections.

Malgré les avancées militaires et diplomatiques de l'opération Shujaa, ses limites stratégiques favorisent la persistance des attaques des ADF. La fragmentation du paysage sécuritaire de la RDC entraîne une réorientation des priorités politiques et des ressources vers la lutte contre d'autres groupes armés, notamment l'AFC/M23. Par ailleurs, le caractère largement réactif des efforts de Shujaa met en évidence des lacunes en matière de renseignement militaire et de coordination opérationnelle.

La double fonction de l'opération Shujaa est également difficile à ignorer. Kinshasa cherche à affaiblir durablement les ADF, tandis que Kampala l’utilise pour éloigner le groupe de ses frontières, protéger les infrastructures pétrolières et étendre les corridors commerciaux vers l'est de la RDC.

Une réorientation fondamentale de la stratégie s'impose dans quatre domaines interdépendants.

Premièrement, les zones touchées ont besoin d'une présence plus durable de l'État, en particulier les zones minières et les corridors de transport. On doit en priorité perturber les systèmes de taxation illicite, renforcer la protection des civils et rétablir la sécurité ainsi que la fourniture des services publics.

La coopération régionale doit démanteler les réseaux transfrontaliers qui soutiennent les ADF

Deuxièmement, la coopération régionale doit dépasser la seule coordination militaire et inclure le démantèlement des réseaux transfrontaliers qui soutiennent le groupe.

Troisièmement, la démobilisation et la réintégration des anciens combattants des ADF, ainsi qu'une meilleure protection des civils, sont nécessaires pour affaiblir les mécanismes de recrutement coercitif du groupe. Ces efforts doivent s'accompagner d'un engagement redoublé des forces de sécurité auprès des communautés et d’un contre-discours qui puissent entraver le recrutement par les ADF.

Quatrièmement, les défaillances de la gouvernance, les frustrations sociales et les manipulations politiques doivent être traitées. Le forum provincial organisé en février à Beni a commencé à s'y attaquer. Les autorités politiques et administratives, les forces de défense et de sécurité, les chefs communautaires et les acteurs de la société civile y ont réaffirmé leur engagement à lutter contre la menace des ADF. Cependant, des progrès significatifs exigent une volonté politique durable.

Tant que les facteurs qui alimentent les attaques des ADF persisteront, les succès militaires tactiques continueront de masquer l'aggravation de défaillances structurelles.

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