Maintien de la paix : l'Afrique peut-elle s’adapter aux coupes budgétaires ?
Les réductions du financement onusien contraignent l'Afrique à des choix sécuritaires qui risquent de substituer une dépendance à une autre.
Publié le 05 juin 2026 dans
ISS Today
Par
Jakkie Cilliers
président du Conseil d’administration de l’ISS responsable de programme, Afriques futures et innovation
L’Afrique devrait connaître une forte instabilité dans les années à venir en raison de sa faible croissance économique, de l’explosion de sa population jeune et d’actions de déstabilisation extérieures, perpétrées notamment par la Russie et les Émirats arabes unis (EAU).
Les données sur les événements et la localisation des conflits armés (ACLED) et le Programme de données sur les conflits d’Uppsala (UCDP) indiquent une intensification et un élargissement des foyers d’instabilité dans le monde depuis la pandémie du COVID-19. Le nombre de conflits armés actifs a ainsi atteint un record historique. L’Afrique est particulièrement touchée, étant donné la chute drastique du soutien international à la prévention et à la gestion de ses conflits.
L’Afrique ne manque pas de troupes à déployer, car elle fournit actuellement plus de la moitié des Casques bleus des Nations unies. Mais le financement de l’ONU est sous pression avec un budget des opérations de maintien de la paix chiffré à 5,6 milliards de dollars, soit moins de 0,2 % des dépenses militaires mondiales.
Les 54 pays d’Afrique ne contribuent qu’à 1 ou 2 % dudit budget. Or, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (P5) en assument 62 %, au vu de l’importance de leurs économies et de leur rôle clé dans l’approbation des missions.
De plus, plusieurs États membres de l’ONU ne s’acquittent pas de leurs cotisations, les États-Unis étant en tête de file. Ses contributions ont chuté et ses arriérés au titre du budget des opérations de maintien de la paix s’élèvent à 1,8 milliard de dollars.
Les États-Unis contribuent moins à l’ONU, avec 1,8 milliard d’arriérés au budget de maintien de la paix
Cette situation fait suite à une décision du Congrès américain de plafonner leurs contributions à 25 % de l’enveloppe totale allouée au maintien de la paix, contre l’obligation de 26,9 % fixée par l’Assemblée générale des Nations unies. Pour l’année prochaine, la sous-commission compétente du Congrès a proposé une réduction de 60 % des fonds américains destinés au maintien de la paix, subordonnée à diverses exigences de réforme de l’ONU.
Entre-temps, le rôle de la Chine dans le maintien de la paix s’est accru. C’est le seul des 5 membres permanents du Conseil de sécurité à fournir d’importants contingents aux missions de l’ONU, et sa contribution à son budget alloué au maintien de la paix n’a cessé d’augmenter, passant de 18,7 % en 2024 à 23,8 % en 2026.
Étant donné la réticence de l’ONU à intervenir en zones à haut risque, telles que la Somalie, l’Union africaine (UA) s’attèle depuis longtemps à mettre en place un mécanisme qui lui permettrait de contribuer à ses missions régionales. Ces efforts ont abouti à la résolution 2719 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui permet, grâce aux contributions statutaires des Nations unies, de financer à 75 % des opérations de soutien à la paix menées par l’UA. Mais cette mesure n’a toujours pas été mise en œuvre.
Contrairement aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, il n’existe aucun mécanisme de financement automatique pour les missions de l’UA, qui dépendent de promesses ponctuelles de bailleurs de fonds. Il en résulte des déficits, des retards de paiement et une capacité limitée de planification efficace. Doté de 400 millions de dollars, le Fonds pour la paix de l’UA n’a débloqué que quelques millions de dollars pour les interventions d’urgence et le soutien à la médiation. Son enveloppe totale couvrirait à peine une mission majeure de l’UA pendant un an.
En cas de réduction drastique par les États-Unis de leur financement aux opérations de maintien de la paix des Nations unies, d’autres pays, y compris la Chine, sont moins susceptibles de combler ce déficit dans l’actuel contexte de croissance limitée. En dehors du cadre de l’ONU ou de l’UA, les États-Unis et d’autres acteurs, comme l’Union européenne (UE), financent de plus en plus le déploiement de forces de sécurité nationales dans un autre pays au moyen de mécanismes bilatéraux.
Haïti, le Mozambique et la Somalie sont le théâtre d’un modèle de sécurité plus ancré dans le commerce
C’est le cas, par exemple, du déploiement de la police et de l’armée kenyanes en Haïti et de troupes rwandaises dans le nord du Mozambique. Les États-Unis ont financé la première mission, la seconde l’a été en partie par l’UE, la France jouant un rôle important pour garantir les investissements de TotalEnergies dans le gaz naturel liquéfié au Mozambique.
Parmi les divers partenaires extérieurs, la Turquie semble avoir le plus aligné ses actions sécuritaires sur ses intérêts commerciaux. Ses récents forages pétroliers au large des côtes somaliennes illustrent les avantages d’un tel soutien, qui comprend des projets d’infrastructure, des contrats de construction et des accords commerciaux.
Ces exemples mettent en évidence un modèle de sécurité plus axé sur les enjeux commerciaux, le soutien extérieur étant lié à la protection d’actifs stratégiques et de chaînes d’approvisionnement en minerais.
Il existe également d’autres modèles. Le groupe russe Wagner/Africa Corps soutient notamment le régime militaire malien, et les armées nigérianes et somaliennes bénéficient de l’appui du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM). Des mercenaires colombiens soutenus par les Émirats arabes unis auraient appuyé les forces de soutien rapide soudanaises, tandis qu’il est signalé régulièrement la présence de mercenaires étrangers engagés par le gouvernement dans l’est de la République démocratique du Congo.
Les sociétés militaires privées sont certes moins coûteuses que les forces onusiennes, mais risquent d’adopter des tactiques musclées, faisant fi de procédures légales ou de la protection des civils, comme cela a été le cas de Wagner/Africa Corps au Mali.
L’Afrique doit adapter ses dépenses de sécurité pour sécuriser ses zones rurales reculées et ses frontières
La sécurité en Afrique incombe d’abord aux gouvernements, et non à des pays externes. Bien qu’il faille tenir compte de facteurs structurels à l’origine des conflits, la mauvaise gouvernance est la principale source des violences et de l’instabilité en Afrique. Une gouvernance plus efficace et axée sur le développement est essentielle pour une paix durable. Le défi consiste à stabiliser dans un premier temps les pays déchirés par la violence pour ensuite permettre l’enracinement d’une meilleure gouvernance.
Tout d’abord, les pays africains devraient adapter leurs structures et leurs dépenses de sécurité à leurs défis sécuritaires réels, notamment la protection des zones rurales reculées, la sécurisation des frontières et le respect de l’État de droit.
Il s’agit également de se départir de modèles européens hérités, mal adaptés à de nombreux contextes africains, notamment en réassignant à l’armée la mission de protection contre des attaques conventionnelles extérieures. Pour de nombreux États africains, les menaces les plus pressantes sont intérieures. Au lieu d’acheter du matériel militaire haut de gamme, comme des avions de chasse, les ressources devraient servir à acquérir des hélicoptères et à former les soldats au soutien de la police, à la sécurité rurale et à la lutte contre l’insurrection.
Les gouvernements africains doivent également cesser toute ingérence dans les affaires de leurs voisins. Le Pacte de non-agression et de défense commune de l’UA engage les États membres à s’abstenir de toute agression ou menace de recours à la force les uns contre les autres, à respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale, et à s’abstenir de soutenir des groupes armés ou des activités subversives contre d’autres États africains. Il exige une coopération en matière de sécurité et de défense collectives, ainsi que des réponses conjointes aux menaces.
La disparition des opérations de maintien de la paix de l’ONU est peu probable, à court ou à moyen terme, mais la hausse des coûts, les pressions financières et les fractures mondiales laissent entrevoir un paysage plus complexe et chaotique pour la garantie d’un avenir sûr. Pour les gouvernements africains et les institutions régionales, le défi consistera à éviter de remplacer une dépendance par une autre tout en mettant en place des systèmes de sécurité plus responsables et adaptés à leurs besoins.
Cet article a été initialement publié dans Africa Tomorrow, le blog du programme « Afriques futures et innovation » de l’ISS.
Si vous souhaitez republier des articles ISS Today, veuillez nous écrire. Les droits exclusifs de re-publication ont été accordés à Premium Times, au Nigeria, et à News24, en Afrique du Sud.