La coopération sécuritaire ouest-africaine peut-elle se reconstruire à partir des frontières ?
En attendant l’issue des négociations CEDEAO-AES, l’Afrique de l’Ouest doit composer avec sa fragmentation en capitalisant sur les liens bilatéraux.
Publié le 14 octobre 2026 dans
ISS Today
Par
Djiby Sow
chercheur principal, bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel
En août 2026, le Ghana et le Burkina Faso ont signé un accord de défense, tandis que le Mali et la Côte d’Ivoire se sont entendus sur le tracé de leur frontière commune. Ces avancées, intervenues malgré les tensions entre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la Confédération des États du Sahel (AES), illustrent une tendance plus large.
Le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO en janvier 2025 a profondément fragmenté l’architecture institutionnelle ouest-africaine, sans pour autant mettre fin à la coopération entre les États. Celle-ci se recompose de manière pragmatique autour de leurs priorités sécuritaires, principalement à travers des mécanismes bilatéraux.
Déjà à l’œuvre depuis 2025, cette dynamique offre une piste concrète aux acteurs régionaux pour composer avec la fragmentation, sans attendre l’issue des négociations CEDEAO-AES, qui n’ont pas encore débouché sur un accord politique.
Sur plusieurs segments de la ligne de fracture entre la CEDEAO et l’AES, les États réactivent ou approfondissent en effet des cadres de coopération bilatérale – accords, commissions mixtes ou mécanismes opérationnels – dont certains précèdent la crise régionale actuelle.
Les patrouilles conjointes lancées en 2025 entre le Sénégal et le Mali dans la région de Kayes s’appuient sur un cadre de coopération établi dès 2021. Entre le Mali et la Guinée, les réunions de la commission militaire mixte, en avril 2025 et en juin 2026, ont débouché sur un mémorandum d’entente prévoyant notamment le partage du renseignement.
La coopération entre les États se recompose de manière pragmatique autour de leurs priorités sécuritaires
Entre le Ghana et le Burkina Faso, l’accord de défense signé en août 2026 a été précédé par la réactivation, en février, de leur Commission permanente mixte de coopération et par la signature de sept accords, notamment sur la coopération transfrontalière.
Ces initiatives montrent que la fragmentation institutionnelle n’a pas paralysé toute coopération sécuritaire, même si leur efficacité opérationnelle reste à démontrer. Elles relativisent néanmoins l’idée d’une coopération à l’arrêt : les mécanismes bilatéraux prennent une place croissante, en permettant aux États de maintenir ou de reconstruire des coopérations autour de leurs intérêts sécuritaires immédiats.
Cette possibilité mérite d’être exploitée alors que les négociations entre la CEDEAO et l’AES n’ont pas encore permis d’établir un cadre pour leur future coopération sécuritaire. Elles pourraient durer, voire achopper, tant la relation entre les deux ensembles reste chargée politiquement et symboliquement. Pendant ce temps, les groupes armés continuent d’exploiter les déficits de coopération.
Plutôt que d’attendre un nouvel accord institutionnel, les acteurs régionaux et leurs partenaires pourraient donc inverser la séquence : laisser d’abord les États coopérer là où leurs intérêts convergent ; faciliter activement les rapprochements là où les tensions politiques les empêchent ; puis connecter progressivement les arrangements bilatéraux qui fonctionnent à travers des mécanismes régionaux souples.
Pour débloquer la coopération sur certaines frontières, le Conseil de l’Entente et la MISAHEL pourraient jouer le rôle de facilitation
Deux espaces frontaliers appellent une attention prioritaire.
Le premier se situe dans le nord du Bénin, où les groupes jihadistes exploitent ces failles. Autour du complexe W-Arly-Pendjari, aux frontières du Bénin, du Burkina Faso et du Niger, la violence reste particulièrement intense. Plus à l’est, dans le triangle Bénin-Niger-Nigéria, l’expansion des groupes armés est facilitée par une coordination insuffisante : les discussions engagées entre le Nigéria et le Bénin restent incomplètes sans le Niger, tandis que le rapprochement amorcé par le président béninois Romuald Wadagni lors de sa visite à Niamey en juin 2026 n’a pas encore abouti à la réouverture de la frontière.
Le second est l’espace transfrontalier Sikasso-Korhogo-Bobo-Dioulasso (SKBo), à la jonction du Mali, de la Côte d’Ivoire et du Burkina Faso. La défiance politique entre Abidjan et Ouagadougou continue d’entraver la coopération opérationnelle, et les avancées entre la Côte d’Ivoire et le Mali n’ont pas encore débouché sur une coopération sécuritaire à la mesure des enjeux.
Pour débloquer la coopération sur ces frontières prioritaires, d’autres acteurs régionaux pourraient jouer un rôle de facilitation. Le Conseil de l’Entente, qui réunit le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Niger et le Togo, avec le Mali à titre d’observateur, dispose déjà d’un cadre de dialogue sur les questions de sécurité et de gestion des frontières. Il pourrait faciliter discrètement les rapprochements entre ses membres, notamment autour du complexe W-Arly-Pendjari et dans l’espace SKBo, dans un format moins exposé aux tensions politiques entre la CEDEAO et l’AES.
Le futur cadre CEDEAO-AES pourrait s’appuyer sur des coopérations déjà établies sur le terrain
Dans la zone Bénin-Niger-Nigéria, la Mission de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel (MISAHEL) pourrait offrir un point d’entrée complémentaire. Son mandat, qui s’étendra au Bénin et au Togo à partir de 2027, et son rattachement à l’Union africaine (UA), extérieure aux deux blocs, constituent des atouts pour faciliter le dialogue entre les trois pays.
L’objectif serait de rétablir progressivement la confiance et d’aider les États à identifier des mécanismes concrets autour desquels relancer leur coopération sécuritaire. La MISAHEL pourrait notamment mettre au service de l’ensemble des frontières identifiées les enseignements du Processus de Nouakchott, lancé par l’UA en 2013 pour renforcer la coopération sécuritaire dans la région sahélo-saharienne.
Partage du renseignement, coordination transfrontalière, patrouilles conjointes et échanges réguliers entre responsables sécuritaires : ces mécanismes, promus par ce processus, sont précisément ceux que plusieurs États cherchent à remobiliser de manière ad hoc dans leurs coopérations bilatérales.
Cette approche devrait rester suffisamment souple pour s’adapter aux besoins exprimés par les États eux-mêmes. Sur une frontière, la priorité pourrait être de rétablir les contacts entre responsables militaires ; sur une autre, de mettre en place un mécanisme d’échange de renseignements. Ailleurs, les conditions politiques pourraient permettre d’aller plus loin, avec des patrouilles conjointes plus fréquentes ou une coordination transfrontalière plus formalisée.
L’enjeu ne serait pas de reproduire un dispositif régional uniforme, mais d’adapter ces mécanismes aux besoins et aux possibilités de coopération propres à chaque frontière. Cette approche à géométrie variable rejoint l’esprit de la « coalition des volontaires » proposée par le Ghana : construire la coopération avec les États disposés à avancer, plutôt que d’attendre qu’un consensus régional permette à tous de progresser au même rythme.
À terme, le futur cadre CEDEAO-AES pourrait s’appuyer sur des coopérations déjà établies sur le terrain, plutôt que de les reconstruire par le haut à partir d’un accord institutionnel. L’architecture qui en résulterait serait peut-être moins ordonnée que les dispositifs régionaux du passé, mais elle pourrait être plus solide, précisément parce qu’elle serait ancrée dans les intérêts sécuritaires concrets des États et dans leur besoin de coopérer.
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