L’envoi d’émissaires africains est insuffisant pour sécuriser la mer Rouge
La surpopulation diplomatique dans la Corne de l’Afrique n’a guère renforcé l’influence du Continent face aux nouvelles alliances au Moyen-Orient.
Publié le 21 octobre 2026 dans
ISS Today
Par
Moses Chrispus Okello
chercheur principal, Analyse de la sécurité dans la Corne de l'Afrique, ISS Nairobi
En septembre, les Houthis (de leur nom officiel Ansarullah) ont pris le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb, battant en brèche l’idée d’une insurrection cantonnée au nord du Yémen. Au cœur du conflit au Moyen-Orient, le groupe en étend désormais les répercussions jusqu’à la Corne de l’Afrique.
Les pays riverains de la mer Rouge ont réagi de manière asymétrique à ce choc commun. La Corne de l’Afrique a multiplié les émissaires, tandis que les pays du Moyen-Orient, emmenés par l’Arabie saoudite, ont adossé leurs institutions politiques à de solides accords militaires, dont le récent Accord de défense conjoint de La Mecque (MJDA) et la Coalition multinationale de défense maritime (MMDC), une alliance à vocation politique réunissant 14 membres.
La mer Rouge a certes longtemps été instable, mais les bouleversements actuels sont d’une nature nouvelle. Outre sa guerre contre le gouvernement yéménite soutenu par Riyad, Ansarullah est partie prenante au conflit entre Israël et le Hamas, à la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran et à l’escalade dans la Corne de l’Afrique. Ces crises entremêlées exigent des réponses tout aussi interdépendantes sur les deux rives de la mer Rouge.
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La mer Rouge et les pays riverains
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Reprise par certains analystes et par Ansarullah, la position de l’Iran selon laquelle ce conflit ne concerne que l’Arabie saoudite ne tient pas. À la faveur de la diversification des options de Téhéran au Moyen-Orient, Ansarullah est passé du statut de simple allié hostile au gouvernement yéménite à celui de mandataire autoproclamé, menant des opérations qui servent aussi les intérêts iraniens. Preuve en est : grâce à ses liens privilégiés avec le groupe, l’Iran n’a pas eu à mettre à exécution sa menace de fermer le détroit de Bab el-Mandeb.
En resserrant ses liens avec les chebabs somaliens, Ansarullah est passé du statut de réseau criminel transnational, actif dans la contrebande et la finance illicite, à celui de force capable de bloquer un passage stratégique par lequel transite environ 15 % du commerce mondial. Les deux groupes islamistes contrôlent désormais un corridor d’instabilité, de migrations et de perturbations économiques qui s’étend de Téhéran à Nairobi, voire à Kampala.
Les quatre principaux foyers de conflit de la Corne de l’Afrique (Soudan, Soudan du Sud, Somalie et Éthiopie) sont désormais étroitement imbriqués dans les crises du Moyen-Orient. Sur les deux rives, les conflits naissent certes de griefs locaux, mais les acteurs moyen-orientaux sont les principaux moteurs de l’instabilité dans la Corne. Les Émirats arabes unis (EAU), par exemple, sont impliqués en Éthiopie, en Somalie et au Soudan, et détiennent des investissements aux finalités multiples dans chaque pays de la région.
Ces crises entremêlées exigent des réponses tout aussi interdépendantes sur les deux rives de la mer Rouge
Par le passé, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et la Ligue des États arabes coordonnaient leurs efforts face à la crise somalienne et pour le règlement du conflit au Soudan. Mais les pays riverains de la mer Rouge abordent désormais leurs défis communs avec des outils très différents.
En mars, l’Union africaine (UA) a nommé l’ancien président tanzanien Jakaya Kikwete Haut Représentant pour la Corne de l’Afrique et la mer Rouge. Ce dernier, qui a choisi de se concentrer sur le Soudan du Sud, rejoint une liste déjà longue d’émissaires de l’IGAD déployés dans la région, notamment en Somalie, au Soudan et au Soudan du Sud, auxquels s’ajoutent l’Envoyé spécial pour la mer Rouge et les affaires maritimes et le Haut Représentant de l’UA pour le Soudan.
L’ONU, l’UE, la Chine, l’Allemagne, le Japon, la France, la Norvège, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Suisse ont, eux aussi, dépêché leurs propres émissaires dans la Corne. Chacun traite une pièce du puzzle que constitue la résolution des conflits, mais cette « inflation d’émissaires » ne renforce ni l’efficacité des mandats individuels ni la stabilité régionale. Émissaires et partenaires extérieurs multiplient les navettes entre les capitales, sans progrès significatif.
Source : ISS, à partir de données en accès libre
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Les pays du Moyen-Orient, en revanche, délaissent des institutions telles que le Conseil de coopération du Golfe et le Conseil des États arabes et africains riverains de la mer Rouge et du golfe d’Aden, au profit de cadres politico-militaires. Les émissaires présents dans la région représentent des puissances extérieures, l’ONU ou l’UE, et non les pays du Moyen-Orient.
Lancée en Arabie saoudite le 30 juillet pour garantir la liberté de navigation, la MMDC réunit des pays riverains et non riverains de la mer Rouge, d’Afrique, du monde arabe et d’Asie.
Si la coalition inclut Djibouti, la Somalie et le Soudan, l’exclusion de l’IGAD illustre le faible contrôle qu’exerce la Corne de l’Afrique sur son propre littoral. La prise en charge par la Turquie de la défense maritime somalienne, l’expansion portuaire des EAU dans la région et la multiplication des bases militaires étrangères à Djibouti en témoignaient déjà. L’absence de l’Érythrée traduit, elle, son rejet des solutions militaires au conflit yéménite.
Cette « inflation d’émissaires » ne renforce ni l’efficacité des mandats individuels ni la stabilité régionale
Le 7 août, quelques jours après le lancement de la MMDC, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont dévoilé le MJDA. Fait notable, l’accord exclut les pays de la Corne de l’Afrique, mais inclut le Pakistan et la Turquie, pourtant non riverains de la mer Rouge. Le 5 octobre, Riyad a mené sa première opération militaire contre Ansarullah dans ce cadre.
Le MJDA comme la MMDC excluent l’Éthiopie, pays enclavé, ainsi que les EAU, ce qui pourrait fragiliser ces deux cadres. Ces exclusions reflètent un désaccord politique sur la définition même d’un « État de la mer Rouge », débat qui a déjà sapé les efforts de l’IGAD dans la région. Le retrait de l’Érythrée de l’organisation, en décembre 2025, réduit encore son influence diplomatique sur le littoral.
L’Éthiopie, quant à elle, revendique un accès à la mer Rouge, mais se heurte à l’opposition de l’Érythrée et de l’Égypte, membre fondateur de la MMDC. Le différend sur les eaux du Nil se mêle ainsi à celui sur la définition de la mer Rouge.
Les émissaires africains sont cantonnés aux conflits internes, leurs homologues étrangers gèrent la mer Rouge
La Corne de l’Afrique dispose pourtant d’institutions militaires. La Force en attente de l’Afrique de l’Est et l’Unité de fusion et de liaison d’Afrique de l’Est auraient pu épauler l’IGAD, mais aucune n’a de vocation maritime. Résultat : les émissaires africains sont de plus en plus cantonnés à la « gestion » des conflits internes, tandis que leurs homologues étrangers se chargent de la mer Rouge.
Cette « inflation d’émissaires » trahit l’inertie politique et la fragilité financière de l’IGAD et de l’UA. Nommés à titre temporaire, les émissaires dépendent de bailleurs de fonds extérieurs. La Corne de l’Afrique se voit ainsi imposer des réponses fragmentées qui tiennent les acteurs africains à l’écart du règlement des conflits. Les États du Moyen-Orient, eux, financent en grande partie leurs propres interventions.
L’UA et l’IGAD ont eu raison de chercher à institutionnaliser leur position sur la mer Rouge et à coopérer avec la Ligue des États arabes. Mais la Ligue sort, elle aussi, affaiblie de la nouvelle donne régionale.
À l’avenir, l’UA et l’IGAD devraient se tenir prêtes à saisir les occasions qui se présentent, repenser leurs mécanismes maritimes, rationaliser leurs efforts diplomatiques et travailler étroitement avec leurs partenaires du Moyen-Orient.
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