Des frappes américaines imposées au Nigeria
L'opération américaine expose l’Afrique aux conséquences de la volonté d'AFRICOM de se rendre indispensable sous le second mandat de Trump.
Dans la nuit de Noël 2025, le commandement des États-Unis pour l'Afrique (AFRICOM) a lancé des frappes aériennes dans l'État de Sokoto, au nord-ouest du Nigeria, contre des « terroristes de l'État islamique ». AFRICOM a déclaré que l'opération avait été coordonnée avec le Nigeria.
Cependant, le président américain Donald Trump a présenté ces frappes comme une tentative pour mettre fin au « génocide chrétien » — démenti par le Nigeria —, une affirmation qui l'avait précédemment conduit à menacer le pays de sanctions et d'une intervention militaire.
L'accent mis par les États-Unis sur l'État islamique et la persécution des chrétiens ne concorde pas avec les menaces sécuritaires qui pèsent sur le Nigeria. Des inquiétudes persistent également quant au nombre de victimes civiles à Sokoto, à l'utilisation de renseignements incorrects et aux véritables intentions des États-Unis. Celles-ci mettent le Nigeria en contradiction avec son opposition aux interventions militaires étrangères et accroissent le risque de conflits politiques et sectaires.
Sokoto est un État à très grande majorité musulmane, tout comme le sont les victimes des attaques qui y sont perpétrées, principalement par des gangs criminels armés ou des bandits. Aucun des lieux ciblés par les frappes n'était concerné par des activités liées à l'État islamique.
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Les sites des frappes aériennes américaines dans l'État de Sokoto, au Nigeria
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Les frappes ont principalement touché la forêt de Bauni, à la frontière avec le Niger, qui sert de base à Lakurawa, un groupe criminel djihadiste transfrontalier qui n'est pas affilié à l'État islamique. Du point de vue opérationnel, ce groupe est lié à la faction JAS (Jama'atu Ahlis Sunna Lidda'awati wal-Jihad) de Boko Haram, rivale de la Province d'Afrique de l'Ouest de l'État islamique.
Jabo, autre site atteint, n’a aucune présence terroriste documentée ni aucun antécédent d'activité violente. La probabilité que des communautés innocentes aient été touchées a suscité des inquiétudes, en particulier parmi les musulmans. Les responsables politiques nigérians ont déclaré que Jabo avait reçu des débris et n’avait pas été visé. Cependant, selon les responsables de la sécurité, cette explication cacherait les dégâts d’une éventuelle erreur des États-Unis causée par des renseignements incorrects ou mal utilisés.
Il est fort probable que les États-Unis ont qualifié l’attaque comme une opération contre l'État islamique afin de servir un discours politique national. Cela rejoint l'accusation antérieure de Trump de « génocide chrétien », tout comme ses accusations de « génocide blanc en Afrique du Sud » en 2025. Les allégations concernant ces deux pays ont été complètement réfutées, mais pourraient trouver un écho auprès des chrétiens évangéliques et des conservateurs américains.
De tels discours pourraient mettre en péril la sécurité déjà fragile en Afrique et attiser les tensions sectaires, en particulier dans des pays comme le Nigeria, qui ont connu des violences et des conflits ethnico-religieux. Ils peuvent également aliéner les communautés locales, qui jouent un rôle essentiel dans la coopération en matière de renseignement et de lutte contre le terrorisme.
Les menaces de frappes et de sanctions des États-Unis n'ont laissé que peu de choix à Abuja
Le soutien du Nigeria aux frappes aériennes marque un changement par rapport à sa position contre les opérations militaires étrangères sur son sol. Pendant des années, Abuja n'a reçu que des formations et des équipements de la part des pays étrangers. Son objectif était de préserver la souveraineté et d'éviter une réaction hostile, en particulier dans le nord à majorité musulmane, souvent méfiant à l'égard de l'intervention occidentale. Néanmoins, ces inquiétudes se sont atténuées à mesure que l'insécurité augmentait, même parmi les musulmans. Avant les frappes aériennes, de nombreux chrétiens du Nigeria étaient pour une intervention américaine.
La pression croissante des États-Unis et les menaces de frappes unilatérales et de sanctions n'ont laissé que peu de choix à Abuja. Refuser les frappes aurait pu renforcer l'impression à Washington – et parmi certains chrétiens au Nigeria – qu'Abuja faisait obstacle à la protection des chrétiens, ce qui aurait entraîné des répercussions diplomatiques et économiques. Cela aurait également pu donner l'image d'un gouvernement nigérian impuissant devant des opérations américaines menées sans son accord.
Le partage de renseignements avec le Nigeria avant les frappes semble avoir été limité, mais les responsables se sont montrés pragmatiques. Ils ont accepté l’habituel message américain sur l'« État islamique », affirmant que la référence à des menaces locales constituait une « erreur de traduction stratégique commode », tant que les acteurs malveillants étaient touchés et que les relations avec les États-Unis s'amélioraient.
Les frappes de Sokoto s'inscrivaient dans le cadre d'une initiative plus large d'AFRICOM pour renforcer sa pertinence sous le second mandat de Trump. Sous l'administration précédente, l'influence américaine avait reculé après le retrait de la base aérienne 201 du Niger en 2024, à la suite de la demande de la junte nigérienne. Cette vaste installation servait de plaque tournante aux États-Unis pour leurs opérations de surveillance et leurs drones dans le Sahel, où la Russie étend son influence.
Les États-Unis ont l'intention d'adopter une attitude militaire « beaucoup plus agressive » en Afrique
En novembre 2025, les États-Unis ont transféré leurs ressources à Accra, au Ghana, qui a servi de base à des vols de surveillance opérés par des sous-traitants au-dessus de la région du lac Tchad, contribuant ainsi aux offensives contre Boko Haram dans l'État de Borno au Nigeria. En février, les États-Unis ont confirmé le déploiement de troupes au Nigeria, sans que les deux gouvernements ne donnent plus de détails sur leur taille et leur portée.
Les discussions sur la coopération en matière de sécurité entre AFRICOM et la République démocratique du Congo, en janvier, ont coïncidé avec le réengagement du département d'État américain au Mali, dans le Sahel. Les relations avec le pays s'étaient détériorées en raison du rapprochement de la junte avec la Russie en matière de sécurité. En Somalie, AFRICOM a lancé au moins 23 frappes contre Al-Shabaab et l'État islamique depuis le 1er janvier, un rythme supérieur à celui des opérations américaines des années précédentes.
Après les frappes au Nigeria, AFRICOM – qui dispose d'une plus grande autonomie pour ce type d'opérations qui sont sous la direction du secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth – a déclaré que les États-Unis avaient l'intention d'adopter une approche militaire « beaucoup plus agressive » en Afrique. L'opération entreprise à Sokoto, dans le plus grand pays d'Afrique et l’un des plus touchés par l'insécurité, a été le signe de la décision des États-Unis de réaffirmer leur présence militaire sur le continent.
Toutefois, le choix de Sokoto – et non de Borno, principal foyer du terrorisme de l'État islamique, ou de Benue, du Plateau ou du nord de l’Adamawa, où les communautés chrétiennes ont été victimes d'attaques – a contraint le Nigeria à accepter des risques politiques internes.
Sokoto, siège du Sultan, chef des musulmans nigérians, est sensible sur le plan symbolique
Sokoto est une région symboliquement sensible, car elle abrite le siège du Sultan, chef des musulmans nigérians. Beaucoup ont perçu ces frappes, en particulier à Jabo, comme une attaque contre l'islam, alors que les États-Unis accusent le Nigeria de persécuter les chrétiens. Les ministres nigérians ont dû souligner rapidement qu'il n'y avait aucune motivation religieuse et que Jabo avait été touché par des débris.
Sur le terrain, Lakurawa a subi des pertes, des sources locales ayant déclaré à l'Institut d'études de sécurité que plus d’une centaine de ses combattants avaient trouvé la mort. Pourtant, le groupe a depuis lors intensifié ses attaques contre les civils, ce qui suggère que sans opérations nigérianes soutenues, ce type d’intervention n’est pas efficace.
Des questions subsistent quant à la souveraineté et à l'égalité dans les partenariats de sécurité entre les États-Unis et l'Afrique, ainsi que sur les conséquences d’interventions étrangères non adaptées aux contextes locaux sur les pays concernés et les communautés africaines.
Pour atténuer les risques, les pays africains doivent veiller à ce que les décisions soient prises sur la base de renseignements locaux et à ce que la responsabilité des opérations conjointes soit véritablement partagée. On doit améliorer la coopération régionale et former des partenariats externes fiables, mieux alignés sur les objectifs à long terme de développement et de stabilité. Cela permettra de réduire la vulnérabilité aux pressions unilatérales, telles que les sanctions ou les interventions conditionnelles.
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