Les jeunes Africains iront-ils gonfler les rangs des armées européennes ?
Le recrutement militaire répond de plus en plus à l’offre et à la demande, reflétant la même dynamique qui façonne les migrations civiles mondiales.
Publié le 17 février 2026 dans
ISS Today
Par
Jakkie Cilliers
président du Conseil d’administration de l’ISS responsable de programme, Afriques futures et innovation
En novembre 2025, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andrii Sybiha, a déclaré que plus de 1 400 ressortissants de 36 pays africains combattaient aux côtés des forces russes en Ukraine et a mis en garde contre le danger extrême qu’ils courraient.
Si certains d’entre eux, comme ceux qui viennent d’Afrique du Sud, peuvent être motivés par des raisons idéologiques, c’est surtout le manque d’emploi dans leur pays et l’attrait de salaires élevés qui les poussent à rejoindre les troupes russes. En réalité, de nombreuses recrues sont trompées et s’engagent comme volontaires sans se rendre compte que leurs chances de survie sont minces.
Le recrutement militaire reflète de plus en plus la dynamique de l’offre et de la demande du marché du travail qui façonne les migrations civiles. Bien que la mobilité de la main-d’œuvre civile diffère sur le plan institutionnel et éthique de l’enrôlement militaire, les asymétries démographiques mondiales entre les États vieillissants et les populations jeunes donnent déjà lieu à de nouvelles formes de coopération en matière de sécurité et de défense.
Le traité de défense mutuelle signé en octobre 2025 en est un exemple récent. Il prévoit la possibilité pour les citoyens de Papouasie-Nouvelle-Guinée d’être recrutés par les Forces de défense australiennes (ADF). Un vivier potentiel de 10 000 recrues papouasiennes pourrait être éligible. Cela représenterait plus de 10 % des ADF, y compris le personnel permanent et de réserve.
La main-d’œuvre de l’UE diminuera de 24 millions de personnes ces 25 prochaines années
La motivation stratégique de l’Australie est sans aucun doute de contraindre la Papouasie-Nouvelle-Guinée à défendre l’Australie contre la Chine, étant donné que seul un détroit de 150 km sépare la Papouasie-Nouvelle-Guinée de l’Australie. Cependant, l’accord reflète également les réalités pratiques de l’offre et de la demande de main-d’œuvre dans la région.
La Papouasie-Nouvelle-Guinée a un profil démographique similaire à celui de l’Afrique, caractérisé par une importante population jeune, en augmentation, et un taux de chômage élevé. Ce qui contraste avec le déclin de la population en âge de travailler en Europe et en Australie.
Il faut donc des emplois pour ces jeunes Papouasiens, qui, comme dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, représentent un défi pour la sécurité intérieure. Dix mille emplois supplémentaires sont importants pour le pays, d’autant plus que la formation militaire couvrira le commandement, la discipline, la conduite, les compétences techniques et d’autres aptitudes connexes.
Serena Sasingian, du Lowy Institute, souligne que le traité « offre à la Papouasie-Nouvelle-Guinée l’opportunité de faire face à la menace interne la plus urgente : une population jeune ayant un accès limité aux opportunités ». Elle cite le ministre de la Défense de l’île, Billy Joseph, qui a fait remarquer que, compte tenu du nombre important de jeunes, « l’Australie peut en accueillir autant qu’elle le souhaite ».
Les États insulaires du Pacifique tels que Samoa, Tonga et Fidji bénéficient depuis longtemps de programmes structurés de mobilité de la main-d’œuvre avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ils ont permis de réduire le chômage et sont devenus des bouées de sauvetage économiques grâce aux transferts de fonds vers les pays d’origine qui augmentent les revenus des ménages. La situation dans le Pacifique reflète celle de l’Afrique subsaharienne et de l’Union européenne (UE), bien que les pressions contraires soient encore plus fortes dans cette dernière.
Le sous-investissement de l’Afrique subsaharienne dans la sécurité est une des causes de son instabilité
Une même logique est à l’œuvre dans les récents accords sur la main-d’œuvre civile. Le Kenya a signé un accord sur la migration de main-d’œuvre en 2024, qui doit faciliter le recrutement de plusieurs milliers de travailleurs qualifiés et semi-qualifiés sur le marché du travail allemand en déclin.
En plus de lutter contre l’immigration clandestine, l’accord encourage la mobilité, l’apprentissage et la formation des étudiants dans le cadre de l’enseignement professionnel et de l’emploi, y compris les emplois temporaires. Les Kenyans pourront bénéficier d’un permis de séjour temporaire d’une durée maximale de deux ans pour étudier, avec possibilité de prolongation.
En raison du vieillissement de la population, la main-d’œuvre de l’UE devrait diminuer de 24 millions de personnes au cours des 25 prochaines années, tandis que celle de l’Afrique subsaharienne devrait augmenter de 541 millions. La diminution de la population active est à l’origine en grande partie du ralentissement de l’économie de l’UE, dont les zones rurales se dépeuplent et les coûts de la main-d’œuvre augmentent. Compte tenu des inquiétudes concernant une future agression de la Russie, la situation est particulièrement préoccupante dans l’armée, qui a besoin de jeunes.
La situation de l’offre de main-d’œuvre en Russie est encore plus préoccupante. Cependant, le président Vladimir Poutine n’hésite pas à recourir à des mesures non conventionnelles pour compenser la diminution du nombre de jeunes en âge de combattre en Russie.
On peut citer l’accord militaire conclu avec la Corée du Nord pour la fourniture de munitions et le déploiement, en soutien, de troupes nord-coréennes. Un autre exemple est la campagne de recrutement de la Russie en Afrique, qui s’est intensifiée après l’épuisement de son réservoir de 180 000 prisonniers et condamnés déployés dans des combats à la fin de 2024.
Considérés dans leur ensemble, ces tendances démographiques et ces précédents politiques soulèvent la question de savoir si une dynamique similaire en matière de sécurité de l’emploi pourrait émerger en Europe aujourd’hui.
Ce qui peut sembler contre-intuitif à première vue devient plus clair lorsque l’on examine la dynamique historique et celle du marché du travail. Pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648) qui a ravagé l’Europe centrale, les combattants étrangers faisaient partie intégrante de pratiquement toutes les armées belligérantes. Ces unités composites servaient sous leur propre commandement, ce qui permettait aux États européens de déployer des forces importantes sans mobiliser leurs citoyens. Cette dynamique n’a pris fin qu’après la guerre de Crimée, au milieu du xixe siècle.
La mise à disposition de troupes à l’Europe pourrait être avantageuse pour les États africains
Que se passerait-il si l’Europe concluait des accords avec des pays africains clés, proposant de former et d’équiper plusieurs brigades pour servir leur défense, avec tous les avantages que cela offrirait aux volontaires ? Les unités pourraient être déployées par rotation et retourner en Afrique, où elles contribueraient à renforcer la sécurité de leur pays.
La plupart des pays d’Afrique subsaharienne sous-investissent dans la sécurité, ce qui explique en partie pourquoi la région est considérée comme la plus instable au monde. Comme de nombreux gouvernements ne peuvent garantir l’intégrité territoriale nationale et la sécurité intérieure, le développement n’est pas possible. Un accord sur la fourniture de troupes de combat pourrait offrir des avantages tangibles aux États africains.
De tels accords pourraient même s’inscrire dans le cadre d’un partenariat stratégique plus large. L’action et la trajectoire de développement de l’Afrique seront déterminées par sa capacité à négocier entre les deux géants que sont les États-Unis et la Chine.
Cependant, les asymétries de pouvoir empêchent les pays africains d’y parvenir seuls. Parmi les partenaires à grande échelle, l’UE offre une proximité, un accès au marché et un intérêt pour un ordre fondé sur des règles, à condition que les deux parties puissent négocier des conditions équitables.
Cet article a été publié pour la première fois dans Africa Tomorrow, le blog du programme Afriques futures & innovation de l’ISS.
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