La stratégie de sécurité des États-Unis : cinq étapes pour que l’Afrique soit gagnante
Les États-Unis restent un partenaire incontournable pour les pays africains auxquels il revient de diversifier leurs options et de promouvoir leurs intérêts.
Publié le 13 février 2026 dans
ISS Today
Par
Dr Joseph Sany
chercheur principal associé, L’Afrique dans le monde, ISS
Les relations avec les États-Unis sous la présidence de Donald Trump devraient figurer parmi les thèmes dominants du 39e sommet de l’Union africaine, qui réunit ce week-end les dirigeants du continent.
Face à la nouvelle stratégie de sécurité nationale (NSS) des États-Unis, des observateurs recommandent aux pays africains un désengagement prudent. Par son ton, son approche et surtout sa position sur l’Afrique, le document s’écarte radicalement des stratégies des administrations républicaines et démocrates précédentes. Il révèle également les changements et les contradictions internes de la politique étrangère américaine.
Les États-Unis restent toutefois un partenaire incontournable pour les pays africains qui souhaitent diversifier leurs choix dans un monde multipolaire. Dans un contexte de concurrence croissante entre les grandes puissances, l’Afrique gagnerait à multiplier les occasions de promouvoir ses intérêts et non à les restreindre.
Certes, la NSS est la déclaration de politique étrangère américaine la plus influente, mais elle n’a pas une autorité absolue. Des responsables américains qui ont contribué à la rédaction des stratégies antérieures soulignent sa faible capacité à refléter les budgets négociés avec le Congrès, nécessaires à sa mise en œuvre. La prise de décision très imprévisible de Trump l’amène à ignorer des documents comme la NSS, qui étaient pourtant déterminants pour ses prédécesseurs.
Dans la stratégie de 2017, lors de la première présidence de Trump, la Russie et la Chine représentaient les menaces majeures pour la sécurité nationale américaine. Cependant, durant la présentation du document, celui-ci avait salué la coopération de son administration avec le président russe Vladimir Poutine en matière de renseignement et contredit d’autres axes de la stratégie.
Les prises de décision très imprévisibles de Trump montrent qu’il ignore les documents comme la NSS
La stratégie de 2017 énonçait des priorités générales mais limitées pour l’Afrique, comme la lutte contre le terrorisme et la promotion des partenariats économiques. Tout en reconnaissant les défis du continent, elle n’envisageait pas une implication des nations africaines, les considérant sous l’angle des enjeux sécuritaires et de la compétition entre grandes puissances.
À l’inverse, dans la stratégie de 2022 du président Joe Biden, l’Afrique était vue comme un partenaire stratégique dans les affaires mondiales. La stratégie soulignait le rôle des Africains et de la diaspora, l’exploitation du dividende démographique du continent ainsi que la coopération par le biais des institutions multilatérales pour traiter les enjeux comme le climat et les conflits régionaux.
La stratégie de sécurité de 2025 de Trump propose un engagement transactionnel sélectif, dépourvu de toute reconnaissance des défis multiformes de l’Afrique. Sous-tendue par l’« Amérique d’abord », elle privilégie la souveraineté nationale des États-Unis, ses intérêts économiques et une posture militaire forte. Elle exhorte les États-Unis à promouvoir leurs intérêts commerciaux en Afrique et à lutter contre le terrorisme et les conflits géopolitiques lorsqu’ils menacent directement leurs intérêts.
Contrairement aux stratégies précédentes articulées autour des « 3-D » (diplomatie, développement et défense), la NSS recommande « de délaisser une relation axée sur l’aide au profit d’un partenariat orienté vers le commerce et l’investissement, avec des États considérés comme fiables ». Elle exclut toute collaboration avec les États africains par le biais d’institutions multilatérales et de l’aide au développement.
Le désengagement de l’Afrique transparait depuis 2025, avec notamment le démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international et le retrait américain des organisations multilatérales dont la Commission économique pour l’Afrique, le Bureau du Conseiller spécial des Nations unies pour l’Afrique, ainsi que le Partenariat pour la coopération atlantique, qui regroupe 43 pays.
Les États-Unis semblent déterminés à soutenir les programmes de santé et d’infrastructures
Ces mesures et les initiatives liées aux droits de douane et aux interdictions de visa, réduisent les leviers politiques qui permettraient de répondre aux objectifs de Trump. À la mi-janvier 2026, les ressortissants de 39 pays africains étaient soumis à une interdiction totale ou partielle de visas d’immigrant.
Les États-Unis imposent désormais aux demandeurs de visa, principalement aux Africains, une caution (remboursable) pouvant atteindre 15 000 dollars US pour les visas d’affaires ou de voyage. Ces difficultés entraveront les objectifs de diplomatie commerciale mis en avant par Washington.
Pour établir un partenariat durable et mutuellement avantageux, les gouvernements africains doivent adopter une approche plus stratégique dans leurs relations avec les États-Unis, et se montrer créatifs. À cet effet, cinq mesures concrètes peuvent être envisagées.
Premièrement, ils doivent clarifier leurs priorités stratégiques, en déterminant comment leurs relations bilatérales avec les États-Unis peuvent servir leurs objectifs nationaux de développement. Cela permettrait de réduire le risque d’être pris au dépourvu par des revirements de la politique américaine.
Le développement des minéraux critiques est un domaine d’intérêt mutuel, car les États-Unis recherchent des partenaires africains pour sécuriser leurs filières d’approvisionnement et les Africains souhaitent que leurs minéraux soient transformés sur le continent, et non en Chine. Si l’administration Trump a considérablement réduit l’aide au développement, elle semble toutefois engagée en faveur des programmes de santé et d’infrastructures, essentiels pour plusieurs pays africains.
L’Afrique devrait renforcer sa présence à Washington et étendre son plaidoyer
Deuxièmement, les pays devraient renforcer leur présence diplomatique à Washington pour mieux défendre leurs intérêts et interagir avec les dirigeants américains. L’administration Trump privilégie les relations personnelles aux relations institutionnelles.
Troisièmement, les pays africains doivent élargir leur plaidoyer et s’adresser aux entreprises, aux diasporas, aux universités, à la société civile, aux organisations non gouvernementales et aux différents États américains. Ces États possèdent des ressources, des compétences et une bonne volonté encore peu mobilisées, utiles pour l’Afrique, et ne sont pas soumis aux mêmes contraintes politiques que les institutions et agences fédérales.
La quatrième étape consiste à adapter les stratégies de négociation. Les nations africaines devraient s’inspirer du mode de négociation de Trump afin de concevoir des stratégies qui répondent aux intérêts américains tout en défendant leurs priorités. Cela implique de reconnaître le caractère transactionnel de cette administration américaine.
Cinquièmement, même si Washington privilégie les négociations bilatérales, les pays africains devraient renforcer les plateformes multilatérales, notamment l’Union africaine et les communautés économiques régionales du continent.
La stratégie de sécurité 2025 de Trump reflète un changement radical dans les relations américano-africaines, caractérisé par une approche transactionnelle des États-Unis centrée sur ses intérêts au détriment de la collaboration et du développement.
Pour protéger leurs intérêts, les gouvernements africains devraient diversifier leurs options plutôt que d’exclure systématiquement les États-Unis. Trump et son administration reconnaissent l’importance du levier stratégique – et la croissance de sa population, son potentiel économique et ses ressources naturelles constituent des atouts que l’Afrique devrait exploiter.
Par une coopération efficace, des priorités stratégiques bien définies et des capacités diplomatiques renforcées, les nations africaines peuvent ajuster leurs relations avec les États-Unis et promouvoir leur développement.
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