Dans le jeu politique des puissances maritimes, l'Afrique est-elle le grand perdant ?

À mesure que le nombre de bases militaires étrangères à Djibouti devrait augmenter, cela pourrait améliorer les perspectives de sécurité maritime pour toutes les parties, mais l'Afrique.

Djibouti, dont le territoire est minuscule, semble en passe de devenir dangereusement surpeuplée : non par les immigrants, ou une espèce animale nuisible, mais plutôt par les bases militaires étrangères.

Accueillant déjà Camp Lemonnier, la seule base en Afrique des États-Unis d'Amérique (États-Unis), il a été largement médiatisé plus tôt au cours de l'année que la Chine a l'intention de se joindre aux États-Unis, à la France et au Japon pour y établir une présence militaire permanente.

Cela a entraîné des discussions sur la façon dont une telle initiative pourrait être considérée comme faisant partie d'une stratégie maritime chinoise qui vise à contester la puissance relative des États-Unis et l'Inde. Cependant, peu d'analystes ont analysé cette évolution vis-à-vis des objectifs et stratégies maritimes propres de l'Afrique.

Cela soulève des questions importantes. À quel point les États africains sont-ils déterminés à mettre en œuvre les stratégies maritimes existantes ou à développer la capacité nécessaire pour sécuriser leurs domaines maritimes ? Et comment les grandes puissances mondiales considèrent-elles l'effort maritime africain ? Ont l'intention de travailler en partenariat avec l'Afrique de façon « gagnant-gagnant » et de contribuer ainsi à une meilleure sécurité maritime commune ?

En juin, Reuters a signalé que le Ministère de la Défense de la Chine a refusé de confirmer les informations relatives au projet de base militaire. Le porte-parole Yang Yujun a simplement déclaré : « Préserver les accords de paix et de stabilité dans la région avec les intérêts de tous les pays, s'agissant du souhait commun de la Chine, de Djibouti et de tous les autres pays. La Chine souhaite, et doit apporter une plus grande contribution à cet égard. Que pourrait être cette contribution ? Cela est encore incertain, mais en dépit du peu d'informations disponibles, d'aucuns ont laissé entendre que la Chine a des intentions géostratégiques colossales pour dominer les mers autour de l'Afrique.

Une base navale à Djibouti pourrait faire partie de la « Route de la Soie maritime » de l'initiative chinoise

Une base navale à Djibouti pourrait faire partie d'une initiative chinoise de « Route de la Soie maritime » visant à accroître la prospérité de l'Afrique et de l'Asie en améliorant les liens commerciaux océaniques. Les spéculations sur les ambitions chinoises dans l'Océan atlantique - et envers l'Afrique en général - ont également été suscitées l'an dernier suite à des rapports sur un projet de base navale en Namibie.

Une fâcheuse tendance existe chez certains commentateurs à encadrer les relations sino-africaines dans un jeu à somme nulle, où la Chine est soit un ami soit un partenaire, ou bien un ennemi néocolonial éventuel. Ceci est une façon de concevoir les relations internationales comme un grand jeu d'échecs stratégique, où les puissances mondiales se positionnent géographiquement afin de maximiser leur pouvoir et de protéger leurs intérêts.

Cela peut se produire au détriment d'autres acteurs, y compris les pays africains. Comme dans le jeu de plateau Risk, les joueurs cherchent à gagner la compétition et utilisent l'Afrique comme une ardoise blanche de conquête mondiale. Le contrôle de la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb - ou la capacité de priver les autres de ce contrôle - signifie l'influence sur l'une des routes commerciales les plus importantes. C'est également un moyen de déborder les adversaires comme un moyen sûr d'augmenter sa puissance mondiale.

Dans ce contexte, les bases chinoises dans l'océan Indien sont décrites comme un « collier de perles ». Ce concept inventé par les États-Unis implique que les investissements chinois dans les infrastructures maritimes et portuaires sont destinés à établir un contrôle sur la région de l'océan Indien, à mesure que ces investissements se transforment en bases positionnées de façon stratégique qui pourraient dépasser l'Inde, les États-Unis et d'autres rivaux.

Bien que ce point de vue soit tentant par sa simplicité, il est également dangereux. L'idée du « collier de perles » suggère que seule la Chine se positionne de manière stratégique, tandis que d'autres pays opérant là-bas, comme la France ou le Japon, ne sont pas soumis à de pareilles critiques.

L’indifférence du reste du monde envers les intérêts maritimes de l'Afrique est manifeste

Le succès de l'avenir maritime de l'Afrique réside dans des actions et des politiques intégrées et coordonnées dans des projets combinés et communs, qui devraient améliorer la sécurité collective et générale. Toutefois, il est rarement fait mention des objectifs stratégiques importants et de la vision des acteurs africains - que ce soit au niveau de l'Union africaine (UA), de la Communauté économique régionale, ou au niveau national - dans les analyses de manœuvres de puissances telles que la Chine et les États-Unis.

Il est déjà difficile de promouvoir la coopération et l'intégration au niveau inter­institutionnel. Des intérêts nationaux concurrents pourraient entrer en jeu au détriment des intérêts régionaux et continentaux. Ces objectifs, y compris ceux entrepris au niveau africain et orientés vers la sécurité pour tous - comme indiqué dans l'Agenda 2063 et dans le plan stratégique 2014-2017 de la Commission de l'UA - pourraient être négligés ou marginalisés par les puissances étrangères. Pour de tels États, étendre leur propre puissance peut être considéré comme une meilleure garantie de sécurité maritime qu'attendre que les États de la région acquièrent la capacité et les moyens nécessaires pour réaliser les propres objectifs maritimes de l'Afrique.

Néanmoins, si certains pays perçoivent que d'autres se positionnent de manière hostile, le risque existe que chacun augmente sa force militaire. Cela pourrait aboutir à un « dilemme sécuritaire » où, en théorie, si un État devait augmenter sa puissance militaire, d'autres États auraient de bonnes raisons de l'égaler - ou d'être plus forts.

Le pire scénario, qui est généralement sujet de discussion, serait une course aux armements et un conflit potentiel. Cependant, celui-ci est loin d'être inévitable, car un intérêt commun existe dans la sécurité des mers et des transports. Les marines pourraient également jouer un rôle de modération, car elles sont bien adaptées à s'engager dans la diplomatie.

L'engagement de puissances étrangères dans la sécurité maritime de l'Afrique ne doit pas être considéré uniquement du point de vue militaire

L'effet de l’engagement de puissances étrangères dans la sécurité maritime de l'Afrique ne doit pas être uniquement envisagé du point de vue militaire. De nombreux États africains cherchent par exemple à posséder une marine ou des garde-côtes, mais il ne faut pas uniquement voir cela comme des instruments de combat. L'Afrique place en priorité les menaces qui affectent la sécurité humaine de base - telles que la façon dont la pêche illégale met en péril l'avenir de la sécurité alimentaire de millions d'Africains.

Malheureusement, l'indifférence du reste du monde envers les intérêts stratégiques maritimes de l'Afrique est manifeste. L'Afrique n'est souvent considérée que comme un espace stratégique. Alors que la sécurité maritime autour de l'Afrique peut être un sujet de discussion au niveau mondial, les parties prenantes et les acteurs africains apparaissent rarement dans les analyses et sont souvent considérés comme à peine plus que des acteurs passifs ; ou l'Afrique comme un objet que les puissances peuvent utiliser à leur gré.

Il convient également de s'interroger sur l'intérêt national de Djibouti à accueillir autant de bases et d'évaluer si ses intérêts peuvent être coordonnés avec ceux des États voisins. Une telle évaluation est en outre nécessaire au niveau de l'UA car, par exemple, sa Stratégie Maritime africaine intégrée 2050 (2050 AIMS) fait peu référence aux marines étrangères, évoquant à la place les « partenaires » et « parties prenantes » concernés. Une interrogation plus profonde sur la façon dont les marines africaines bénéficieront des propositions de partenariats potentiels est nécessaire.

L'absence de stratégie maritime de la part de l'Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) jusqu'en 2015 a également laissé un vide stratégique à exploiter par les grandes puissances par la conclusion d'accords bilatéraux et en alimentant potentiellement les divisions, au lieu d'améliorer la coordination. La Stratégie de sécurité maritime intégrée de l'IGAD (2030) rédigée récemment, sera donc bien accueillie une fois adoptée et appliquée. L'absence d'un cadre régional pour aligner les interactions étrangères aux intérêts régionaux signifie cependant qu'une grande compétition de puissances demeure proéminente.

Lorsque l'on procède à l'évaluation de la meilleure façon d'améliorer la sécurité maritime de l'Afrique, les développements à Djibouti mettent en évidence la nécessité de mettre davantage l'accent sur les partenaires navals des pays africains, en évaluant leurs intentions et en se demandant de quelles façons ils pourraient appuyer les propres stratégies maritimes de l'Afrique. Cela aiderait, en partie, à en finir avec une Afrique devenant l'ultime perdant dans le jeu politique des puissances maritimes.

Timothy Walker, Division de la gestion des conflits et de la consolidation de la paix, ISS Pretoria

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