Les paiements instantanés dévancent les contrôles antiblanchiment en Afrique centrale
La zone a rejoint le système de paiements panafricain, conçu pour accélérer les transferts, mais susceptible de favoriser la criminalité financière.
Publié le 17 septembre 2026 dans
ISS Today
Par
Raoul Sumo Tayo
chercheur principal, Observatoire de la criminalité organisée et de la violence en Afrique centrale, ISS
Pendant des années, envoyer de l’argent de N’Djamena à Nairobi supposait de transiter par des banques européennes ou américaines, de convertir les fonds deux fois et d’attendre plusieurs semaines. Une nouvelle méthode de paiement africaine promet d’effectuer ces transferts en quelques secondes.
Le 9 juillet, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a rejoint le Système de paiement et de règlement panafricain (PAPSS), lancé en 2022. Celui-ci relie les systèmes financiers du continent, couvre 41 monnaies et donne une impulsion à la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
La rapidité du PAPSS ouvre des perspectives pour le commerce, mais aussi pour la criminalité financière. Tout l’enjeu, pour l’Afrique centrale, est de concilier l’immédiateté des règlements avec des contrôles qui reposent encore sur des formalités préalables.
Les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) disposent déjà d’une monnaie unique et d’une infrastructure de paiement commune, qui relie banques, établissements financiers et opérateurs de monnaie mobile. Le PAPSS y ajoute ce qui leur manquait : des paiements transfrontaliers instantanés en monnaie locale avec le reste du continent.
En 2026, le volume des transactions effectuées via le PAPSS a augmenté de 1 000 % et leur valeur de 120 %. Avec l’intégration de l’Afrique centrale, le système couvre désormais 30 pays, 200 banques et fintechs.
Le PAPSS permet d’effectuer des paiements instantanés en monnaie locale dans 30 pays africains
Les gains sont réels. Le PAPSS peut freiner le retrait des banques correspondantes internationales de la CEMAC, réduire le coût des importations, des exportations et des transferts privés, et offrir une alternative rapide et traçable au transport transfrontalier d’espèces comme aux circuits informels de type hawala.
Sa rapidité constitue toutefois son principal risque. Le PAPSS crédite les comptes de façon instantanée et irrévocable, avant la compensation. La réglementation des changes de la CEMAC, elle, subordonne l’opération à des formalités préalables qui varient selon sa nature : pièces justificatives, domiciliation, déclaration, autorisation, engagement de rapatriement des fonds et respect de certains délais.
Le problème ne tient pas à une contradiction entre les deux corps de règles, mais à leur tempo. Le PAPSS règle les paiements en quelques secondes, quand la CEMAC exige des formalités préalables. Lorsqu’un transfert frauduleux est détecté, les fonds ont déjà été retirés ou réacheminés, et la marge d’intervention après règlement se referme.
Les pays d’Afrique centrale peinent déjà à contenir la criminalité financière. La réglementation de la CEMAC en matière de blanchiment de capitaux, de financement du terrorisme et de la prolifération des armes de destruction massive est conforme aux normes du Groupe d’action financière (GAFI), mais son application reste inégale.
Le Cameroun, première économie de la région, fait l’objet d’une surveillance renforcée du GAFI depuis juin 2023. Malgré des progrès, l’organisation attend encore des améliorations en matière de supervision fondée sur les risques, de renseignement financier, de coopération entre autorités et de lutte contre le financement du terrorisme et de la prolifération.
Le PAPSS pourrait devenir un vecteur de circulation rapide de fonds criminels entre juridictions
Le profil de risque de la région impose aussi de surveiller les petites transactions, qui échappent souvent aux dispositifs classiques : falsification de documents, surfacturation et sous-facturation, fractionnement des opérations (smurfing), comptes mules, sociétés-écrans et fuite des capitaux. La dissimulation du bénéficiaire effectif, le recours à des prestataires de paiement insuffisamment contrôlés et la circulation rapide de fonds entre juridictions appellent la même vigilance.
S’y ajoute un angle mort. Moins de 13 % des adultes d’Afrique centrale utilisent des services financiers formels – compte bancaire, compte de monnaie mobile ou crédit. Les espèces collectées par les réseaux informels finissent déposées auprès de banques ou de fintechs sans que les procédures de connaissance du client (know your customer, KYC) soient correctement appliquées. Des fonds d’origine douteuse peuvent ainsi acquérir la légitimité d’une infrastructure de paiement formelle.
Sans mécanismes solides d’identification, de surveillance et de coopération entre autorités, le PAPSS deviendra un vecteur de circulation rapide de fonds criminels entre juridictions.
Le système doit donc être interconnecté avec les institutions chargées de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Un paiement peut être identifié, exécuté et tracé tout en correspondant à une transaction commerciale fictive, adossée à de fausses factures qui masquent l’origine ou la destination réelle des fonds.
Les capacités de supervision et de renseignement financier au sein du PAPSS doivent être renforcées pour détecter ces opérations en amont et permettre aux autorités d’exploiter rapidement les données de transaction.
Les pays ayant rejoint le PAPSS devraient s’accorder sur un socle commun de contrôles
Le GAFI préconise des contrôles fondés sur les risques, ce qui suppose d’identifier les transactions, les procédures, les acteurs et les canaux les plus exposés. Trois niveaux de contrôle au moins sont nécessaires : le paiement, le client et la transaction économique sous-jacente. C’est à ce troisième niveau que les contrôles réglementaires peinent à établir la légalité de l’opération.
La reconnaissance mutuelle des paiements entre pays membres du PAPSS devrait s’accompagner d’un socle commun de contrôles : exigences minimales de connaissance du client, identification des bénéficiaires effectifs, règles communes de diligence raisonnable, mécanismes de filtrage et partage sécurisé d’informations. À défaut, l’interconnexion des systèmes créera des failles dont les réseaux criminels tireront parti.
Il ne s’agit pas de ralentir le PAPSS en lui appliquant les procédures locales d’Afrique centrale, mais d’adapter les contrôles à une infrastructure dont la rapidité, l’interopérabilité et l’irrévocabilité disqualifient les méthodes traditionnelles de supervision.
Le succès du PAPSS en Afrique centrale dépendra moins de la vitesse des transferts que de la traçabilité, de la légalité et de la sécurité des flux. Si les réseaux criminels font de la CEMAC leur porte d’entrée vers 30 pays, le coût sera continental.
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