La criminalité organisée alimente-t-elle les groupes terroristes dans le Liptako-Gourma ?

2019-12-10

Liptako-Gourma
Liptako-Gourma
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Les activités illicites telles que les trafics en tous genres (armes, drogues, motos et carburant), le vol et l’enlèvement de bétail, l’orpaillage et le braconnage sont au centre de la stratégie de survie des groupes terroristes. Certaines de ces activités permettent également de financer leur implantation et leur expansion.

Extrémisme violent et criminalité organisée sont généralement considérés comme intrinsèquement liés. Toutefois, la nature de ces liens, les fonctions qu’ils remplissent et les mécanismes par lesquels ils s’établissent et s’entretiennent ne sont pas toujours appréhendés dans toute leur diversité et toute leur complexité.

Une étude menée par l’ISS, au cours des deux dernières années, met en évidence les liens entre ces activités illicites et les groupes extrémistes violents qui opèrent dans les zones frontalières du Liptako-Gourma. Lorsqu’ils n’en bénéficient pas, ces groupes agissent en tant que prestataires ou « régulateurs » de ces activités, qui font partie de stratégies et ne sont pas une fin en soi.

En participant aux activités illicites, même indirectement, ou en entretenant des liens avec des trafiquants, les groupes extrémistes parviennent à atteindre trois objectifs principaux : générer des ressources financières, se procurer des moyens de subsistance et opérationnels et renforcer leur ancrage local, y compris par le biais du recrutement.

Les groupes extrémistes violents ont développé des stratégies de mobilisation de ressources financières au niveau local, à l’aide de la vente de bétail volé et de l’orpaillage. Fréquents dans le Liptako-Gourma, le vol et l’enlèvement de bétail sont surtout répandus dans la bande frontalière entre le Niger et le Mali, et dans certaines localités du Plateau Dogon, dans le centre du Mali. Les troupeaux qui appartiennent à des personnalités (autorités locales, religieuses ou traditionnelles) seraient particulièrement ciblés. Du bétail est aussi enlevé lors d’attaques de villages ou de hameaux. Le bétail serait alors conduit vers des marchés, à proximité ou lointains, ou encore vendus à des bouchers.

Dans certaines des zones où ils sont implantés, les groupes extrémistes ont institué le prélèvement de la « zakat » (aumône légale en islam) sous la forme d’un impôt sur le bétail que les éleveurs sont contraints de payer en contrepartie d’une protection. Pratique particulièrement développée dans la bande frontalière entre le Niger et le Mali, elle a largement été rapportée dans les régions nigériennes d’Ayorou et Banibangou dans le nord Tillabéry, zone d’opération de l’État islamique au Grand Sahara.

Tous les groupes armés de la région sont impliqués d'une manière ou d'une autre dans l'économie du trafic illicite

Les sites d’orpaillage jouent également un rôle de premier plan dans le financement des groupes extrémistes. Les groupes qui sont présents dans les zones aurifères de l’est du Burkina et dans le département nigérien de Torodi, à la frontière entre les deux pays, ont pris le contrôle de sites d’exploitation et se sont attelés à en ouvrir de nouveaux. Ils se sont également impliqués dans la commercialisation de l’or extrait illégalement.

Les ressources financières générées permettent aux groupes d’acquérir des capacités opérationnelles (notamment armes, motos et carburant). Le trafic d’armes procure aux groupes extrémistes violents les moyens nécessaires au maintien de leur posture insurrectionnelle, et ils entretiennent des relations fournisseurs-clients avec les trafiquants qui alimentent ce marché illicite d’armes.

Aussi, ces groupes finissent-ils par alimenter le trafic d’armes, en tant que pourvoyeurs. Cependant, ce rôle se limite aux acteurs qui appartiennent à la mouvance « djihadiste » et écument les zones frontalières du Liptako-Gourma. C’est dans ce cadre que des transferts d’armes ont eu lieu à la frontière entre le Mali et le Burkina entre « djihadistes » qui opèrent de part et d’autre de cette frontière, dans le centre du Mali et dans les régions burkinabè du Sahel et du Nord.

Quant aux motos, elles représentent le moyen de transport privilégié des groupes extrémistes qui opèrent dans les espaces frontaliers et les zones rurales du Liptako-Gourma. Elles ont une faible consommation en carburant, sont faciles à entretenir, à conduire, à dissimuler et ne coûtent pas cher. De surcroît, les motos sont pratiques pour les déplacements dans les zones où il n'y a pas de routes, ou celles où ces dernières sont en mauvais état. Les groupes se les procurent en passant par des complices qui s’approvisionneraient auprès de commerçants.

Les mêmes dynamiques s’appliquent au trafic de carburant, qui provient du Nigeria et alimente le nord Tillabéry, ainsi que les parties septentrionales du Mali (régions de Ménaka et de Gao) et du Burkina (région du Sahel). Ce carburant se retrouve également dans l’est du Burkina, et sans doute au-delà.

Les groupes extrémistes se servent aussi des activités illicites pour s’assurer un soutien, actif ou passif, des communautés des zones où ils opèrent et où ils cherchent à s’implanter et à recruter. Cela s’est particulièrement observé dans l’est du Burkina, dans le contexte d’activités de chasse et d’orpaillage clandestin.

Les groupes terroristes finissent par alimenter le trafic d'armes en devenant eux-mêmes fournisseurs d'armes

En permettant à des chasseurs et à des orpailleurs de s’adonner à leurs activités – alors même que l’accès et l’exploitation de certaines forêts et zones protégées étaient restreints, voire interdits, et que les autorités avaient ordonné la fermeture des sites d’orpaillage –, les groupes extrémistes se sont garanti une sympathie accrue des communautés concernées. C’est ainsi que certains membres de ces communautés ont rejoint les rangs de groupes extrémistes ou se sont associés à eux.

Les groupes extrémistes ne sont pas les seuls acteurs des activités illicites dans le Liptako-Gourma. Tous les groupes armés qui opèrent dans cet espace participent d’une manière ou d’une autre à l’économie des trafics illicites. De plus, ces activités structurent les relations socioéconomiques ainsi que les rapports de force sur les plans politique et sécuritaire au sein des communautés qui vivent dans ces régions.

Les acteurs nationaux, régionaux et internationaux doivent appréhender cette problématique de manière systémique, en prenant en compte sa complexité́, la diversité des parties prenantes ainsi que les dynamiques qui sous-tendent les activités illicites, y compris en lien avec les conflits locaux. Une telle précaution évitera qu’une action contre un phénomène ou un acteur donné n’engendre des conséquences négatives imprévisibles.

William Assanvo, chercheur principal, Bureau régional de l’Institut d’études de sécurité pour l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le bassin du lac Tchad.

Ce projet de recherche a été mené avec l’appui: du Département fédéral des Affaires étrangères de la Suisse, du Fonds pour les conflits, la stabilité et la sécurité du Royaume Uni, du Royaume des Pays Bas, du projet ENACT « Renforcer la lutte contre la criminalité transnationale organisée en Afrique » financé par l’Union européenne et mis en oeuvre par l’ISS et INTERPOL, en association avec la Global Initiative against Transnational Organized Crime, du Secrétariat exécutif de l’Autorité pour le développement intégré des États du Liptako-Gourma et de la Haute Autorité à la consolidation de la paix du Niger.

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