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L’UA dispose de fondations solides pour construire son avenir, estime le commissaire Adeoye

Les obstacles à la paix et à la sécurité en Afrique demeurent, mais une mobilisation plus forte et plus d’efforts devraient porter leurs fruits en 2024.

Le Commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union africaine, Son Excellence Bankole Adeoye, partage son point de vue sur les principaux enjeux du moment.

L’année dernière aurait été l’une des plus difficiles pour l’Afrique. Qu’en pensez-vous ?

En 2023, l’Afrique a été confrontée à une série de défis exceptionnels, notamment des changements anticonstitutionnels de gouvernement (CAG) dans deux États membres, le Niger et le Gabon. L’on a également assisté à une escalade significative des hostilités au Soudan, les forces armées soudanaises et les forces de soutien rapide s’étant engagées dans un conflit de grande ampleur.

Le terrorisme, la radicalisation, l’extrémisme violent et la criminalité transnationale organisée persistent. L’on déplore également plusieurs tentatives de coup d’État infructueuses et des atteintes à la sécurité. Ces problèmes ont mis en évidence l’importance de réaffirmer les aspirations de l’« Agenda 2063 – l’Afrique que nous voulons ». Ils ont mis en évidence la nécessité de revitaliser la mise en œuvre de l’architecture africaine de gouvernance (AGA) et de l’architecture africaine de paix et de sécurité (APSA).

Face au nombre croissant de défis, la volonté politique des 55 États membres de l’Union africaine (UA) reste inébranlable. La Commission de l’UA s’est engagée à améliorer la situation en 2024, même si la tâche qui l’attend est considérable.

Pensez-vous que les déficits de gouvernance reçoivent toute l’attention requise ?

Les dividendes de la paix ne peuvent être obtenus qu’au moyen d’une gouvernance efficace. Celle-ci englobe la gouvernance sous tous ses aspects, qu’ils soient politiques et constitutionnels, mais également relatifs aux droits humains et à la gestion économique, entrepreneuriale et socio-économique. Il est crucial d’aborder ces questions de manière exhaustive. Il est également urgent de prioriser l’implication des femmes et des jeunes dans la construction d’une Afrique revitalisée.

La Commission de l’UA s’est engagée à des améliorations en 2024, même si la tâche qui l’attend est considérable

L’instabilité a exacerbé les problèmes de gouvernance, entraînant des transitions gouvernementales inacceptables. Dans le même temps, notre continent fait preuve d’une capacité d’adaptation croissante, comme en témoignent les 13 pays qui ont organisé des élections en 2023. En 2024, des élections auront lieu dans 12 à 15 pays, sous réserve du rétablissement des principes démocratiques et de l’ordre constitutionnel dans les États précédemment suspendus pour cause de CAG.

En effet, l’importance de la gouvernance ne peut être surestimée lorsqu’il s’agit de maintenir la stabilité sur le continent, comme le démontre le dévouement indéfectible des États membres à l’égard de la tenue d’élections. Il ne fait aucun doute que les élections ne peuvent à elles seules déterminer la qualité de la gouvernance. Cependant, elles garantissent la présence de dirigeants élus dans les institutions étatiques et favorisent l’inclusion politique. La promotion de la paix et de la coopération sera ainsi pour nous une priorité absolue.

Quelles seront vos principales préoccupations en 2024 et pourquoi ?

Nous continuerons à mettre l’accent sur les mêmes priorités que celles énoncées en 2021, notamment la prévention des conflits, la médiation et l’alerte précoce, sans aborder explicitement de défis spécifiques. Nous devons également lutter contre le terrorisme et l’extrémisme violent.

La résolution 2719 (2023) du Conseil de sécurité des Nations unies sur le financement des opérations de soutien à la paix de l’UA fera également l’objet d’une attention particulière. Elle permettra que les opérations menées par l’UA et dont le déploiement a été autorisé et mandaté puissent lutter efficacement contre la propagation du terrorisme et de l’extrémisme violent sur l’ensemble du continent.

Notre capacité à remplir notre mission avec succès repose sur des partenariats solides et mutuellement bénéfiques. Le renforcement des capacités des organes locaux de gouvernance et des institutions publiques des États membres est essentiel pour promouvoir la démocratie et la bonne gouvernance. La Commission de l’UA ne peut se contenter d’observer et de surveiller la manière dont les dirigeants élus s’acquittent de leur mandat. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un leadership visionnaire et inclusif afin d’assurer le renouveau de l’Afrique. La mise en place de partenariats solides et mutuellement bénéfiques est essentielle.

Il est primordial de s’attaquer à la crise au Soudan, de suivre de près et de participer activement au transfert de responsabilités aux forces de sécurité somaliennes. Pour garantir des progrès durables dans le bassin du lac Tchad et des solutions efficaces aux problèmes du Sahel, il faut collaborer avec toutes les parties prenantes, y compris les femmes, les jeunes et les enfants, afin de s’assurer qu’aucun groupe ne soit laissé pour compte.

Le partenariat entre les Nations unies et l’UA fait partie intégrante de la résolution des problèmes de paix et de sécurité à l’échelle du continent. Comment comptez-vous promouvoir la résolution 2719 ?

Il est essentiel d’activer le Fonds pour la paix de l’UA et de garantir que certains mécanismes tels que FemWise et WiseYouth fonctionnent de manière satisfaisante sous l’égide du groupe des sages. Avec le soutien du Fonds pour la paix, nous faisons de réels progrès dans le processus de paix au Tigré. Nous avons ainsi signé un protocole d’accord avec l’Éthiopie.

Le protocole du CPS devrait-il prévoir que les communautés économiques régionales interviennent en premier ?

Les capacités doivent être renforcées à tous les niveaux, en particulier au sein de la Commission de l’UA et dans les 12 à 15 pays où l’UA dispose d’une présence physique. Il est essentiel de recevoir des orientations stratégiques de la part de la Conférence de l’UA. Nous attendons avec impatience la 37e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, qui se tiendra à Addis Abeba en février 2024.

Nous disposons de fondations solides sur lesquelles construire l’Afrique de demain. Nous pouvons atteindre avec succès les objectifs de l’Agenda 2063 en matière de sécurité en nous appuyant sur l’expertise du continent et en tirant les leçons des meilleures pratiques des autres pays. Nous sommes heureux de travailler en étroite collaboration avec le Bureau des Nations unies auprès de l’UA, les agences des Nations unies et d’autres parties prenantes pour atteindre les objectifs de la résolution 2719. La collaboration, la convergence et l’ouverture de canaux de communication sont essentielles à l’obtention de résultats probants.

Le Conseil de paix et de sécurité (CPS) fêtera ses 20 ans en mai prochain. Comment voyez-vous son rôle ? Et quel peut être le bilan de son action ?

Le CPS est à la hauteur de ses objectifs, de son mandat et des attentes des citoyens et des États membres. Malgré un certain nombre de défis, il demeure redoutablement résolu dans son rôle de principal responsable de la paix, de la sécurité, de la gouvernance et, dans une certaine mesure, du développement durable en Afrique.

Le CPS est également un fervent promoteur de la mise en œuvre des instruments de l’AGA et de l’APSA et continue de condamner avec véhémence les CAG. En outre, ses méthodes de travail s’améliorent. Il continuera à travailler en partenariat avec la Commission de l’UA afin de faire de l’Afrique un continent sûr et ancré dans la démocratie et la bonne gouvernance.

Certains États membres ont demandé un processus de révision totale du CPS, ce qui sera pris en compte dans nos réflexions pour le 20e anniversaire. À mon avis, le CPS a tenu ses promesses et maintiendra le cap afin de réaliser les aspirations de 2063.

Quel est d’après vous le principal défi du CPS ?

C’est le manque de considération dont font l’objet ses décisions, ses prises de position et ses conclusions, qui ne sont pas suffisamment respectées. Ceci n’est pas imputable à un quelconque défaut inhérent au CPS, mais plutôt à l’inadéquation du suivi et de l’évaluation de ses décisions en vue d’en améliorer l’efficacité. Le Conseil devrait également examiner régulièrement les instruments qui le définissent, en s’appuyant sur l’architecture de paix et de sécurité de l’UA.

À l’occasion de son 20e anniversaire, l’idée d’une réforme éventuelle du CPS sera examinée

À titre d’exemple, le Protocole du CPS n’envisage pas la possibilité qu’il ne soit pas le premier intervenant de l’Afrique en matière de paix et de sécurité. Néanmoins, il est essentiel de reconnaître que le Conseil est confronté à des communautés économiques régionales qui assument ce rôle dans la pratique. De même, le CPS devra résoudre certaines problématiques financières internes et gérer des ingérences extérieures susceptibles de l’affecter négativement.

Le Conseil est unique par son esprit de solidarité, guidé par le principe de trouver « des solutions africaines aux problèmes africains ». Riche d’une histoire qui s’étend désormais sur deux décennies, la montée en puissance du CPS se traduit par la représentation confiante et exhaustive des diverses régions et aspirations du continent.

Les principes de souveraineté, de complémentarité et de subsidiarité entravent-ils selon vous les travaux du Conseil ? Si oui, comment y remédier ?

Des consultations régulières entre le CPS et les organisations régionales et multilatérales permettent de s’assurer que les questions de paix et de sécurité sont traitées de manière approfondie. Il arrive parfois que l’affirmation de la souveraineté aboutisse à un déni de certaines réalités. Néanmoins, le Conseil dispose de tous les outils et de toutes les ressources nécessaires pour traiter efficacement les questions de paix et de sécurité, ce qui permet à l’UA dans son ensemble de travailler de manière harmonieuse.

Nos mécanismes de mise en œuvre sont sans égal par rapport à ceux de n’importe quel autre continent au monde. Le CPS est convaincu que l’Afrique doit être soudée et présenter un front uni sur la scène internationale. Ainsi, bien que le principe de subsidiarité doive être respecté, il est essentiel de faire preuve de complémentarité, de se concerter, de se coordonner et de communiquer. En 2024, le CPS doit renforcer sa collaboration avec ses homologues régionaux.

Les appels à réformer le CPS sont-ils justifiés ?

Les États membres de l’UA se pencheront sur cette question. Elle figurera d’ailleurs dans nos réflexions à l’occasion du 20e anniversaire. Certains États ont demandé une révision globale, tandis que d’autres souhaitent élargir le Conseil. Des lacunes ont été identifiées et des solutions ont été proposées. Les États membres doivent se rassembler et parvenir à un consensus.

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