Les femmes, actrices clés pour faire taire les armes en Afrique
Grâce à leur ancrage communautaire et leur capacité d'apaisement, les femmes sont indispensables aux processus de paix.
Les 12 et 13 juin 2026, l’unité « Faire taire les armes » (ou StG selon son acronyme en anglais) de l’Union africaine (UA) a tenu une réunion avec le secrétariat de l’Union du fleuve Mano (UFM), afin de renforcer le rôle des acteurs régionaux et des communautés dans le cadre de l’initiative StG. Cette réunion, qui a eu lieu à Abidjan, en Côte d’Ivoire était la plus récente d’une série lancée par l’unité de l’UA. Elle s’est concentrée sur le renforcement du leadership des femmes au titre de l’initiative « Faire taire les armes », plus particulièrement dans la région de l’Union du fleuve Mano.
Le rôle des femmes occupe une place centrale depuis plus de dix ans dans les priorités de l’UA et des efforts ont été déployés pour mettre en place des cadres propices à son renforcement. Parmi ceux-ci figurent le Protocole de Maputo visant à prévenir et à lutter contre l’exploitation et les abus sexuels dans les opérations de soutien à la paix (OSP) ainsi que la Déclaration solennelle sur l’égalité des genres en Afrique et la stratégie de l’UA pour l’égalité des genres et l’autonomisation des femmes (2018-2028).
Les efforts déployés par FemWise-Africa ont conduit à normaliser la participation des femmes aux missions de diplomatie préventive et d’observation électorale de l’UA conformément au Cadre continental de résultats. Ces documents orientent la participation des femmes aux initiatives continentales de paix et de sécurité, y compris à celle visant à faire taire les armes en Afrique. En outre, la Commission de l’UA a mis en place un bureau dédié à la thématique Femmes, paix et sécurité (FPS), actuellement dirigé par l’ambassadrice Liberata Mulamula, envoyée spéciale du président de la Commission de l’UA sur ces questions.
Depuis sa nomination en août 2025, elle s’est attachée à renforcer la coordination avec les principales parties prenantes, notamment les communautés économiques régionales, le Conseil de paix et de sécurité (CPS), d’autres structures de l’UA et les partenaires de développement de l’Afrique. L’objectif est de promouvoir la participation pleine et effective des femmes à la paix et à la sécurité sur le continent et de renforcer les liens entre le bureau FPS de l’UA et les communautés.
Cependant, malgré une prise de conscience croissante de l’importance du leadership des femmes dans le domaine de la paix et de la sécurité, le chemin est encore long. Divers obstacles sociaux et institutionnels empêchent les femmes de réaliser leur plein potentiel dans le cadre d’initiatives communautaires, nationales et continentales.
Les obstacles sociaux et institutionnels freinent le plein potentiel des femmes dans les initiatives de paix
Les femmes dans l’initiative StG
Lors de sa 1 309e réunion, en octobre 2025, le CPS a réaffirmé le rôle central des femmes. Le Conseil a reconnu que la participation des femmes aux processus de paix donnait à ceux-ci une autorité morale plus solide, une plus grande empathie et une meilleure durabilité. Dans le même ordre d’idées, les discussions entre l’initiative StG et le secrétariat de l’UFM ont mis en évidence le rôle important que jouent les femmes dans la promotion d’une paix durable au travers des mécanismes d’alerte précoce et de médiation au niveau communautaire.
De par leur proximité avec les réalités de terrain et leur implication souvent directe dans celles-ci, les femmes sont en effet des actrices indispensables. Compte tenu de leurs activités transfrontalières quotidiennes, telles que le commerce et l’agriculture pour ce qui est de la région de l’UFM, les femmes interagissent tant avec les forces de sécurité de l’État qu’avec les groupes armés non étatiques. Elles peuvent recueillir des données précises, essentielles à l’alerte précoce et à l’anticipation des menaces pour la sécurité. Selon certaines sources, les informations fournies par les femmes ont permis aux forces de sécurité d’obtenir un avantage stratégique sur les groupes criminels opérant à travers les frontières poreuses de la région.
Selon des représentants de la société civile, les femmes ont contribué à désamorcer plusieurs conflits communautaires dans la région. Le président des Unités frontalières conjointes des organisations de la société civile de l’UFM indique, par exemple, que dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire, les femmes ont apaisé leurs époux et leurs proches masculins dans un contexte de tensions accrues liées aux ressources, notamment foncières.
Elles ont facilité la résolution pacifique de conflits entre éleveurs et agriculteurs au Libéria, en Sierra Leone et en Guinée, en conseillant en coulisses les hommes chargés des négociations. De même, au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe et dans la Corne de l’Afrique, les femmes ont contribué de manière significative aux actions institutionnelles de lutte contre le crime organisé et le terrorisme. Ces apports sont essentiels au succès de l’initiative StG, compte tenu des enseignements stratégiques qui peuvent en être tirés pour ses processus actuels et futurs. Renforcer la participation des femmes à l’initiative StG est donc essentiel.
La participation des femmes aux processus de paix donne à ceux-ci une autorité morale plus solide
Les défis à relever
Cependant, un certain nombre d’obstacles sociaux et institutionnels entravent leur participation pleine et entière. Dans de nombreuses sociétés africaines, les femmes sont considérées comme de simples aidantes ou comme dépourvues des compétences nécessaires — traditionnellement associées aux hommes— pour prendre part aux prises de décision politiques et stratégiques. Leur accès aux efforts de rétablissement de la paix et de prévention des conflits s’en trouve donc fortement limité.
Et, bien que l’Afrique ait réalisé des progrès en matière de parité entre les sexes dans l’enseignement primaire, un écart croissant a été constaté au cours des dix dernières années aux niveaux secondaire et supérieur. Outre les difficultés économiques, des millions de filles ont en effet abandonné l’école pour des raisons de sécurité, à cause de mariages précoces ou faute de moyens adaptés à la gestion de leur hygiène menstruelle. Cette situation, combinée aux stéréotypes bien ancrés, empêche les femmes d’accéder aux réseaux et aux ressources indispensables pour mener des processus de paix.
Sur le plan institutionnel, les femmes sont exclues des processus décisionnels et des négociations, ce qui se traduit une nouvelle fois par des interventions dominées par les hommes et limite la participation significative des femmes aux fonctions gouvernementales. Bien qu’elles soient consultées de manière informelle, principalement par l’intermédiaire d’organisations de la société civile, elles restent sous-représentées au sein des délégations officielles en première ligne des pourparlers de paix et des initiatives en matière de sécurité.
Selon les experts, cette situation résulte d’une mise en œuvre inégale des engagements en matière d’égalité des sexes et des mécanismes d’inclusion par les États membres. Le financement limité, la faible application des mesures et l’insuffisance des mécanismes de responsabilisation sont cités parmi les principales causes de la lenteur des progrès réalisés par les États dans le domaine. La mission de l’unité StG à Abidjan a confirmé l’existence de tels obstacles dans la région de l’UFM et au-delà.
L’UA pourrait mobiliser des figures féminines inspirantes, engagées dans la médiation, la négociation et la paix
Les organisations officielles et les initiatives informelles dirigées par des femmes manquent souvent de moyens financiers pour participer aux consultations et aux efforts de médiation et de diplomatie dite de « navette ». Selon les représentantes du Réseau des femmes pour la paix du fleuve Mano (MARWOPNET), bon nombre de ces organisations peinent à couvrir leurs frais d’hébergement, de déplacement et de séjour. Les organisations et réseaux de femmes ne bénéficient pas d’un soutien institutionnel durable et restent donc dépendants d’un financement à court terme provenant des bailleurs de fonds.
Les pistes de solution
L’UA, par l’intermédiaire de sa Commission, pourrait s’attaquer aux obstacles sociaux en promouvant des normes sociales positives et le leadership des femmes, conformément à la Stratégie de l’UA pour l’égalité entre les genres et l’autonomisation des femmes (2018-2028). Au-delà des interactions institutionnelles avec les communautés économiques régionales et entités similaires, l’UA pourrait collaborer avec les organisations locales de la société civile pour lutter contre les stéréotypes. Elle pourrait faire appel à des femmes devenues des figures inspirantes dans les initiatives de médiation, de négociation et de consolidation de la paix, tant au niveau local qu’à des niveaux plus élevés.
Une collaboration de l’UA avec les États membres, les organisations régionales, les acteurs locaux issus de la société civile et les partenaires potentiels permettrait de renforcer la visibilité des femmes. Cette démarche pourrait s’accompagner de formations dans des domaines tels que la médiation, le leadership et la prévention des conflits. La mise en place d’un programme de mentorat associant des femmes leaders expérimentées à des communautés pourrait être envisagée. L’ensemble de ces actions pourrait être coordonné par l’envoyée spéciale chargée de la thématique Femmes, paix et sécurité, qui rendrait compte régulièrement et en temps opportun au Conseil de paix et de sécurité.
Sur le plan institutionnel, la responsabilisation et la mise en œuvre devraient être renforcées au sein de l’UA et des États membres.
Pour garantir une responsabilisation efficace, il ne suffit pas de s’appuyer exclusivement sur les rapports des États membres au titre du Cadre continental de résultats sur les femmes, la paix et la sécurité et autres. Selon une source de l’UA, les rapports, soumis de manière incohérente et irrégulière, continuent de nuire à une évaluation exhaustive de la mise en œuvre, des progrès et de l’impact à l’échelle du continent, malgré les efforts de l’envoyée spéciale. Un système de suivi combinant les rapports des États membres à ceux issus de la société civile et des communautés pourrait combler cette lacune à moyen et long termes, tel que demandé par le CPS.
Enfin, le soutien financier à la participation des femmes aux processus de paix africains devrait constituer une priorité. Les difficultés financières ont souvent privé ces processus des perspectives cruciales et de la vision stratégique des femmes, qui pourraient renforcer les résultats des négociations. Compte tenu du rôle central que les femmes pourraient jouer dans la stabilisation de l’Afrique, leurs voix doivent être entendues dans la prise de décisions stratégiques et non plus de manière purement symbolique. Ainsi, des initiatives telles que la récente réunion entre le Secrétaire général et l’Union du fleuve Mano devraient être encouragées.