La décision de l’ONU sur l’esclavage transatlantique aboutira-t-elle à des réparations ?
La résolution historique de l’Assemblée générale risque d’être bloquée par un monde divisé sur la réparation des torts du passé.
Publié le 09 avril 2026 dans
ISS Today
Par
Ndubuisi Christian Ani
chercheur principal et chef de projet, Gouvernance africaine de la paix et de la sécurité, ISS Addis-Abeba
La résolution présentée par le Ghana, déclarant que la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage basé sur des critères raciaux constituaient « le plus grave crime contre l’humanité », a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) le 25 mars. Cent vingt-trois pays ont voté pour, tandis que 52, dont les 27 États membres de l’Union européenne (UE), se sont abstenus. L’Argentine, Israël et les États-Unis ont voté contre.
La résolution exige des États membres, individuellement et collectivement, qu’ils s’engagent dans un dialogue inclusif et de bonne foi sur la justice réparatrice et à présenter des excuses officielles, à fournir une compensation financière et à entreprendre des initiatives de restitution.
Il s’agit là d’une victoire pour les Africains et pour les personnes d’ascendance africaine à travers le monde. Cependant, la résolution n’est pas contraignante et ne dispose d’aucun mécanisme d’application. La Déclaration de Durban de 2001 contre le racisme et l’intolérance qui y est associée – non contraignante elle aussi – n’a abouti à aucun résultat tangible.
La Déclaration de Durban reconnaît que l’esclavage et la traite négrière constituent des crimes contre l’humanité qui exigent réparation. En revanche, la nouvelle résolution se concentre sur l’esclavage transatlantique, qualifié de crime contre l’humanité le plus grave, et appelle explicitement à des réparations.
L’opposition des États-Unis à la résolution et les abstentions de la plupart des pays européens, du Royaume-Uni, de l’Australie, du Canada, du Japon et de la Nouvelle-Zélande soulignent des divergences marquées en matière de responsabilité historique.
Le récent appel lancé par le Secrétaire d’État américain Marco Rubio, invitant l’Europe à être fière de son héritage, a été largement critiqué en ce qu’il semblait valoriser le colonialisme comme fondement de la civilisation occidentale. Au même moment, les États-Unis critiquaient les politiques migratoires de l’Europe et le Royaume-Uni cédait sa souveraineté sur les îles Chagos à Maurice, conformément à des décisions de justice et aux résolutions de l’Assemblée générale de l'ONU de 2019.
La résolution est une victoire pour les Africains et leurs descendants, mais elle n’est pas contraignante
Par ailleurs, à Addis-Abeba, le sommet de l’Union africaine (UA) des 14 et 15 février a adopté une déclaration qui reconnait « l’esclavage, la déportation et [la colonisation] comme des crimes contre l’humanité et un génocide à l’encontre des peuples d’Afrique ». Elle cristallise les positions défendues de longue date par l’Afrique concernant l’impact persistant de l’esclavage, du colonialisme et de l’impérialisme, telles qu’elles ont été détaillées lors de la première Conférence panafricaine sur les réparations en 1993.
Le programme africain en matière de réparations a atteint son apogée avec le thème de l’UA pour l’année 2025, « Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine par le biais des réparations ». De plus, l’UA a déclaré que la période 2026-2035 serait la décennie des réparations.
La décision du sommet de l’UA en février a appelé à la création d’un Fonds mondial de réparation basé en Afrique afin de soutenir le développement, l’éducation, la restitution, les institutions culturelles et les activités des peuples autochtones qui visent à lutter contre le racisme systémique. Les bénéficiaires de la traite transatlantique des esclaves et du colonialisme, notamment les États, les institutions et le secteur privé, devraient abonder le fonds.
Les montants reçus seraient géré par l’UA et par la Communauté et le Marché commun des Caraïbes (CARICOM), qui joue un rôle clé dans l’accélération du processus de réparations en faveur des personnes d’ascendance africaine. Une Commission des réparations de la CARICOM a été créée en 2013 avec un plan en 10 points relatifs à la justice réparatrice.
Le président ghanéen John Mahama, fervent défenseur des réparations au sein de l’UA, a déclaré que la résolution de l’ONU constituait « une voie vers la guérison et la justice réparatrice ». Au cours des débats, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union européenne ont reconnu les méfaits de l’esclavage, mais se sont opposés à une hiérarchisation des crimes contre l’humanité et à l’application rétroactive de règles internationales. Les États-Unis ont qualifié la résolution « d’utilisation cynique des torts historiques comme moyen de pression ».
En effet, les inquiétudes sur la qualification de la traite transatlantique de crime contre l’humanité « le plus grave » sont justifiées compte tenu de la nature odieuse du génocide et de la traite transsaharienne, dans lesquels des acteurs africains ont porté une part de responsabilité.
Les États-Unis, le Royaume-Uni et l’UE sont opposés à une hiérarchisation des crimes contre l’humanité
Cependant, le vote du 25 mars reconnaît les effets dévastateurs de l’esclavage transatlantique, qui a entraîné le déplacement de force de millions d’Africains. Une diaspora mondiale s'est créée à travers un système brutal d’esclavage et de colonialisme qui a remodelé le tissu démographique, économique et social du monde moderne.
Ses effets continuent de se faire sentir. Ils se manifestent par le racisme systémique, le néocolonialisme et les partenariats économiques prédateurs, tels que le système monétaire du franc CFA contrôlé par la France et implanté dans 14 pays d’Afrique centrale et de l’Ouest.
L’opposition occidentale laisse entendre que les demandes de réparations se heurteront à des refus ou donneront lieu à des mesures symboliques, ce qui pourrait conduire à une nouvelle victimisation. Les pays et les populations concernés doivent se montrer proactifs. La persévérance des plaidoyers et des procédures judiciaires qui a conduit à la décision britannique sur les îles Chagos et à la restitution d’objets culturels aux pays africains a porté ses fruits et montre qu’il est essentiel de faire preuve d’un engagement soutenu et constructif.
Sous l’impulsion de décennies de militantisme, la Belgique a exprimé, en 2020 et 2022, ses regrets pour les atrocités coloniales commises en République démocratique du Congo (RDC). L’Allemagne a présenté ses excuses en 2021 pour le génocide commis en Namibie de 1904 à 1908, et s’est engagée à verser des fonds en signe de réconciliation.
Parmi les principales initiatives multilatérales figurent le projet de Fonds mondial de réparation, la réforme du Conseil de sécurité de l'ONU, la restructuration des systèmes financiers internationaux qui doivent refléter les intérêts africains, ainsi que le militantisme en faveur de l’annulation des dettes injustes.
Cependant, les pays africains s’accordent souvent sur des mesures collectives au niveau multilatéral, mais, au niveau national, succombent aux influences extérieures. Par exemple, nombreux sont ceux qui accueillent des bases militaires étrangères sur leur territoire malgré plusieurs décisions contraires du Conseil de paix et de sécurité de l’UA. Les gouvernements doivent donc s'efforcer, en particulier, de remédier aux injustices qui figurent dans les accords actuels et futurs sur les ressources et qui ont été conclus avec des puissances extérieures et des multinationales.
La demande de réparation n’est pas de nature conflictuelle, mais vise à parvenir à la réconciliation
La Tanzanie a adopté de nouvelles lois en 2017 qui lui permettent de renégocier les accords miniers afin d’obtenir une part plus importante des revenus tirés de ses ressources naturelles. De même, la renégociation par la RDC de son accord de 2008 avec des entreprises chinoises impose à la Chine d’augmenter ses investissements dans les infrastructures de 3 milliards à 7 milliards de dollars US. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et l’Alliance des États du Sahel cherchent, chacune de leur côté, à introduire de nouvelles monnaies pour remplacer le franc CFA contrôlé par la France.
Malgré le vaste potentiel de l’Afrique, des années de production de matières premières bon marché fournies aux nations industrialisées ont entretenu la pauvreté et le sous-développement. Les pays africains doivent promouvoir des structures commerciales qui favorisent l’industrialisation à moyen et long terme afin d’améliorer la valeur économique de leurs ressources.
De plus, les pays qui réclament des réparations systémiques doivent renforcer la responsabilité au niveau national, en s’attaquant, chez eux, à la corruption et à la mauvaise gestion de leurs ressources.
Les pays africains et l’UA doivent renforcer le dialogue et, si nécessaire, adopter des mesures de conciliation afin d’assurer la restitution des biens culturels et des objets d’art. La Déclaration d’Addis-Abeba de 2025 sur les réparations préconise la mise en place d’un système de suivi rigoureux qui maintienne la pression lorsque les efforts de réparation marquent le pas aux niveaux local, national, continental et mondial.
Des réparations durables passent par la lutte contre le racisme intériorisé et le complexe d’infériorité profondément ancré qu’ont engendrés l’esclavage et le colonialisme.
L’UA, les pays des Caraïbes et les diasporas doivent faire comprendre à leurs partenaires internationaux que l’exigence de restitution n’est pas une démarche à visée conflictuelle. Il s’agit plutôt d’un effort délibéré pour parvenir à une réparation et à une réconciliation mutuelles.
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