Intelligence artificielle : des infrastructures dédiées pour renforcer la souveraineté de l’Afrique
Sans investissements massifs publics et privés dans l’énergie, les télécommunications et l’informatique, les ambitions africaines en matière d’IA resteront théoriques.
Lors de sa 1339e séance, tenue à Addis-Abeba, en Éthiopie, le 16 avril 2026, le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine (UA) a abordé le thème de l’intelligence artificielle (IA), en évaluant ses implications pour la gouvernance, la paix et la sécurité en Afrique.
Les participants à la réunion ont salué la désignation du Premier ministre éthiopien, le Dr Abiy Ahmed, en tant que champion de la Conférence de l’UA pour l’IA et la santé numérique, et ont souligné la nécessité pour l’Afrique de façonner, de contrôler et d’affirmer sa souveraineté en la matière au sein de l’écosystème global.
Ces ambitions s’appuient sur une architecture normative en plein essor. La Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel, associée à la Stratégie continentale en matière d’IA, fournit à l’Afrique une feuille de route vers la souveraineté dans ce domaine.
Pour mettre en œuvre ce programme, le CPS a créé, lors de sa 1214e séance, le Groupe consultatif sur la gouvernance, la paix et la sécurité en matière d’IA afin de concrétiser le Programme 2024-2028 de l’UA sur l’IA. Ce groupe compte cinq membres, un par région de l’UA, et son mandat comprend six volets couvrant la gouvernance de l’IA dans les domaines de la paix et de la sécurité, comme le précise le kit d’information publié pour l’occasion.
Bien que le CPS et la Commission de l’UA aient réalisé des progrès louables en matière d’élaboration de normes, l’approche reste un peu trop timide pour de nombreux décideurs politiques et experts. Certains soutiennent que l’UA tente de réglementer un domaine que l’Afrique ne maîtrise pas. Cela soulève une question plus fondamentale : l’Afrique peut-elle atteindre la souveraineté en matière d’IA sans combler au préalable son retard infrastructurel ?
L'Afrique risque de réglementer une IA développée ailleurs, sur des infrastructures hors de sa portée
Des ambitions en dépit d’un manque criant d’infrastructures
La stratégie en matière d’IA et le kit d’information du groupe consultatif précisent les objectifs de l’UA, résumés dans le tableau ci-dessous. Il s’agit tout d’abord d’établir des normes visant à garantir un environnement sûr pour l’utilisation de l’IA dans tous les domaines, notamment la gouvernance, la paix et la sécurité. L’enjeu est ensuite d’assurer un contrôle institutionnel de l’IA par le biais de la protection des données et de la lutte contre la désinformation, les cybermenaces et les ingérences numériques facilitées par l’IA. Enfin, il importe de promouvoir les outils basés sur l’IA afin de renforcer l’anticipation et la prévention des conflits et, à terme, d’améliorer la sécurité et les conditions socio-économiques des citoyens africains.
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Figure 1 : Objectifs du mandat de 4 ans du groupe consultatif continental

Source : Communiqué 1214 du CPS (2024) et kit d’information du groupe consultatif (2026)
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En l’absence d’infrastructures permettant le développement d’une IA africaine et un contrôle efficace des données, toute tentative de souveraineté en matière d’IA sera difficile à mener à bien. Selon un expert en technologies de l’information consulté par l’ISS, les infrastructures de l’IA comportent quatre niveaux : l’électricité et l’alimentation électrique, le matériel informatique (processeurs graphiques, centres de données et serveurs), le refroidissement et les infrastructures physiques, ainsi que la connectivité et les écosystèmes de données. Les grands modèles linguistiques tels que ChatGPT d’OpenAI, Gemini de Google et Claude d’Anthropic nécessitent chacun des dizaines, voire des centaines de mégawatts — un seuil que l’approvisionnement électrique de l’Afrique ne peut atteindre de manière fiable.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’Afrique représente seulement 3 % de la production mondiale d’électricité et de la capacité électrique en place. Le réseau électrique est inégalement réparti, l’Afrique du Sud et l’Afrique du Nord représentant 65 % de cette capacité, bien que ces régions comptent moins de 20 % de la population africaine. Ce déficit est confirmé par le rapport « Futurs de l’Afrique » de l’Institut d’études de sécurité, selon lequel 600 millions de citoyens africains n’ont toujours pas accès à l’électricité.
Si l’on en croit les tendances actuelles, 543 millions de personnes continueront de vivre sans électricité. Un approvisionnement aussi faible et aussi peu fiable, associé à des ressources financières en baisse, empêche le développement du matériel informatique et des systèmes de connectivité dont l’IA a besoin. Le faible accès à Internet aggrave le problème : en 2023, par exemple, seuls 34 % de la population africaine avaient accès à Internet, un chiffre bien inférieur aux 66 % mondiaux — un écart principalement dû à des investissements insuffisants dans les infrastructures.
L'Afrique ne produit que 3 % de l’électricité mondiale alors que l’IA nécessite des centaines de mégawatts
Les risques
La souveraineté en matière d’IA se définit comme la capacité d’un État, d’une institution ou d’une entreprise à développer, héberger, réglementer et utiliser des systèmes d’IA avec une autonomie réelle, plutôt que de dépendre excessivement d’infrastructures externes, de fournisseurs de services dits « cloud » et de jeux de données.
Le déficit d’infrastructures entrave le développement de deux éléments essentiels : les centres de données et les serveurs d’hébergement de données. L’écosystème africain de l’IA dépend déjà d’entreprises américaines, chinoises et européennes, ainsi que de centres de données du Moyen-Orient. Cela fait de l’Afrique un consommateur d’IA importée plutôt qu’un producteur souverain et fiable.
La dépendance vis-à-vis de fournisseurs externes pose également de graves défis en matière de contrôle et de propriété des données.
Les modèles d’IA, en particulier les grands modèles linguistiques et ceux fondés sur le machine learning et le deep learning, nécessitent de vastes ensembles de données couvrant des domaines sensibles — santé, finance, biométrie, sécurité. Les risques liés à la dépendance informationnelle, à la domination d’écosystèmes étrangers et à l’influence politique restent élevés. Les pays et les entreprises qui possèdent et/ou hébergent des infrastructures clés d’IA pourraient tirer parti de leur contrôle pour atteindre des objectifs stratégiques, économiques ou politiques. Cela est particulièrement plausible dans le contexte actuel de fragmentation géopolitique.
Les investissements africains en IA constituent la seule voie vers une véritable souveraineté du continent
Quelles options ?
Pour combler ce déficit, des investissements colossaux dans les infrastructures sont nécessaires. Les besoins annuels sont estimés entre 130 et 170 milliards de dollars américains, alors que les investissements actuels s’élèvent à 80 milliards de dollars américains. À elle seule, la réduction du déficit énergétique nécessiterait 64 milliards de dollars par an d’ici 2030. Selon les experts consultés par le Rapport sur le CPS, des moyens bien plus importants seront nécessaires pour soutenir les ambitions de l’Afrique en matière d’IA.
Une première étape pourrait être la réalisation du barrage Grand Inga, projet phare de l’Agenda 2063. Avec une capacité prévue de 43 200 mégawatts, il contribuerait dans une certaine mesure à répondre aux besoins moyens de l’Afrique, qui s’élèvent à 110 000 mégawatts — et son succès pourrait ouvrir la voie à des projets similaires à l’échelle du continent.
La connectivité Internet devrait être étendue pour prendre en charge les grands modèles linguistiques, ainsi que la vision par ordinateur, la robotique et d’autres applications de l’IA, essentielles dans des domaines tels que la santé, l’éducation, la défense et le renseignement. Des investissements africains, associant les États membres de l’UA et le secteur privé africain, permettraient à l’Afrique d’assurer sa souveraineté en matière d’IA à travers l’ensemble de l’écosystème, y compris la production d’électricité et la fourniture d’Internet. Le Programme pour le développement des infrastructures en Afrique offre, sous l’égide de l’UA, un moyen tout trouvé pour faire avancer ce programme