L’Égypte au sein du CPS plaide pour une résilience institutionnelle africaine
Face à l’essor des acteurs non étatiques et des ingérences extérieures, les institutions demeurent le premier rempart du continent.
Dans cette déclaration, le Dr Obaida ElDandarawy, ambassadeur de l’Égypte en Éthiopie et représentant permanent auprès de l’Union africaine, partage ses réflexions sur la contribution de son pays à la présidence du Conseil de paix et de sécurité.
En mars 2026, alors que l’Égypte achevait un mandat de deux ans au sein du Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine (UA), un défi de taille s’est posé : il fallait préserver et renforcer l’État-nation africain. Et ce, dans un contexte où les pays africains font face à des défis urgents en matière de paix et de sécurité.
Bien que de nombreuses frontières datent de l’époque coloniale, l’État-nation africain reste la pierre angulaire de l’UA, le vecteur de sa souveraineté et le garant de l’intégrité territoriale. Il constitue le cadre le plus viable pour assurer le développement, la reconstruction, la stabilité, la dignité personnelle ainsi que la sécurité des citoyens africains.
Pourtant, à travers notre continent, l’augmentation des problèmes de paix et de sécurité continue d’éroder les fondements de l’État. Ils s’accompagnent pour la plupart d’une forte ingérence extérieure, souvent liée à des intérêts économiques ou aux ressources, ainsi qu’à des dynamiques et des ambitions géopolitiques mondiales. Un État-nation fort et stable pourrait être perçu comme un rempart contre de telles ambitions. Le continent se trouve pris dans un ensemble d’alliances aux politiques et pratiques souvent destructrices, contraires au projet d’une Afrique stable, développée et sûre, maîtresse de ses richesses et répondant aux besoins de ses populations. Il ne s’agit en aucun cas d’une critique de la coopération axée sur le développement avec de véritables partenaires internationaux qui recherchent des résultats mutuellement bénéfiques.
Le programme de travail de l’Égypte lors de sa présidence du CPS en février 2026, de même qu’en octobre 2024, a souligné l’urgence de défendre l’État-nation africain en mettant l’accent sur l’impact et le caractère transversal de cette question.
Un défi particulier se pose : celui de préserver et de renforcer l’État-nation africain
En octobre 2024, le Conseil s’est rendu à Port-Soudan pour la première fois depuis le début de la crise soudanaise, a consulté la Ligue des États arabes au Caire et a convoqué une session sur le lien entre paix, sécurité et développement. Il a également inauguré le Centre de l’UA pour la reconstruction et le développement post-conflit et a tenu des consultations annuelles avec le Conseil de sécurité des Nations unies à New York.
Il a examiné le rapport de la Commission de l’UA sur la lutte contre le terrorisme, organisé une réunion sur les femmes, la paix et la sécurité, étudié les liens entre le climat, la paix et la sécurité, et participé à une présentation du Comité international de la Croix-Rouge sur la situation humanitaire en Afrique.
En février 2026, le Conseil a examiné le rapport annuel sur l’état de la paix et de la sécurité en Afrique qu’il a présenté lors de la 38e session des chefs d’État et de gouvernement de l’UA (les 14 et 15 février). Il a tenu des sessions au niveau ministériel sur le Soudan et la Somalie, organisé un débat public sur le climat, la paix et la sécurité et inauguré le Sous-comité du CPS sur la reconstruction et le développement post-conflit.
En outre, il a examiné les implications de l’intelligence artificielle dans le domaine de la gouvernance et a entretenu des contacts informels avec les États membres en phase de transition politique. Le lien entre sécurité alimentaire et paix a été analysé en profondeur dans le cadre de consultations avec les agences basées à Rome : le Programme alimentaire mondial, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture et le Fonds international de développement agricole.
L'augmentation des problèmes en matière de paix et de sécurité érode les fondements de l’État
Ces points, bien qu’abordés séparément, sont étroitement liés et forment un tout cohérent. Ils convergent vers un thème central qui constitue le fondement de la politique étrangère égyptienne. Il s’agit de la nécessité de préserver l’intégrité et la résilience des États africains face à la croissance de pressions internes et externes multidirectionnelles. Dans plusieurs régions d’Afrique, des acteurs armés non étatiques continuent de tirer parti de la faiblesse institutionnelle, de la fragilité économique et des divisions sociales. Leurs opérations subversives érodent le monopole de la force légitime, sapent la confiance du public et fragmentent la cohésion nationale, conduisant à l’instabilité, à la mauvaise gouvernance et même à des changements anticonstitutionnels de gouvernement.
Ils déchirent lentement mais sûrement le tissu national et ouvrent la voie à des ingérences abusives dans les affaires continentales, ingérences qui alimentent l’instabilité et menacent de réduire à néant des décennies de consolidation étatique minutieusement menée depuis les indépendances. Ce faisant, ils mettent à mal les efforts considérables engagés par des figures de proue telles que Nasser, Nkrumah et Nyerere.
Le stress climatique rajoute à ce tableau une dimension supplémentaire tout aussi préoccupante. Le continent subit une intensification des sécheresses, des inondations et des phénomènes météorologiques extrêmes qui compromettent la productivité agricole et intensifient les déplacements de populations. L’insécurité alimentaire et hydrique, en particulier, suscite de vives inquiétudes. La concurrence pour des ressources en eau toujours plus rares, les réseaux fluviaux transfrontaliers et la dégradation des sols s’ajoutent à la fragilité des systèmes de gouvernance, augmentant ainsi le risque de tensions locales et transfrontalières. La lutte pour la résilience climatique doit donc intégrer une gestion responsable de l’eau, une coopération transfrontalière équitable et le renforcement des cadres institutionnels pour une gouvernance durable des ressources.
La hausse des prix mondiaux des denrées alimentaires et de l’énergie, exacerbée par les chocs géopolitiques, met à rude épreuve la résilience des ménages et les finances publiques. Il est clair que lorsque les États peinent à fournir les services de base, certains acteurs non étatiques exploitent ce vide.
En défendant l’État et ses institutions si durement acquises, nous défendons l’avenir de l’Afrique
Alors que le CPS s’attaquait à ces défis, une recommandation s’est imposée : l’Afrique doit s’exprimer clairement et d’une seule voix. Elle doit affirmer avec force que sa souveraineté n’est pas négociable, que son intégrité territoriale ne peut faire l’objet d’aucune transaction et que ses institutions n’ont pas vocation à servir de terrain de jeu à la concurrence et à la cupidité d’acteurs extérieurs.
Nelson Mandela nous a un jour rappelé que « la liberté ne consiste pas seulement à se libérer de nos chaînes, mais à vivre d’une manière qui respecte et renforce la liberté d’autrui ». Dans le contexte actuel, cette liberté inclut le droit souverain des peuples africains à déterminer leur propre destin politique sans ingérence extérieure. Elle reconnaît et comprend que la défense de nos institutions est le chapitre inachevé de notre lutte pour l’indépendance. Le premier chapitre de la libération de l’Afrique a été l’indépendance territoriale. Le chapitre qui s’ouvre aujourd’hui est celui de la résilience institutionnelle : protéger nos États de la fragmentation, préserver notre souveraineté d’une érosion insidieuse et veiller à ce que l’implication d’acteurs non africains renforce notre unité plutôt que de la subvertir.
Alors que l’Égypte achevait son mandat au sein du CPS, elle a réaffirmé son engagement pour une Afrique souveraine, unie et résiliente. La préservation de l’État-nation africain n’est pas simplement une posture défensive nécessaire. C’est un investissement tourné vers l’avenir en faveur de la stabilité, du développement et de la dignité. En défendant l’État et ses institutions durement acquises, nous défendons l’avenir de l’Afrique. En préservant nos nations, nous préservons et défendons l’union et les intérêts de nos frères et sœurs africains. L’Égypte est prête à poursuivre ces objectifs et compte sur le soutien des États membres de l’UA pour réintégrer le CPS en 2028.
Cette déclaration a été rédigée avec la contribution de Mohamed Borhan et Haidy Ahmed, diplomates en poste à l’ambassade de la République arabe d’Égypte à Addis-Abeba et au sein de sa mission permanente auprès de l’UA.