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L’UA peut-elle s'affirmer dans le débat sur le Somaliland ?

La reconnaissance du Somaliland par Israël a suscité une réaction unanime inhabituelle en Afrique comme ailleurs, sans aboutir à une solution consensuelle.

En décembre 2025, la reconnaissance par Israël du Somaliland, qui a fait sécession du nord de la Somalie, a provoqué une série de répercussions politiques et diplomatiques dans la Corne de l’Afrique et la péninsule arabique. Dans une région déjà en proie à de vives tensions sur fond de reconfigurations géopolitiques mondiales, la gestion de ces retombées par l’Union africaine (UA) sera déterminante.

La Somalie a rejeté la décision d'Israël, la qualifiant d’atteinte à son intégrité territoriale. La plupart des organisations régionales et internationales, notamment l’UA, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, les Nations unies (ONU), l’Union européenne et la Ligue arabe l'ont condamnée, invoquant des violations du droit international, de l’Acte constitutif de l’UA et de la Charte des Nations unies. Certains pays connus pour leur opposition à l’indépendance du Somaliland, tels que Djibouti, l’Égypte, le Soudan, le Soudan du Sud, la Turquie et l’Arabie saoudite, ont réagi de la même manière. D’autres ont adopté une attitude plus attentiste.

Pour l’UA, toute revendication unilatérale de souveraineté est source de tension. Son plus haut organe décisionnel en matière de sécurité, le Conseil de paix et de sécurité, a fermement condamné la position d’Israël et déclaré : « Aucun acteur n’a le pouvoir ou la légitimité de modifier la configuration territoriale d’un État membre de l’UA ». La fermeté de ces propos a figé le débat sans toutefois apporter de solution.

En quête d’indépendance

La quête de reconnaissance internationale du Somaliland illustre les différentes facettes de la construction étatique postcoloniale en Afrique. Elle soulève des questions quant aux critères définissant la souveraineté et a des implications juridiques, politiques, géopolitiques et régionales. Le Somaliland a obtenu son indépendance de la Grande-Bretagne le 26 juin 1960. Après que la Somalie reçut son indépendance de la tutelle de l’ONU administrée par l’Italie le 1er juillet 1960, la République de Somalie fut constituée par l’union de l’ancien Somaliland britannique et de la Somalie italienne. Cependant, à la suite de la guerre civile de 1969 et de l’effondrement du gouvernement central somalien, le Somaliland a déclaré son indépendance en 1991.

La Somalie considère que la reconnaissance du Somaliland est une atteinte à son intégrité territoriale

D’un point de vue strictement juridique, l’UA invoque souvent l’engagement de son prédécesseur, l’Organisation de l’unité africaine, en faveur de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Le principe de l’uti possidetis juris a été établi en 1964 au Caire afin d’éviter la multiplication des revendications irrédentistes qui auraient pu déstabiliser les États nouvellement créés. La du Caire constitue depuis lors une pierre angulaire du cadre normatif de l’UA.

Cependant, les partisans de l’indépendance du Somaliland utilisent ce même principe pour justifier leur quête de souveraineté. L’indépendance a été obtenue à l’intérieur des frontières du Somaliland britannique. La décision de former une union avec la Somalie était celle du Somaliland, et, selon ses partisans, celui-ci serait en droit de revenir dessus. La relative stabilité et l’alternance régulière du pouvoir lors des élections au Somaliland sont également invoquées par les partisans de l’indépendance du pays.

La menace de sécession

Plutôt que de s’appuyer sur des allégations juridiques, l’UA aurait tout intérêt à avancer un argument politique en faveur de l’intégrité territoriale de ses États membres. Cela ouvrirait la voie à des solutions politiques comme moyen privilégié de résoudre les tensions internes. L’UA craint également de créer un précédent qui pourrait avoir des conséquences de grande envergure dans la Corne de l’Afrique, seule région où la sécession a conduit à la création d'États.

Aucun acteur n’a […] la légitimité de modifier la configuration territoriale d’un État membre de l’UA

L’Érythrée et le Soudan du Sud ont fait sécession de l’Éthiopie et du Soudan respectivement en 1993 et 2011. Les graves défis auxquels ces deux récents pays sont depuis confrontés, caractérisés par une répression autoritaire et d’intenses conflits internes, ne servent pas la cause de l’indépendance du Somaliland.

Les nouveaux États de la région ont tendance à hériter des problèmes des États dont ils se séparent. Leurs fondements structurels sont fragilisés bien avant l’émergence des revendications d’indépendance. En conséquence, ils ne parviennent pas à atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés, en raison, entre autres, de l’acte de séparation lui-même.

La reconnaissance du Somaliland par Israël a suscité un rejet unanime inhabituel des acteurs régionaux et des États membres de l’UA. Cela s’explique par le fait qu’elle émane d’un acteur extérieur et qu’elle viole un principe sacro-saint de l’UA : le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale.

Des dynamiques régionales complexes

Pour l’UA, la question du Somaliland représente un défi particulièrement délicat : l’organisation a réaffirmé un principe normatif face à une crise, mais elle ne dispose pas des moyens opérationnels nécessaires pour le faire respecter. À l’heure où le cadre de paix et de sécurité de l’UA est en cours de révision, les États membres devraient proposer des solutions innovantes pour donner à la Commission de l’UA les moyens de faire respecter ces principes.

La quête de reconnaissance internationale du Somaliland sape l’idéologie du pansomalisme somalien

La question du Somaliland rappelle également que, malgré le déploiement de sa mission depuis 2007, l’UA a laissé ce problème s’envenimer jusqu’à devenir susceptible d’être instrumentalisé par des acteurs extérieurs. Pour la Somalie, la quête de reconnaissance internationale du Somaliland, combinée au fort soutien populaire dont elle bénéficie, sape directement l’idéologie pansomaliste implicite du pays. Le nationalisme somalien repose sur l’idée irrédentiste selon laquelle tous les membres de l’ethnie somalienne devraient être unis au sein d’une seule nation, car ils partagent une identité, une culture et une langue communes.

La réalisation de ce projet politique a conduit à des guerres en Afrique de l’Est, comme la guerre de l’Ogaden qui a opposé la Somalie à l’Éthiopie à la fin des années 1970. La Somalie a progressivement renoncé à son ambition d’unifier les territoires habités par des Somalis au Kenya, en Éthiopie et à Djibouti.

Dans ce contexte, le projet sécessionniste bien ancré du Somaliland remet non seulement en question la viabilité de la Somalie à l’intérieur de ses frontières actuelles, mais ébranle également les fondements du pansomalisme, une idéologie politique contestée. Cet échec du pansomalisme remet en cause une hypothèse plus répandue dans le débat public africain, qui explique l’instabilité de l’Afrique par le tracé arbitraire des frontières coloniales qui ont  créé des États artificiels avec une grande diversité ethnique. La sécession du Somaliland depuis 1991 contredit cette théorie qui établit un lien entre homogénéité ethnique et stabilité.

Des données empiriques provenant d’autres régions d’Afrique révèlent également que les sociétés homogènes sur le plan ethnique ne sont pas moins sujettes aux conflits violents que leurs homologues plus hétérogènes. Cela montre que la cohésion nationale n’est pas seulement le produit d’une uniformité démographique, mais le résultat de stratégies de construction de l’État, d’une gestion efficace de la diversité et d’une légitimité politique.

Le communiqué du Conseil de paix et de sécurité de l’UA a gelé le débat sur la quête d’indépendance du Somaliland. Les efforts de longue date de l’UA pour stabiliser la Somalie doivent inclure un dialogue avec le Somaliland. Un tel dialogue renforcera la légitimité et empêchera d’autres acteurs extérieurs de suivre l’exemple d’Israël.

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