Cinquième réunion de coordination semestrielle : intégration, capacité d'action et collaboration

La mise en œuvre des résultats de la réunion témoignera de la volonté des dirigeants africains de bâtir une Afrique intégrée, prospère et pacifique.

L’Union africaine (UA) a tenu sa cinquième réunion semestrielle de coordination avec les communautés économiques régionales et les mécanismes régionaux (CER/MR) et la 43e session ordinaire de son Conseil exécutif à Nairobi, au Kenya, du 13 au 16 juillet. Les dirigeants africains ont réfléchi à l’accélération de l’intégration du continent, la consolidation de la collaboration entre l’UA et les CER et la redynamisation de la capacité d’action de l’Afrique dans les processus multilatéraux.

Les discussions ont également porté sur la convergence des efforts de l’UA et des CER/MR, le deuxième plan décennal de mise en œuvre de l’Agenda 2063 et les réformes de l’UA. Toutefois, certaines décisions prises lors des réunions précédentes sont toujours en suspens. Il reste à voir si la tendance à approuver des recommandations sans y donner suite persistera. 

Des progrès modestes en matière d’intégration

Le rapport 2023 sur l’intégration de l’Afrique et les interventions des CER reflètent les avancées du continent, mais mettent en évidence des lacunes qui requièrent une attention urgente. Les États membres ont réalisé des progrès significatifs dans la libre circulation des personnes, grâce aux exemptions de visa et à la création des portails de demande de visas électroniques.

Les résultats obtenus dans l’accélération de la mise en œuvre de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) sont venus consolider les progrès de cette intégration, le Fonds d’ajustement ayant déjà reçu une capitalisation d’un milliard de dollars US. L’Initiative de commerce guidé, lancée en octobre 2022, a permis des échanges importants entre huit pays et le système panafricain de paiement et de règlement a été formalisé, en vue de faciliter les échanges intra-africains dans les monnaies nationales africaines et de réduire les coûts de transfert de devises.

Les représentants ont exhorté le secrétariat de la ZLECAf à étendre ces avancées à l’ensemble du continent, car elles démontrent l’efficacité du cadre juridique et son potentiel d’intégration et de transformation socio-économique. Malgré les progrès, le manque de financement et la détérioration des perspectives de paix et de sécurité continuent d’entraver la mise en place d’infrastructures continentales cruciales.

Certains États membres n’ont pas ratifié la ZLECAf et le manque d’enthousiasme suscité par la ratification du protocole sur la libre circulation des personnes et des biens constitue aussi un frein à ces progrès. La connexion des marchés financiers africains par le biais d’une meilleure intégration a également pris du retard.

Les exemptions de visa et les portails de demande de visa électronique sont des progrès pour la libre circulation des personnes

Il est essentiel de s’attaquer à ces contraintes afin de consolider les acquis et de parvenir à une Afrique intégrée, prospère et pacifique. Au terme de la réunion, il a été recommandé de créer une bourse panafricaine et un institut monétaire africain afin d’accélérer le processus d’intégration. Les dirigeants africains ont également défendu la ratification du protocole et encouragé la délivrance de visas électroniques pour le tourisme, qui participe à l’effort de connexion.

En outre, les dirigeants africains ont exhorté la Commission de l’UA à collaborer avec la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), les CER et les autres organes de l’UA afin de mettre au point un indice global d’évaluation de l’intégration. Celui-ci permettrait de tirer parti des atouts de l’indice d’intégration régionale multidimensionnelle en Afrique de la CUA et de l’indice d’intégration régionale en Afrique de la CEA. En conséquence, le rapport sur l’intégration en Afrique sera désormais publié tous les deux ans afin de garantir l’exactitude des données et la meilleure qualité possible.

L’ordre du jour des réformes de l’UA pris en otage

Le Conseil exécutif a discuté du déroulement du programme de réformes de l’UA, dont le délai de finalisation a été fixé à six mois par la Conférence de l’UA de février 2023. La concrétisation des priorités de la réforme permettra à l’UA de gagner en efficacité et de répondre aux aspirations de l’Afrique dans le cadre de l’Agenda 2063. Mais des retards importants dans la finalisation de ces priorités soulèvent des questions quant à l’efficacité de l’UA.

Le rapport Kagame a abouti à la création, à l’échelle de l’UA, d’un système de recrutement fondé sur le mérite, d’un comité de recrutement et de sélection et d’un système d’audit et d’évaluation des aptitudes et des compétences (SACA). Toutefois, le système de quotas a provoqué la défection de candidats qualifiés ainsi que des conflits de travail. En outre, en dépit du consensus en faveur de la finalisation de l’évaluation d’ici décembre 2022, la présidente adjointe de la CUA estime que les États membres prennent toujours en otage le processus de réforme en suspendant les recommandations de la CUA.

Dans son allocution au Conseil exécutif, elle a également observé que les avancées en termes d’appropriation financière ont été laborieuses, bien que le Fonds pour la paix de l’UA soit opérationnel à hauteur de 350 millions de dollars US. Le budget opérationnel de l’UA est couvert à 100 % par les États membres, mais l’organisation dépend de partenaires extérieurs pour 60 % de son budget programmatique.

Seulement 12 % de ce budget est couvert par les États membres, alors que l’objectif fixé en 2015 était de 75 % d’ici 2020. Cela confirme les inquiétudes selon lesquelles l’UA n’est pas pleinement maître de ses programmes, ce qui nuit à son efficacité.

Une répartition claire des tâches est nécessaire pour accélérer la coordination et éviter les doubles emplois

La répartition des tâches entre l’UA, les CER/MR et les États membres est un point constant de l’ordre du jour de la réunion semestrielle. Bien que cette répartition soit indispensable pour faire avancer l’intégration politique et économique de l’Afrique, elle n’est pas encore clairement établie, que ce soit entre les différents organes de l’UA ou entre l’UA, les CER/MR et les États membres. Les avantages potentiels d’une collaboration inter-CER et UA-CER ont pourtant été démontrés dans la coopération en matière de sécurité maritime entre la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

Les efforts de l’Autorité intergouvernementale pour le développement au Soudan et la Communauté de l’Afrique de l’Est, la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs, la CEEAC et le sommet quadripartite de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) ont également été bénéfiques. Le sommet, qui s’est tenu à Luanda le 27 juillet 2023, visait à résoudre la crise en République démocratique du Congo et dans la région des Grands Lacs. Cependant, ces efforts de coordination continuent d’être entravés par la concurrence entre l’UA et les CER/MR. En outre, de nombreuses initiatives émergentes et souvent parallèles continuent de donner lieu à des doublons et à des chevauchements d’efforts.

Une répartition claire des tâches est nécessaire pour accélérer la coordination et éviter ces doublons. Le président de la CUA a annoncé que le protocole d’accord entre l’UA et les CER devrait être finalisé en octobre. Une ligne budgétaire sera créée dans le budget ordinaire de l’UA pour assurer le financement durable du protocole révisé sur les relations entre l’UA et les CER.

Pour une Afrique plus forte à l’échelle mondiale 

La réunion s’est tenue dans un contexte économique et géopolitique mondial en pleine mutation, caractérisé par la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, les crises de la dette et de l’énergie et la crise climatique mondiale. Elle faisait également suite au Sommet pour un nouveau pacte financier mondial, qui s’est tenu à Paris et au cours duquel les dirigeants africains ont exprimé leur mécontentement face à l’exclusion du continent des processus de gouvernance politique et financière internationale. Ce sommet a donc été l’occasion pour les dirigeants de discuter du renforcement de la position de l’Afrique en tant qu’acteur reconnu et respecté sur la scène mondiale.

La réunion a entériné les recommandations de l’initiative de paix menée par M. Ramaphosa à Kiev et à Moscou, légitimant ainsi le rôle de l’Afrique dans la diplomatie de crise en dehors du continent. Les dirigeants africains ont également approuvé les rapports des présidents al-Sissi, Assoumani et Ruto qui soulignent l’importance de définir et de défendre des positions africaines communes sur le changement climatique.

L’Afrique subissant les conséquences les plus extrêmes de cette crise, l’approbation de ces rapports souligne la volonté des dirigeants africains d’adopter une position plus ferme sur cette question à l’échelle mondiale. Cette démarche est d’autant plus importante que la COP28 se tiendra prochainement, à Dubaï, aux Émirats arabes unis. Le sommet africain sur le climat, prévu à Nairobi du 4 au 6 septembre 2023, permettra aux dirigeants africains de promouvoir une position commune et de plaider en faveur d’une convergence mondiale sur un programme de croissance verte assorti d’un financement climatique transformateur.

L’Afrique devrait accueillir de grands sommets internationaux, compte tenu de leurs retombées économiques et géopolitiques

Lors de la réunion du Conseil exécutif, le conseiller de la cour royale saoudienne, Ahmed Abdelaziz Qattan, a confirmé que le premier sommet afro-saoudien et le cinquième sommet arabo-africain se tiendront à Riyad en novembre 2023. D’autres sommets importants sont prévus, notamment les sommets du G20, l’Assemblée générale des Nations unies, celui sur les objectifs de développement durable et celui sur l’action climatique, ainsi que les réunions d’automne avec la Banque mondiale et le Fonds monétaire international sur les réformes de l’UA. Le sommet Russie-Afrique vient quant à lui tout juste de se terminer. Il est opportun et crucial que les dirigeants africains exercent leur influence dans ces espaces multilatéraux. 

La multiplication de ces sommets témoigne de l’importance géopolitique croissante du continent et représente autant de chances de promouvoir la réforme de certaines institutions mondiales, telles que le Conseil de sécurité des Nations unies, le G20 et les institutions de Bretton Woods. La réunion semestrielle a insisté sur la capacité de l’Afrique à façonner sa propre trajectoire en matière de paix, de sécurité et de développement et à contribuer à la recherche de solutions efficaces aux problèmes mondiaux. Les dirigeants africains devraient envisager d’accueillir des sommets sur le continent. On ne saurait trop insister sur les retombées économiques et géopolitiques de tels événements. 

La mise en œuvre des décisions

La volonté des dirigeants africains de parvenir à une Afrique intégrée, prospère et pacifique dépendra de la mise en œuvre des décisions de la réunion. Tirer profit des réformes institutionnelles de l’UA pour parvenir à l’autosuffisance et rebâtir une organisation continentale apte à remplir sa mission n’est pas incompatible avec cette aspiration. L’application de la décision de Kigali et l’intensification des échanges avec la Banque africaine de développement sont des étapes essentielles.

En outre, il est impératif de finaliser la répartition des tâches entre l’UA, les CER/MR et les États membres, idéalement avant l’échéance d’octobre, et au plus tard avant la fin de 2023, afin d’harmoniser les efforts qui se superposent. L’UA pourrait envisager d’organiser un sommet consacré à la résolution efficace des contraintes qui pèsent sur les relations UA-CER.

Pour que l’Afrique puisse atteindre son objectif de devenir « intégrée et bien connectée », les États membres devraient redoubler d’efforts pour faire taire les armes, accélérer la mise en œuvre de la ZLECAf et ratifier le protocole sur la libre circulation. Le renforcement de la position de l’Afrique en tant qu’acteur reconnu et respecté sur la scène mondiale passe par un renforcement de la CUA, avec le soutien des États membres. À long terme, l’UA pourrait se voir accorder les pouvoirs d’un organe supranational afin de renforcer sa capacité d’action et de permettre à l’Afrique de prendre pleinement part aux processus mondiaux sur des questions importantes.

Image : © Union africaine

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