Quelles leçons pour l'Afrique après l'intervention militaire au Venezuela ?
Si Maduro avait bénéficié d'une légitimité électorale incontestée, sa capture par une puissance étrangère aurait été autrement plus coûteuse.
Publié le 30 janvier 2026 dans
ISS Today
Par
Paul-Simon Handy
directeur régional pour l’Afrique de l’Est et représentant de l’ISS auprès de l’UA
Le renversement militaire du président vénézuélien Nicolás Maduro par les États-Unis a provoqué une onde de choc bien au-delà de l'Amérique latine. En Afrique, la nouvelle a suscité l'indignation et le malaise. Pour de nombreux gouvernements africains, elle a ravivé de vieilles inquiétudes concernant la souveraineté, l'intervention extérieure et la fragilité du droit international dans un monde de plus en plus polarisé.
L'Afrique du Sud a qualifié cet acte de violation manifeste de la Charte des Nations unies (ONU), qui interdit aux États membres de menacer ou d'utiliser la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique d'un État. L'Afrique du Sud a fait valoir que la charte n'autorise pas l'intervention militaire étrangère dans les affaires relevant de la compétence nationale d'un pays souverain.
Cette position n'est pas seulement légaliste, mais reflète une sensibilité africaine profondément enracinée, façonnée par des décennies d'ingérence étrangère.
Le Ghana s'est montré encore plus explicite, condamnant catégoriquement le recours à la force et affirmant que l'opération violait la Charte de l’ONU, le droit international et la souveraineté et l'intégrité territoriale du Venezuela.
Les autorités ghanéennes ont averti que les tentatives d'imposer un contrôle extérieur sur un autre pays, y compris sur ses ressources naturelles, représentaient un risque sérieux pour la paix et la stabilité dans le monde. Ce discours fait écho à l'inquiétude persistante des États africains face aux interventions motivées par les ressources naturelles et déguisées en opérations de sécurité.
Les cadres tels que les BRICS n'offrent aucune protection contre les hégémonies incontrôlées
L'Union africaine (UA) a exprimé sa préoccupation, affirmant que les défis internes complexes du Venezuela ne pouvaient être résolus que par un dialogue politique inclusif entre les Vénézuéliens. Le Tchad s’en est fait l’écho et a souligné son engagement au respect du droit international et à la préservation de la paix, de la stabilité et de l'intégrité territoriale du Venezuela.
Toutes ces réactions africaines révèlent une réaction instinctive commune : rejeter la normalisation du changement de régime par la force, quelles que soient la cible ou la justification.
Certains pourraient les considérer comme incohérentes avec la position de l'Afrique sur l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Cette interprétation est trompeuse. Ce que l'Afrique montre, ce n'est pas une contradiction, mais une continuité, même si le ton varie.
En 2022, l'Afrique du Sud a appelé la Russie à retirer ses forces d'Ukraine, conformément à la Charte de l’ONU qui impose aux États de résoudre leurs différends de manière pacifique. Si Pretoria a évité de condamner ouvertement Moscou en termes idéologiques, elle n'a pas pour autant approuvé la violation de la souveraineté de l'Ukraine.
Le Ghana, quant à lui, a été sans équivoque : la ministre des Affaires étrangères, Shirley Ayorkor Botchwey, a qualifié l'invasion russe d'« attaque non provoquée » contre la souveraineté et l'intégrité territoriale d'un État membre de l'ONU.
L'influence continentale ne se traduit pas par une immunité stratégique
La différence entre les réactions à l’égard de l'Ukraine et du Venezuela réside moins dans les principes que dans le ton et la posture diplomatique. Les États africains ont toujours défendu la souveraineté et le droit international ; ce qui varie, c'est le contexte politique, l'équilibre des pouvoirs en jeu et la marge de manœuvre disponible pour une escalade rhétorique. On observe la même chose au sein de la Commission européenne, dont les réactions concernant l'Ukraine ont été très différentes de celles à propos du Venezuela.
L'action militaire américaine contre le Venezuela soulève une question plus délicate pour l'Afrique : dans un monde où la loi du plus fort règne, comment protéger la souveraineté ? De même, comment l'alignement avec la Russie et la Chine pourrait-il dissuader une intervention unilatérale des États-Unis ?
Le Venezuela, tout comme l'Iran, entretient des liens politiques et économiques étroits avec Moscou et Pékin. Pourtant, aucune de ces deux puissances n'a été disposée – ou capable – d'empêcher l'action militaire américaine. Cela met en évidence un paradoxe central du monde multipolaire : les puissances émergentes peuvent avoir une force économique et une influence diplomatique, mais la domination militaire des États-Unis reste sans égale.
Les décideurs politiques africains devraient évaluer la valeur protectrice des BRICS, de la coopération Sud-Sud ou de la couverture stratégique entre les grandes puissances. Ces cadres peuvent élargir l'espace diplomatique, mais ils ne protègent pas des hégémonies incontrôlées.
Les récentes pressions des États-Unis sur des pays tels que l'Afrique du Sud et le Nigeria ont rendu encore plus délicate la position de l'Afrique. Elles ont modéré les réactions, renforçant l'idée selon laquelle l'influence continentale ne se traduit pas nécessairement par une immunité stratégique. Les pays africains ne devraient pas interpréter à tort l'épisode vénézuélien à travers le prisme simpliste « les impérialistes contre les damnés de la Terre », compte tenu notamment des intérêts américains liés au pétrole.
La faiblesse de la légitimité intérieure favorise souvent l'agression extérieure
Cette formulation occulte une réalité embarrassante : le Venezuela et l'Iran sont tous deux gouvernés par des régimes dont la légitimité démocratique a été remise en question à plusieurs reprises. Cela ne justifie pas une agression extérieure, mais souligne une vulnérabilité que les puissances étrangères peuvent rapidement exploiter. Le contraste avec l'Ukraine, qui a réussi à contenir l'offensive russe, est frappant.
Face à cette réalité, les dirigeants africains pourraient être tentés de poursuivre deux stratégies apparemment rationnelles : premièrement, militariser et sécuriser davantage leurs régimes ; deuxièmement, rechercher un accord avec Washington. Toutes deux sont politiquement opportunes, mais erronées.
En se concentrant sur la sécurité du régime plutôt que sur la légitimité populaire, les dirigeants risquent de compromettre la seule protection véritablement durable contre les ingérences extérieures : le consentement et la mobilisation de leur peuple. Il est difficile d'ignorer la leçon symbolique du Venezuela : si Maduro avait bénéficié d'une légitimité électorale incontestée et d'un large soutien populaire, le spectacle de sa capture par une puissance étrangère aurait été politiquement – et peut-être sur le plan opérationnel – beaucoup plus coûteux.
La faiblesse de la légitimité intérieure favorise souvent l'agression extérieure. C’est une vérité qui gêne. Lorsque les dirigeants gouvernent par la coercition, ils invitent les acteurs étrangers à se présenter comme des arbitres, des exécuteurs ou des libérateurs apparents.
Alors que le multilatéralisme mondial est confronté aux attaques les plus virulentes, les États membres de l'UA doivent réaffirmer leur attachement aux valeurs qui sous-tendent le multilatéralisme africain. Le processus de réforme de l'UA offre l'occasion de redéfinir les principes de souveraineté, d'ordre constitutionnel et de rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement inscrits dans l'Acte constitutif.
Cela touche au cœur même des modèles de gouvernance des pays africains, de leurs relations avec les citoyens et de leur crédibilité sur la scène mondiale. Éviter ce débat central par des cycles électoraux démagogiques ou des réflexes autoritaires ne fera qu'accroître la vulnérabilité du continent.
La leçon du Venezuela ne concerne pas seulement la puissance américaine. Elle concerne la lutte inachevée de l'Afrique pour concilier souveraineté et légitimité, non-alignement et réalisme, principes normatifs et pouvoir. Tant que cela ne sera pas fait, le continent continuera à dénoncer les violations du droit international tout en y restant exposé.
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