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Péril en mer Rouge : la sécurité de l’Afrique face aux attaques des Houthis

Le resserrement des liens entre les Houthis et les Chabab somaliens étend la menace du commerce maritime aux équilibres sécuritaires de la Corne.

À la suite de l’attaque américano-israélienne de février contre l’Iran, la milice houthie du Yémen, soutenue par Téhéran, a pris le contrôle de territoires situés à l’embouchure de la mer Rouge, une évolution lourde de conséquences pour l’Afrique et le reste du monde.

Ces dernières années, l’intensification des attaques des Houthis ciblant des navires a déjà fragilisé les économies de la région et bien au-delà. Mais une emprise durable des Houthis sur le trafic maritime en mer Rouge serait catastrophique. La situation serait aggravée par le resserrement des liens entre les Houthis et les Chabab de Somalie.

Le mois dernier, la prise de contrôle de territoires en mer Rouge par les Houthis leur a conféré un quasi-droit de regard sur le trafic maritime dans le détroit stratégique de Bab el-Mandeb. Ce détroit concentre environ 30 % du trafic mondial de conteneurs, 15 % des transits mondiaux de pétrole et de marchandises, et 12 % du commerce annuel mondial. Autre point de passage stratégique de la péninsule arabique, le détroit d’Ormuz dans le golfe Persique est déjà sous le contrôle partiel de l’Iran et des États-Unis.

Cette semaine, le gouvernement yéménite, soutenu par une coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite, a repris un certain contrôle sur le détroit de Bab el-Mandeb. En réaction, les Houthis ont multiplié les attaques par missiles visant des aéroports en Arabie saoudite.

Le détroit de Bab el-Mandeb en mer Rouge

 

Une prise de contrôle de Bab el-Mandeb par les Houthis peut sembler improbable, étant donné la proximité de nombreuses marines étrangères basées à Djibouti. Mais si ce scénario venait à se concrétiser, « un blocage de Bab el-Mandeb par les Houthis [pourrait] impliquer des missiles antinavires, des drones aériens et des drones maritimes de surface, contre lesquels il est difficile de se défendre », explique Matt Bryden, analyste stratégique et associé fondateur du groupe de recherche Sahan.

De plus, il suffirait aux Houthis « de cibler quelques navires pour paralyser le trafic commercial », en alarmant les armateurs internationaux et en provoquant une hausse des primes d’assurance.

« L’alliance de circonstance entre les Houthis et les Chabab somaliens fait craindre […] une menace directe pour la liberté de navigation dans le golfe d’Aden », ajoute-t-il. Les forces navales internationales basées à Djibouti devraient se montrer prudentes avant de mener toute frappe armée contre les Houthis : leurs propres installations sur place pourraient faire l’objet de représailles, comme l’Iran l’a démontré avec une efficacité redoutable.

Une mainmise des Houthis sur la mer Rouge serait particulièrement inacceptable pour l’Arabie saoudite, qui vient d’achever la construction d’un oléoduc reliant ses champs pétroliers orientaux à son port de Yanbu, sur la mer Rouge, afin de contourner le contrôle iranien du détroit d’Ormuz.

Bien avant la prise de contrôle de Bab el-Mandeb par les Houthis, leurs attaques ciblant les navires avaient déjà fragilisé les économies de l’Égypte, du Soudan, de l’Érythrée, de Djibouti et du Somaliland. Elles avaient entraîné une baisse du trafic maritime associée à l’envolée des coûts de transport et des primes d’assurance. L’Égypte est probablement le plus grand perdant. Déjà en 2024, malgré le faible nombre d’attaques de navires commerciaux par les Houthis, Le Caire avait enregistré des pertes de recettes tirées du canal de Suez estimées à 3,76 milliards de dollars US.

Ce détroit gère 30% du trafic de conteneurs, 15% du pétrole et des marchandises, et 12% du commerce mondial

L’Afrique subit, elle aussi, les coûts économiques indirects des restrictions d’accès à la mer Rouge, puisqu’elle importe 98 % de ses produits pétroliers raffinés. L’augmentation des tarifs de transport en mer Rouge renchérit les importations et les exportations africaines, les rendant moins compétitives.

Les offensives militaires des Houthis ont également des incidences sécuritaires. Selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique, la reprise des attaques a entraîné une recrudescence de la piraterie dans le golfe d’Aden. L’institution pointe en outre un renforcement depuis début 2025 des liens entre les Houthis et les Chabab, axé essentiellement sur des transferts d’armes et la formation de combattants par les Houthis. « En retour, les Chabab soutiennent les Houthis […] par des financements et la mise à disposition de canaux de trafic d’armes peu traçables. »

Selon le Centre, les Houthis pourraient fournir aux Chabab des drones et des missiles à forte puissance de destruction, renforçant ainsi leur capacité à déstabiliser le gouvernement somalien. Afin d’élargir la portée de frappe de leur arsenal balistique et de leurs drones, les Houthis pourraient aussi installer des systèmes de communication et de surveillance en territoire somalien.

Un porte-parole du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) a jugé « très préoccupant » le lien entre les deux groupes et y a vu une « menace pour la stabilité régionale ». Pour Alan Boswell, directeur du projet « Corne de l’Afrique » à l’International Crisis Group, les avancées militaires des Houthis et leur alliance naissante avec les Chabab traduisent une transformation géopolitique plus large :

« Pendant près d’un siècle, les décideurs politiques ont considéré la Corne de l’Afrique et la péninsule arabique comme deux espaces géopolitiques hermétiques, scindés par la mer Rouge. Cette frontière immatérielle s’efface désormais : les guerres qui font rage sur une rive influencent plus que jamais les équations militaires de l’autre. »

Les Houthis pourraient fournir aux Chabab des drones et des missiles à forte puissance de destruction

La guerre civile au Soudan, qui oppose indirectement deux rivaux du Golfe, à savoir l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (ÉAU), est un autre signe de ce changement. Riyad soutient les Forces armées soudanaises (FAS) tandis qu’Abou Dhabi appuie les Forces de soutien rapide (FSR).

Cette guerre a entraîné d’autres États dans son sillage, menaçant ainsi la stabilité de la région. L’Éthiopie soutient les FSR tandis que la Somalie, l’Érythrée et le Front populaire de libération du Tigré appuient les FAS. Au-delà de la Corne de l’Afrique, l’Égypte soutient les FAS, tout comme la Turquie, l’Iran et la Russie, a déclaré à ISS Today David Shinn, maître de conférences à l’université George Washington et ancien ambassadeur des États-Unis en Éthiopie et au Burkina Faso.

Certains membres de ces alliances opposées s’affrontent désormais dans le nord de l’Éthiopie. « L’implication croissante des pays du Moyen-Orient dans la Corne de l’Afrique accroît le risque que les conflits internes en Éthiopie et au Soudan dégénèrent en guerre régionale », met en garde M. Boswell.

Pour Tim Walker, spécialiste des questions maritimes africaines, en menaçant le trafic maritime en mer Rouge, les Houthis cherchent moins un gain financier qu’une légitimité et une reconnaissance nationales et internationales leur permettant de peser sur la région. Il dit ignorer si les Houthis fournissent des missiles sophistiqués aux Chabab ni si ces derniers envisagent une stratégie maritime allant au-delà du simple profit tiré de la contrebande.

Seule, l’Afrique ne peut pallier l’instabilité due à l’embrasement de sa Corne et du Moyen-Orient voisin

« Je pense que les Chabab cherchent plutôt à interdire l’espace aérien à la Mission d’appui et de stabilisation de l’Union africaine en Somalie (AUSSOM) et à ses alliés. [Les Chabab] convoitent ce que les Houthis possèdent et utilisent déjà, à savoir la technologie et le savoir-faire houthis pour l’assemblage et le pilotage de drones, ou la modification et l’armement de drones civils. »

Néanmoins, si les Chabab mettaient la main sur des missiles, même légers, « ils pourraient s’en servir pour abattre des drones ou des hélicoptères de l’AUSSOM, ce qui […] changerait l’équation aérienne en Somalie. »

Selon M. Walker, la priorité immédiate des États côtiers africains, de l’Union africaine et de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) est « de démanteler les réseaux de contrebande d’armes et de transport maritime opérant entre le Yémen et la Somalie. L’ONU a reconduit jusqu’en novembre 2026 le mandat d’interception en mer des cargaisons d’armes destinées aux Chabab, une mesure dont l’application devient de plus en plus urgente. »

Ce contexte révèle clairement le jeu des intérêts nationaux qui efface peu à peu la frontière géopolitique entre le Moyen-Orient et le continent africain. Il met aussi en lumière l’incapacité de l’Afrique à pallier, seule, l’instabilité croissante qui en résulte.

 

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