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Les arsenaux libyens, angle mort de l’accord de Tripoli

La dissolution des milices, condition de la réunification, risque d’envoyer leur armement dans le Sahel et le bassin du lac Tchad.

Le 30 août, un accord électoral a été signé à Tripoli entre les principaux camps rivaux de l’Est et de l’Ouest libyens. Il doit permettre d’organiser des élections nationales dans un délai de 24 mois afin de ramener la stabilité politique et l’unité territoriale en Libye. Cette étape pourrait relancer le processus de normalisation entamé après le cessez-le-feu du 23 octobre 2020, qui a mis un terme aux combats d’envergure sur le territoire libyen.

La trêve a également permis la participation côte à côte de militaires issus de l’Est et de l’Ouest libyens aux exercices de l’opération Flintlock 2026 organisés à Syrte par les États-Unis. Ce rapprochement a toutefois son revers. Pour le Niger et le Tchad, qui partagent près de 1 400 km de frontière avec la Libye, et pour l’ensemble du Sahel, une Libye en voie de réunification pourrait paradoxalement accroître l’insécurité à court terme si la question des armes reste éludée.

Cet accord électoral a été salué par l’Union africaine (UA) et le Conseil de sécurité des Nations unies. Il ravive l’espoir des Libyens de sortir d’une longue crise. La représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU pour la Libye, Hanna Tetteh, le considère comme une étape importante pour sortir de l’impasse politique et institutionnelle. Validé par la Chambre des représentants, l’accord a été rejeté par le Haut Conseil d’État de Mohamed Takala, alimentant le scepticisme sur les chances de succès de cette énième tentative.

Plusieurs mouvements rebelles tchadiens et touaregs ainsi que des groupes terroristes utilisent le sud libyen depuis une quinzaine d’années comme base arrière où ils se réapprovisionnent en armes et munitions. Le sud-est libyen sert aussi de zone de transit pour les équipements des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) qui combattent depuis 2023 l’armée régulière au Soudan. Cette filière, qui passe par Koufra, est déjà opérationnelle et pourrait simplement changer de clients.

Une Libye en voie de réunification pourrait paradoxalement accroître l’insécurité à court terme

La réunification de l’armée suppose de dissoudre les milices, d’intégrer leurs combattants et de récupérer leurs arsenaux. Or, malgré le cessez-le-feu de 2020, les factions n’ont pas désarmé et ont continué à se renforcer. Faute de contrôle rigoureux, ces arsenaux ainsi que l’excédent d’armes accumulé pendant la seconde guerre civile (2014-2020), largement alimentée par des puissances étrangères, pourraient être détournés vers les réseaux de trafic des pays voisins.

Un notable d’Agadez (Niger), interrogé par l’ISS, estime que certaines factions liées à ces réseaux pourraient favoriser la revente d’armes sur le marché noir transfrontalier. Les débouchés naturels de ce trafic se trouvent a priori au Sahel, zone de transit où de nombreux intermédiaires nigériens et tchadiens facilitent cette contrebande d’armes.

Une déferlante d’arsenaux libyens telle que celle qui a suivi la chute du régime Kadhafi est à craindre, même si les circonstances diffèrent : en 2011, l’effondrement de l’État avait livré les dépôts au pillage ; aujourd’hui, c’est le démantèlement négocié des milices qui pourrait libérer leurs stocks. Les armes pillées avaient alors inondé le Sahel et le bassin du lac Tchad, via la passe de Salvador, à l’extrême nord du Niger, et le Tibesti tchadien. Ces flux ont favorisé le déclenchement de la crise malienne en 2012, le renforcement de Boko Haram et l’expansion des groupes terroristes à partir de 2015.

Une reprise éventuelle de ce trafic pourrait déverser le surplus d’armes en circulation en Libye vers le bassin du lac Tchad, le Sahel et les pays côtiers, pour y nourrir l’insécurité. Du matériel militaire lourd et sophistiqué, comme des mortiers, des lance-roquettes ou des drones, pourrait ainsi tomber entre les mains des trafiquants. Utilisées massivement par des groupes armés non étatiques, ces armes pourraient modifier le rapport de force sur le terrain et avoir des conséquences destructrices pour les armées nationales et les populations civiles.

Une déferlante d’arsenaux libyens telle que celle qui a suivi la chute du régime Kadhafi est à craindre

Les acteurs de ce commerce transfrontalier, transporteurs et intermédiaires locaux, sont impliqués dans divers trafics de carburant, d’armes, de drogues, d’or et de migrants sur les routes reliant le Niger et le Tchad à la Libye. Fins connaisseurs des espaces désertiques à cheval sur ces pays, ils peuvent facilement transporter des quantités d’armes et de munitions pour les livrer à divers acquéreurs, dont potentiellement des groupes terroristes.

Si aucune précaution n’est prise, les acteurs de la violence qui déstabilisent les pays sahéliens, ceux du bassin du lac Tchad et du golfe de Guinée risquent de se surarmer, prévient un notable touareg malien. Les pays au sud de la Libye, mais aussi les Nations unies et l’UA, qui ont parrainé l’accord interlibyen, doivent anticiper ce risque de prolifération d’armes, dès maintenant et sans attendre le règlement de la crise politique.

Il s’agira d’abord d’amener les parties libyennes à adosser à l’accord politique un mécanisme de collecte et de contrôle des arsenaux. Le mandat de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL), essentiellement politique, devrait être élargi sans délai à une composante spécialisée dans le désarmement. En coordination avec les acteurs libyens, la MANUL devra concevoir, d’ici six mois, un processus de collecte, d’inventaire, de marquage et d’enregistrement des armes, préalable à toute intégration des miliciens dans l’armée unifiée, et en lancer la mise en œuvre avant la fin de 2027.

Le renforcement de la coopération militaire entre l’Algérie, le Niger et le Tchad est à encourager. Il devrait passer par le partage de renseignements et des patrouilles frontalières conjointes.

Le renforcement de la coopération militaire entre l'Algérie, le Niger et le Tchad est à encourager

Les Nations unies et l’UA doivent en outre aider les pays de la Confédération des États du Sahel (AES) et ceux de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à renforcer la lutte contre la circulation des armes sur leurs territoires, notamment par le biais des mécanismes nationaux prévus à cet effet, tels que les commissions nationales de lutte contre la prolifération des armes légères. Cette action gagnerait à être menée dans le cadre d’une coordination régionale, malgré le retrait de l’AES de la CEDEAO.

L’UA peut s’appuyer sur sa stratégie de contrôle de la prolifération, de la circulation et du trafic illicites d’armes légères et de petit calibre, ainsi que sur son initiative « Faire taire les armes » rattachée à l’Agenda 2063, pour inciter les pays concernés à coopérer afin de prévenir une reprise du trafic d’armes depuis la Libye. Car, si rien n’est fait avant l’installation d’un exécutif unifié en Libye, les armes des milices auront pris la route du sud bien avant les urnes.

 

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