Face à El Niño, l’Afrique saura-t-elle agir à temps ?
Prendre en compte les alertes précoces permet de préserver les capacités d’adaptation et d’éviter tout revers irréversible.
Publié le 08 octobre 2026 dans
ISS Today
Par
Kgaugelo Mkumbeni
chargée de recherche, Risques climatiques et sécurité humaine, ISS Pretoria
Un épisode El Niño de forte intensité devrait survenir cette année et perdurer jusqu’en février 2027, bouleversant les systèmes météorologiques mondiaux et provoquant des phénomènes climatiques dévastateurs. Selon l’Organisation météorologique mondiale, la survenue de conditions liées à El Niño est inéluctable en raison de températures océaniques anormalement élevées dans le centre et l’est du Pacifique.
Les épisodes précédents d’El Niño illustrent la violence de ces cycles, même lorsque le climat mondial était moins chaud. En 2015-2016, El Niño a causé sécheresses, inondations et températures extrêmes, engendrant malnutrition, épidémies, stress thermique et troubles respiratoires chez plus de 60 millions de personnes dans le monde.
En Afrique australe, le phénomène s’inscrivait dans une séquence plus vaste de périodes sèches, dont les effets cumulés au fil des ans ont partiellement contribué à la crise du « Jour zéro » au Cap. Ce précédent est instructif : les effets d’El Niño peuvent se prolonger sur plusieurs années.
Le système climatique mondial atteint des niveaux de chaleur inédits. El Niño pourrait entraîner une réaction en chaîne aux graves conséquences, exacerbant le réchauffement de l’atmosphère, des surfaces terrestres et des océans. Écosystèmes, systèmes hydrauliques, agriculteurs et ménages vulnérables pâtissent déjà de la récurrence de fortes chaleurs et d’intempéries extrêmes. Couplées à la pauvreté, à la hausse des prix des denrées alimentaires, aux conflits, aux déplacements de population et aux infrastructures défaillantes, ces pressions menacent la sécurité humaine.
L’accès à l’eau constituera l’un des premiers points de tension, car la sécheresse en limite la disponibilité pour les ménages, l’agriculture, l’élevage et l’énergie, accentuant les rivalités autour des points d’eau, des systèmes d’irrigation et des pâturages. Quant aux inondations, elles entraînent la dégradation des infrastructures hydrauliques, la contamination de l’eau, la désorganisation des systèmes sanitaires et une exposition accrue aux maladies d’origine hydrique et vectorielle.
L’eau sera l’un des premiers foyers d’insécurité, mais la sécurité alimentaire subira la pression la plus forte
L’eau sera l’un des premiers foyers d’insécurité, mais la sécurité alimentaire subira la pression la plus forte, dans les ménages comme sur les marchés. Déficits pluviométriques, semis tardifs et sécheresses prolongées amenuisent les rendements agricoles ; à l’inverse, des pluies intenses détruisent les cultures et menacent l’alimentation et les revenus.
En Afrique, El Niño provoque la sécheresse dans certaines zones et accroît le risque d’inondations dans d’autres. L’Afrique de l’Est et la Grande Corne seront touchées de plein fouet. Des pluies excédentaires d’octobre à décembre sont attendues dans les pays équatoriaux (Kenya, Somalie, sud de l’Éthiopie, Ouganda). Parallèlement, l’Afrique australe risque un déficit hydrique durant la saison des pluies d’octobre à avril.
L’Afrique de l’Ouest et le Sahel subiront des effets variables marqués davantage par l’irrégularité des pluies que par une sécheresse généralisée. Des déficits pluviométriques toucheront des régions du Mali, du Niger, du Nigeria et du Tchad. En Afrique centrale, la situation sera contrastée selon les zones.
L’anticipation est la clé de la résilience. Les prévisions offrent la possibilité d’intervenir en amont pour réduire les pertes et les dommages. Il s’agit de permettre aux ménages, aux communautés et aux institutions d’amortir les chocs sans détruire les ressources et les systèmes indispensables au relèvement.
Investir tôt coûte moins cher qu’intervenir tard : l’anticipation limite les pertes, les dommages et les coûts. Les institutions africaines devraient anticiper les effets d’El Niño en renforçant leur préparation afin de prévenir les crises alimentaires, hydriques et de subsistance.
Investir tôt coûte moins cher qu’intervenir tard : l’anticipation limite les pertes, les dommages et les coûts
Cette démarche requiert des financements préalables et une coordination entre institutions chargées du climat, des risques de catastrophe, de l’eau, des denrées alimentaires, de la santé et de la sécurité. En 2023-2024, le Groupe de travail régional sur l’action anticipatoire a mobilisé environ 31 millions de dollars US pour protéger plus de deux millions de personnes dans sept pays d’Afrique australe avant que les effets d’El Niño ne se fassent sentir. Les communautés ont bénéficié d’un soutien financier, de cultures résistantes à la sécheresse et de messages d’alerte précoce.
Selon des études réalisées au Malawi et en Zambie, les mécanismes d’assurance peuvent débloquer des fonds avant qu’une sécheresse ne provoque des dégâts majeurs à condition que les dispositifs réagissent vite. Ces mécanismes permettent aux gouvernements de mobiliser rapidement des fonds pour l’eau, les semences résistantes à la sécheresse, le soutien aux éleveurs et l’aide financière. La préparation doit toutefois rester adaptée aux réalités régionales et évoluer avec les prévisions.
L’Afrique dispose déjà de bases solides pour renforcer la préparation à El Niño, notamment des cadres régissant la gestion des risques de catastrophe, l’adaptation au changement climatique, la paix et la résilience. Toutefois, ces cadres ne sont pas suffisamment connectés les uns aux autres, et les prévisions ne débouchent pas toujours sur des décisions coordonnées en faveur des communautés vulnérables.
Au niveau continental, le Système d’alerte précoce et d’action rapide multirisque de l’Union africaine (UA) renforce la coordination et l’anticipation. Le Centre africain pour les applications de la météorologie au développement assure l’information climatique globale, relayée par des centres régionaux chargés des évaluations géographiques spécifiques.
L’Afrique a progressé dans la mise en place de systèmes d’alerte précoce multirisques, adoptés par 41 pays en 2026 contre 14 en 2015. L’enjeu reste de combler le fossé entre la détection d’un choc et la mobilisation des moyens pour agir à temps. Quatre priorités s’imposent.
L’enjeu reste de combler le fossé entre la détection d’un choc et la mobilisation des moyens pour agir à temps
Premièrement, les gouvernements et les institutions régionales doivent définir les seuils d’intervention en cas de sécheresse, d’inondation ou de péril sur les moyens de subsistance, ainsi que les mesures à prendre lorsque ces seuils sont franchis. Il est impératif de diffuser les alertes dans les langues locales au moyen de canaux de confiance, notamment les autorités, les réseaux pastoraux et la société civile.
Deuxièmement, il faut doter ces plans d’action de ressources propres. En l’absence de financements préétablis, les institutions devront attendre l’état d’urgence ou un appel humanitaire pour agir.
Troisièmement, il convient de renforcer les réseaux hydrauliques face aux risques de pénuries d’eau et d’inondations. Il faudra notamment protéger les infrastructures d’eau et d’assainissement, assurer l’approvisionnement d’urgence dans les zones sujettes à la sécheresse et maintenir les dispositifs de lutte contre les inondations.
Enfin, face au caractère transfrontalier d’El Niño, l’anticipation des risques exige une coordination entre acteurs des secteurs de la météorologie, de l’agriculture, de l’eau, de la santé, de la protection civile, de l’humanitaire et de la sécurité.
El Niño offre l’occasion de renforcer la gestion globale des risques en Afrique. Les décideurs agiront-ils à temps pour préserver les capacités d’adaptation et empêcher qu’un choc prévisible ne devienne irréversible ?
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