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Le recrutement militaire russe utilise des plateformes numériques occidentales

Les pays africains peinent à engager la responsabilité des entreprises numériques dont les plateformes servent l’effort de guerre de la Russie.

Une enquête sur la guerre menée par la Russie en Ukraine a révélé le recours aux ressources numériques de l’Occident pour duper des ressortissants africains, entre autres, à la faveur d’une campagne de recrutement militaire à la fois discrète et décentralisée. Cette campagne s’attache de plus en plus au recrutement de soldats d’origine non russe.

D’après une étude d’iLAB, l’équipe d’investigations techniques de Code for Africa et de ses partenaires, 289 actifs numériques ont servi à attirer des hommes originaires d’Afrique et d’autres pays du « Sud mondial » à coup de publicités mensongères, de fausses recommandations et de promesses de généreux avantages.

Parmi ces actifs figurent des sites Internet, de faux domaines et des profils de réseaux sociaux originaires de Russie et de Biélorussie, mais hébergés sur des serveurs occidentaux. Pour les chercheurs, il s’agit d’une vaste « entreprise de crime organisé » impliquant un réseau obscur d’acteurs et de franchisés.

Par ailleurs, selon eux, la guerre de la Russie est promue « grâce aux outils des pays qui s’y opposent », à savoir des entreprises technologiques occidentales. En effet, les réseaux criminels « détournent » les produits de ces entreprises à des fins criminelles.

Selon les médias, plus de 3 000 Africains originaires notamment du Cameroun, de l’Égypte, du Ghana et du Kenya ont été recrutés dans les forces armées russes. Environ un cinquième d’entre eux a trouvé la mort au front.

Meta, TikTok, Google et autres pourraient s’engager plus pour contrer ces criminels

En Afrique du Sud, le sujet est au cœur d’une affaire qui défraie la chronique. L’animatrice radio Nonkululeko Mantula et quatre autres personnes sont accusées d’avoir recruté des hommes pour combattre en Russie. En février, le ministère sud-africain des Affaires étrangères a entamé le processus de rapatriement de 17 victimes de ces duperies qui, une fois rendues en Russie, avaient été contraintes d’aller au front contre l’Ukraine.

L’enquête d’iLAB a relevé que de nombreux Africains ont été enrôlés après avoir répondu à de banales offres d’emploi pour des travaux de construction, d’assistance à l’obtention de visas, voire des rôles d’acteurs. Les enquêteurs ont mis en lumière une stratégie de type « phénix », axée sur le recours à des sites Internet « jetables » partageant des adresses IP communes.

Ils ont ainsi retracé une « campagne de recrutement décentralisée » comptant jusqu’à 33 opérations fondées sur quatre « enseignes » clés, dont certaines affirmaient sans fondement représenter l’État russe. Pour les chercheurs, les liens communs, comme les adresses IP partagées, suggèrent l’existence d’un contrôle conjoint. Ils pensent que ces recrutements sont le fait d’entreprises russes et d’indépendants situés ailleurs dans le monde.

iLAB soutient que des plateformes comme Meta, TikTok et Google, sur lesquelles les annonces de recrutement sont publiées, pourraient en faire plus pour identifier ces criminels. Certains sites Internet prétendent être approuvés par des médias occidentaux, en utilisant des « blocs visuels d’identité factices ». Ils sont ensuite promus sur les réseaux sociaux, enfreignant les règles propres à ces plateformes.

Meta a déjà détecté et supprimé des contenus de certaines campagnes qui, souvent, refont surface rapidement. Les enquêteurs affirment que les criminels utilisent l’intelligence artificielle pour « lancer un nouveau site » et cacher leur identité sous de faux profils ou des « personnages de synthèse » sur des plateformes comme Facebook. Ils font valoir que si les plateformes examinaient les éléments de facturation et les coordonnées des comptes, elles pourraient permettre d’identifier ces criminels.

Meta a déjà détecté et supprimé certaines campagnes qui, souvent, refont surface rapidement

Justin Arenstein, qui dirige Code for Africa, affirme : « En exposant ces mécanismes, nous souhaitons forcer les entreprises technologiques à agir et inciter les régulateurs à contrôler ces abus de plus près. Ce que nous dénonçons ne concerne pas uniquement les nations dites “avancées”. Tous les pays disposent de lois contre la fraude, la traite des êtres humains et le crime organisé ou l’association de malfaiteurs. »

« Il convient justement d’améliorer la transparence, de renforcer les mécanismes de responsabilisation et la volonté des régulateurs de les faire respecter », renchérit l’avocate Tina Power, directrice générale de Power Law Africa, cabinet de conseil en droit public basé en Afrique du Sud.

Elle nuance toutefois : « La responsabilisation des plateformes est, à ce jour, complexifiée par des questions procédurales de compétence et d’exécution ». Elle affirme que ces défis « sont surmontables, mais ne peuvent être ignorés et doivent être abordés parallèlement à la lutte de fond ».

Le Kenya a connu un certain succès contre le recrutement dans l’armée russe. Plus tôt cette année, Festus Arasa Omwamba, dirigeant de l’agence de recrutement Global Face Human Resources, a été inculpé pour avoir recruté 22 Kenyans en les dupant, et ce, « à des fins d’exploitation ». Les victimes, regroupées dans un bâtiment situé en périphérie de Nairobi, ont été secourues juste avant leur départ pour la Russie.

Il peut toutefois s’avérer plus difficile d’engager la responsabilité des plateformes numériques, dont la plupart sont domiciliées hors d’Afrique.

Demander des comptes aux plateformes numériques, dont la plupart sont hors d’Afrique, est un réel défi

Power relève néanmoins un signal encourageant : « Les efforts engagés au niveau national concernant les litiges et les réformes législatives commencent à produire les outils et les mécanismes nécessaires. Ils sont déployés en parallèle des travaux de la Commission africaine [des droits humains et des peuples] qui vise à élaborer des lignes directrices à l’intention des États relatives à l’intégrité de l’information et à la responsabilisation des plateformes. »

La rapidité avec laquelle les réseaux criminels adaptent leurs tactiques contraste avec le rythme relativement lent de la réglementation et constitue sans doute le plus grand défi. S’y ajoute le manque de volonté politique des dirigeants des pays « cibles » de contester de telles campagnes, a fortiori lorsque des sensibilités géopolitiques sont en jeu.

Les plateformes technologiques rechignent à durcir les règles, craignant d’être accusées de censure. Toutefois, faciliter la traite de ressortissants africains en les recrutant pour une guerre à l’étranger, en violation des lois du pays concerné, pourrait avoir des répercussions beaucoup plus importantes.

 

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