Les contestations électorales au Cameroun impactent les économies frontalières
L’opération « ville morte » a révélé la dépendance économique des pays voisins à l'égard de la stabilité au Cameroun.
Publié le 28 janvier 2026 dans
ISS Today
Par
Titilope F Ajayi
chercheuse principale consultante, Observation du crime organisé et de la violence en Afrique, ISS Nairobi
Le 27 octobre 2025, lorsque le Conseil constitutionnel du Cameroun a annoncé que le président Paul Biya, âgé de 92 ans, avait remporté un huitième mandat, les tensions jusque-là latentes dans le pays ont éclaté. Leurs effets se sont fait sentir au-delà des frontières nationales.
La frustration ne cessait de croître à l'approche des élections du 12 octobre. Les groupes de la société civile et les jeunes doutaient ouvertement que le système politique au pouvoir construit autour de Biya et de son parti permette un véritable changement. Pourtant, des millions de Camerounais ont voté dans cet espoir.
Cependant, immédiatement après l’annonce des résultats par le Conseil constitutionnel attribuant 53,66 % des voix à Biya, le principal candidat de l'opposition, Issa Tchiroma Bakary, en a contesté la véracité, alléguant des fraudes et des irrégularités. Bakary avait déjà revendiqué la victoire, publiant les données des bureaux de vote sur les réseaux sociaux pour confirmer son score de 54,8 %.
Les manifestations et les affrontements avec les forces de sécurité dans les grandes villes ont fait 16 morts, selon les autorités gouvernementales. Des observateurs indépendants et des sources humanitaires ont mentionné 30 à 48 morts et plus de 800 arrestations.
L'appel national aux villes mortes de Bakary, du 3 au 5 novembre en réponse à la répression, a trouvé un large écho dans tout le pays et a eu des conséquences immédiates. Les travailleurs journaliers se sont retrouvés privés de leurs revenus, les perturbations des transports ont isolé certains quartiers et les prix des produits de première nécessité ont augmenté. Les conséquences régionales ont été encore plus importantes.
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Les répercussions sur les pays voisins
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L’action villes mortes a ralenti l'activité économique du port de Douala, plaque tournante de l’économie et de la logistique au Cameroun et point d'entrée pour le commerce avec la République centrafricaine (RCA) et le Tchad. Les opérateurs portuaires ont signalé des retards dans la manutention et la distribution des marchandises. Une entreprise a estimé que Douala perdait plus de 10 milliards de FCFA par jour (environ 18 millions de dollars USD). Ces pertes se sont ajoutées à celles provoquées par le retrait des investisseurs étrangers dans l’attente de la restauration d’une stabilité politique totale.
La RCA a été immédiatement gravement touchée. Plus de 80 % de ses importations transitent par le corridor Douala-Bangui, qui va de Douala, située sur la côte, au centre du pays jusqu’à la RCA. Les agences de la Banque mondiale et des Nations unies (ONU) qui fournissent des appuis logistiques ont souligné à plusieurs reprises la dépendance de Bangui à l'égard de cette unique voie qui part de la côte pour l'approvisionnement en carburant, en médicaments, en denrées alimentaires et en fournitures humanitaires.
Les camions étant bloqués le long de la route, les retards de transport se sont répercutés sur les marchés de Bangui : les prix de l'huile de cuisson, du riz et de la farine ont grimpé en flèche, et les commerçants ont signalé un rapide épuisement des stocks. Les familles ont déclaré avoir réduit leurs dépenses, dilué leurs repas et remplacé l'huile par de l'eau.
Pour un pays en proie à une insécurité chronique et à une faible production intérieure, même une brève perturbation au Cameroun a aggravé les difficultés. Cela montre à quel point la dépendance de la RCA vis-à-vis de Douala est devenue précaire et comment l'instabilité politique au Cameroun peut accroître la fragilité transfrontalière.
Pour le Tchad, même de courts retards se traduisent par une hausse des prix et des pénuries
Le Tchad, pays enclavé, est également exposé, le corridor Douala-N'Djamena étant la principale artère commerciale pour la plupart de ses importations. Cela est dû aux restrictions de circulation imposées depuis 2013 par Boko Haram sur le corridor Gamboru-Fotokol-Kousseri-N'Djamena, qui relie le nord-est du Nigeria au Tchad en passant par le Nord du Cameroun.
Pendant ces trois jours, une partie des activités de transport routier et d'entreposage à Douala a été paralysée. Les associations professionnelles camerounaises ont averti que les chaînes d'approvisionnement, déjà fragiles, risquaient d’être perturbées. Les opérateurs logistiques se sont inquiétés du retard accumulé, les camions, les magasins et les entrepôts étant également restés paralysés.
Pour le Tchad, même de courts retards se traduisent par une hausse des prix de détail et des pénuries d'approvisionnement, en particulier à N'Djamena et dans les communautés frontalières. Ces pressions aggravent les vulnérabilités, notamment sur le plan des déplacements en raison de la crise au Soudan et de l'insécurité dans le bassin du lac Tchad. Lorsque la logistique ralentit, les commerçants ont souvent recours à des voies informelles, ce qui expose les chaînes d'approvisionnement aux groupes armés et augmente les risques de contrebande et de taxation illicite.
Les moyens de subsistance dans les régions frontalières reposent sur les réseaux commerciaux
La frontière nord entre le Cameroun et le Nigeria est un entrelacement dense de routes commerciales, de marchés agricoles et de communautés de transit sur lequel reposent les moyens de subsistance des populations frontalières. Pendant l’opération villes mortes, les commerçants de Maroua, chef-lieu de l'Extrême-Nord du Cameroun, ont déclaré que leurs marchandises « commençaient à pourrir » en raison de la fermeture des marchés et du ralentissement des transports à l'échelle nationale.
L’opération a également affecté le corridor Mubi-Guider-Garoua, seule route sécurisée reliant le nord-est du Nigeria au Nord et à l'Extrême-Nord du Cameroun, essentielle pour le transport des céréales, du bétail, du carburant et des motos entre les deux pays. Les attaques répétées de Boko Haram ont perturbé les itinéraires alternatifs. L’action villes mortes a ralenti la circulation et restreint davantage l’accès au marché le long de ce trajet.
Garoua, ville natale de Bakary et chef-lieu de la région Nord du Cameroun, et les villes voisines ont connu un ralentissement du commerce local et une diminution des mouvements transfrontaliers dont dépendent les commerçants nigérians et camerounais. Dans une région où l'insécurité limite déjà la mobilité, même une brève interruption du côté camerounais peut perturber les marchés des villes nigérianes voisines telles que Yola et Mubi.
Les élections des États corridors impactent les moyens de subsistance et la stabilité aux frontières
Les recherches de l'Institut d'études de sécurité sur la dynamique de la frontière entre le Nigeria et le Cameroun soulignent ce risque : les chocs internes dans un État perturbent le commerce transfrontalier, compliquent la surveillance et affaiblissent la planification opérationnelle conjointe. Dans une région où les communautés dépendent des flux prévisibles de marchandises et où les forces de sécurité reposent sur un soutien mutuel, une crise politique d'un côté de la frontière devient une vulnérabilité partagée.
Tous ces événements montrent que la stabilité politique du Cameroun est un bien public régional. On n'est pas seulement face à une économie nationale : le pays constitue un axe de transit, notamment pour les régions d'Afrique centrale et occidentale dont la diversification logistique dépend des corridors de transit.
Les élections dans ces États corridors sont par conséquent des évènements transnationaux qui se répercutent sur le commerce, les moyens de subsistance, l'aide humanitaire et la stabilité des zones frontalières. La crise camerounaise a précipité et amplifié des fragilités régionales.
Les tensions semblent s'être apaisées, mais la crise est loin d'être résolue. La décision de Bakary de se réfugier au Nigeria et la détermination du Cameroun à le poursuivre en tant que « criminel dangereux » maintiennent la tension politique à un niveau élevé et prolongent l'impasse post-électorale.
Toute tentative d'arrestation ou d'attaque contre Bakary pourrait raviver les manifestations. Compte tenu de la rapidité avec laquelle les troubles post-électoraux se sont propagés au-delà des frontières, une nouvelle flambée ne se limiterait pas à Yaoundé ou à Douala. Pour une région déjà en proie à des conflits, des déplacements de population et des difficultés économiques, les conséquences potentielles seraient désastreuses.
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