Cameroun–RCA : agir de concert contre le trafic d’or
Un plan en quatre volets permettrait d’endiguer l’économie de l’exploitation artisanale de l’or, moteur de la criminalité transfrontalière.
Publié le 12 mars 2026 dans
ISS Today
Par
Aicha Pemboura
chercheuse, Observatoire de l'Afrique centrale sur le crime organisé et la violence, ISS
Le commerce illicite de l'or des mines artisanales attise la criminalité et les conflits armés dans la région transfrontalière entre le Cameroun et la République centrafricaine (RCA). Le secteur aurifère est désormais un élément majeur du marché criminel le long de la frontière, favorisé par la corruption et la faible application des réglementations.
Un rapport de l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) sur le Cameroun indique que le pays a produit 953 kg d'or en 2023, mais que seuls 22 kg ont été officiellement exportés. L'ITIE indique que les importations en provenance des Émirats arabes unis s’élevaient à elles seules à 15 tonnes, pour une valeur d'environ 539 milliards de francs CFA (949 millions de dollars US).
Il existe clairement un écart considérable entre la production et les exportations officiellement enregistrées et les volumes d'or importés par les partenaires commerciaux. Cela suggère qu'une grande partie de l'or extrait, notamment des mines artisanales, contourne les circuits officiels au profit de réseaux informels ou de la contrebande.
L'exploitation minière artisanale illégale au Cameroun et en RCA concerne principalement l'or et les diamants, bien que la production aurifère soit nettement plus importante en volume et en valeur. Elle est intégrée à des réseaux de contrebande et permet aux groupes armés de financer leurs activités.
Les réseaux criminels transnationaux sont associés aux groupes armés centrafricains, tels que Retour, Récupération, Réhabilitation (3R), l'Union pour la paix en Centrafrique (UPC) et le Mouvement patriotique centrafricain (MPC). Ces groupes tirent leurs ressources principalement du contrôle des sites miniers, de la taxation du commerce illicite de l'or et des parcours de transhumance.
Les militants, qui profitent de la porosité des frontières et de l'instabilité régionale, sont impliqués dans des rivalités armées locales et des affrontements avec les forces de sécurité et les milices de la RCA. Malgré les accords de paix signés en 2025 entre le gouvernement et les groupes armés, ceux-ci continuent de nourrir des liens avec l'économie parallèle, en particulier l'exploitation illégale de l'or, qui alimentent le conflit.
Les groupes armés imposent des taxes à tous les acteurs du secteur aurifère dans les zones frontalières
Les groupes armés protègent les sites de commerce illégal dans les zones frontalières, tels que Garoua-Boulaï dans l'est du Cameroun et Cantonnier dans l'ouest de la RCA, qui constituent des espaces de transit vitaux entre les deux pays. Les militants contrôlent également d'autres voies de communication reliant la RCA au Cameroun et au Tchad.
Bien que l'exploitation minière artisanale en RCA soit réglementée, de nombreux mineurs et commerçants travaillent sans permis d'exploitation dans des zones non autorisées ou contournent les circuits commerciaux officiels. Les données recueillies sur le terrain par l'Institut d'études de sécurité en décembre 2025 ont révélé que les groupes armés imposaient des taxes et des prélèvements aux exploitants artisanaux, aux collecteurs d'or et aux commerçants qui travaillaient dans les territoires frontaliers.
Ces pratiques, perçues comme arbitraires et coercitives, alimentent les tensions entre les communautés locales, les commerçants et les forces de sécurité. La police et l'armée sont tour à tour accusées de passivité et de collusion dans la gestion de ces flux illicites.
Dans les réseaux criminels on trouve également des intermédiaires clandestins, parfois en relation avec des fonctionnaires corrompus, qui contrôlent les chaînes d'approvisionnement d’or et acheminent les produits vers les marchés internationaux à travers des réseaux de contrebande complexes.
Comme dans de nombreuses économies minières africaines, le secteur aurifère en RCA et au Cameroun est peu réglementé en raison de son caractère informel et d’une gouvernance défaillante. Dans les deux pays, ces lacunes sont exploitées par des groupes armés, des réseaux criminels organisés, des intermédiaires du commerce des minerais et des fonctionnaires qui facilitent ou tolèrent ces transgressions. Ceux-ci falsifient des documents, utilisent des sociétés écrans et forment des collusions pour dissimuler leurs activités et échapper aux sanctions.
Les faibles capacités des autorités minières, douanières et des forces de sécurité au Cameroun et en RCA aggravent la situation. La corruption et l'influence des élites politiques et économiques entravent l'application des réglementations.
Les deux pays ont des mécanismes pour tracer et réglementer l'or, qui restent cependant insuffisants
Les deux pays disposent de mécanismes qui permettent de tracer et de réglementer l'or, tels que l'enregistrement des sites miniers artisanaux, les cartes d'identité pour les mineurs et les registres des achats et des déclarations douanières. Là-aussi, la mise en œuvre de ces mesures est insuffisante et les intérêts économiques divergents des États voisins freinent la coopération régionale.
L'ITIE encourage la déclaration des revenus, mais peine à remplir son rôle de surveillance en raison d’un manque de capacités techniques des institutions nationales, de coordination entre les institutions et d’harmonisation transfrontalière.
Le crime organisé lié à l'exploitation illégale de l'or artisanal au Cameroun et en RCA ne peut être résolu par un seul État : les deux pays doivent agir. Selon l’avis général, la formalisation du secteur améliorerait la traçabilité et freinerait les flux illicites. Elle pourrait également protéger les droits des travailleurs et l'environnement, générer des recettes pour l'État et renforcer la capacité du gouvernement dans la supervision de l'extraction de l'or.
Toutefois, son succès dépend de trois facteurs : la manière dont elle est mise en œuvre, l'intégration ou non des mineurs artisanaux et l'harmonisation des lois afin d'éviter la création de nouvelles lacunes susceptibles d'être exploitées.
Un plan d'action ciblé, coordonné par les deux pays, est nécessaire, axé sur quatre points.
Il faudrait tout d’abord faire progresser la formalisation des sites miniers prioritaires dans l'est du Cameroun et en RCA (Nana-Mambéré, Mambéré-Kadéï, Sangha-Mbaéré). Des projets pilotes dans les zones d'exploitation minière intensive pourraient être entrepris avec le soutien de l'ITIE et de la Banque mondiale afin de voir comment légaliser l'exploitation minière artisanale.
Il faut formaliser le secteur pour améliorer la traçabilité et freiner les flux illicites
Au Cameroun, des initiatives ont été lancées pour réglementer l'activité minière. Le Code minier a été renforcé et des obligations environnementales pour les opérateurs ont été introduites. En RCA, la formalisation est limitée en raison de contraintes sécuritaires et institutionnelles.
Le deuxième point concerne le soutien à la mécanisation. Avec l’appui technique et financier de partenaires internationaux, les autorités minières nationales pourraient coordonner la fourniture d'équipements et de formations afin d'améliorer la sécurité et la productivité sur les sites formalisés.
Ensuite, les capacités locales devraient être renforcées afin de mieux gérer les ressources, prévenir les conflits et lutter contre les pratiques illicites. Les autorités responsables des mines pourraient dispenser des formations aux autorités locales, aux coopératives minières et aux organisations de la société civile, avec l’aide des partenaires au développement.
Enfin, le quatrième point d'action consisterait à créer un comité de suivi conjoint entre le Cameroun et la RCA. Les deux pays auraient ainsi la possibilité d'échanger régulièrement des informations, de coordonner leurs activités et de lutter contre le trafic illicite. Le comité devrait travailler avec les parties prenantes locales et les organisations régionales, telles que la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale.
Le comité pourrait également contribuer à renforcer la vérification des documents d'exportation et la coopération internationale pour lutter contre les irrégularités.
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