Le banditisme détruit les moyens de subsistance à la frontière du Niger

2022-05-16

Au Niger, le conflit avec Boko Haram dans la région de Diffa, à l’est, et la crise du Liptako Gourma dans les régions de Tillabéri et Tahoua, à l’ouest, focalisent l’attention internationale. Or, l’insécurité croissante dans la région de Maradi, à la frontière centre-sud avec le Nigeria, est une nouvelle source de préoccupation pour les autorités nationales.

La région de Maradi est touchée depuis 2017 par l’expansion du banditisme organisé et violent qui sévit dans le nord-ouest du Nigeria voisin, et qui se manifeste notamment par des vols de bétail et des enlèvements de personnes contre rançon. Des groupes de bandits armés, opérant à partir des États de Sokoto, Zamfara et Katsina au Nigeria, franchissent la frontière la nuit à moto pour commettre leurs forfaits, avant de se replier dans les zones boisées et la forêt de Baban Rafi à cheval entre les deux pays.

Frontière centre-sud du Niger

Frontière centre-sud du Niger

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Pour la seule année 2021, un journal local, le Souffle de Maradi, a répertorié le vol de 2 735 animaux, l’enlèvement de 91 personnes et le paiement de 51 millions de francs CFA (plus de 77 500 €) de rançon par les familles des otages. Et la situation ne fait qu’empirer : au cours du premier trimestre 2022, le Groupe de travail Protection du Niger, section nationale d’un réseau mondial d’acteurs humanitaires, a rapporté 76 nouveaux incidents dans la région, dont des viols, des attaques, des vols de bétail et 29 enlèvements.

Craignant ces groupes de bandits, les populations frontalières ne peuvent plus exploiter leurs espaces pastoraux et leurs champs de culture. En avril 2021, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies recensait plus de 25 000 Nigériens contraints de fuir leurs terres pour vivre à proximité d’agglomérations mieux protégées comme Serkin Yamma, Gabi, Madarounfa et Maradi.

Le chômage et la réduction des espaces pastoraux conduisent les jeunes Nigériens à rejoindre des groupes de bandits nigérians

À ces déplacés internes sont venus s’ajouter plus de 81 000 Nigérians originaires des États de Katsina, Zamfara et Sokoto, qui ont trouvé refuge au Niger. Si certains sont accueillis par des membres de leur famille, la plupart sont regroupés sur des sites où ils vivent dans des conditions difficiles, avec une aide alimentaire limitée.

Pour endiguer cette insécurité, le Niger a déployé en 2020 un dispositif dénommé Faraoutar Bushiya (« chasse au hérisson » en langue Haoussa) le long de la frontière avec le Nigeria. Cette opération mobilise plus de 1 000 agents issus de l’armée, la gendarmerie, la police et la Garde nationale. Ses capacités ont été renforcées en août 2021 à la suite d’une visite du président Mohamed Bazoum dans la région. D’après les autorités, la montée en puissance du dispositif a sensiblement fait baisser la tension dans la zone de Maradi. L’insécurité persiste pourtant, les bandits poursuivant leurs incursions dans les villages isolés.

L’absence d’emploi a poussé des milliers de jeunes vers le petit commerce entre le Nigeria et le Niger

Face au caractère transnational de ce fléau, le gouvernement nigérien penche de plus en plus pour une approche intégrée, basée sur une mutualisation des efforts avec le Nigeria. Dans cette perspective, les autorités de la région de Maradi et celles des États fédérés de Katsina et Zamfara se sont rencontrées le 25 mars pour poser les jalons d’une meilleure coordination. Cette démarche vise à revigorer la coopération entre les forces de défense et de sécurité des deux pays afin de mieux protéger les communautés locales.

Mais pour résoudre définitivement le problème, il faudrait traiter les causes profondes qui conduisent certains Nigériens à rejoindre des groupes de bandits nigérians, notamment la réduction des espaces pastoraux et le chômage des jeunes.

La dégradation des pâturages, due à la perturbation du régime des pluies, compromet l’activité des éleveurs. Sous l’effet d’une démographie dynamique, l’extension des cultures agricoles au-delà des zones attribuées empiète sur les aires de pâturages et les couloirs de transhumance, augmentant les risques de conflits entre agriculteurs et éleveurs et plongeant ces derniers dans le désespoir.

Mettre un terme à la contrebande de carburant sans offrir d’autres perspectives aux jeunes pourrait aggraver l’insécurité

Des dispositions doivent être prises pour protéger les espaces pastoraux. Une meilleure gestion des terres cultivées peut contribuer à ralentir leur expansion, tout en améliorant leur productivité. Une application rigoureuse de l’ordonnance sur le pastoralisme, qui régit la répartition des terres, favoriserait la protection du cheptel et la sauvegarde de l’activité des éleveurs, sans nuire à celle des agriculteurs.

Le chômage des jeunes constitue un autre problème majeur. Plus de 54 % de la population de Maradi a moins de 15 ans. L’absence d’emploi a poussé des milliers de jeunes vers des métiers de petit commerce entre le Nigeria et le Niger. La contrebande de carburant est ainsi devenue l’unique source de revenus de bon nombre d’entre eux.

Or, cette fraude occasionne de lourdes pertes pour l’économie du pays et représente une menace pour la sécurité des populations. En janvier 2006, l’explosion d’un dépôt de carburant de contrebande a fait 250 blessés à Maradi. Un accident similaire sur le marché d’Agadez, dans le nord du pays, a entraîné la mort d’au moins une personne en 2017.

Pourtant, mettre un terme à cette activité illicite sans offrir d’autres perspectives aux jeunes de Maradi pourrait aggraver la situation. Des milliers d’entre eux se retrouveraient sans gagne-pain, risquant alors de basculer dans le banditisme. Un programme régional d’insertion socioéconomique pourrait aider les vendeurs de carburant de contrebande à se reconvertir dans des activités légales telles que le commerce, l’élevage ou l’agriculture.

Enfin, il est important que le Niger et le Nigeria améliorent leur gestion conjointe de la zone frontalière, afin que les bandits ne puissent pas frapper dans un pays et se réfugier dans l’autre. C’est à cette condition seulement que les villageois et les éleveurs des deux pays pourront rentrer chez eux en toute sécurité.

Hassane Koné, chercheur principal, Programme Sahel, Bureau régional de l’ISS pour l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le bassin du lac Tchad

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Image : © Marco Longari / AFP

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Cet article est publié avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. L’ISS exprime sa reconnaissance aux membres suivants du Forum de Partenariat de l’ISS : la Fondation Hanns Seidel, Open Society Foundation, l’Union européenne et les gouvernements du Danemark, de l’Irlande, de la Norvège, des Pays-Bas et de la Suède.

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