L’Afrique ne devrait pas sous-estimer l’influence déstabilisatrice de la Russie
En tant que région, l’Afrique ne s’intéresse peut-être pas à la guerre en Ukraine, mais la guerre, elle, s’intéresse à l’Afrique.
Alors que ce 24 février marque le premier anniversaire de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il semble qu’il est temps que l’Afrique adopte une approche commune sur le conflit. À ce jour, l’agression russe a suscité des réactions contradictoires sur le continent, comme en témoignent les votes équivoques concernant les nombreuses résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies, y compris sur la décision d’hier, appelant à un arrêt immédiat des hostilités.
Mais il semble que le sommet ordinaire de l’Union africaine (UA), qui s’est tenu à Addis-Abeba le week-end dernier, n’ait donné lieu à aucune tentative de parvenir à une position commune. Des participants ont confié à ISS Today que le sujet n’avait pratiquement pas été évoqué, en dehors d’une brève discussion concernant les effets de la guerre sur l’insécurité alimentaire.
Les dirigeants ont peut-être considéré qu’il s’agissait là d’un sujet trop clivant. Ou peut-être que le fait d’éviter le sujet reflétait la position dominante de non-alignement par rapport à ce qui est devenu une sorte de nouvelle guerre froide. Mais ainsi que le faisait sinistrement remarquer Léon Trotski : « Si vous ne vous intéressez pas à la guerre, la guerre, elle, s’intéressera à vous ».
Le sommet de l’UA de février n’a pas tenté de parvenir à une position commune sur l’Ukraine
Outre les pénuries alimentaires, la guerre peut avoir des répercussions moins évidentes sur l’Afrique. Et celles-ci pourraient compromettre les grandes ambitions de l’UA, à savoir mettre en place des États stables et des démocraties fortes, et « faire taire les armes ».
La résurgence des coups d’État militaires en Afrique a été l’un des sujets explicitement abordé lors du sommet. Quatre États membres (le Mali, le Burkina Faso, la Guinée et le Soudan) ont été suspendus de l’UA en raison de « changements inconstitutionnels de gouvernement », notamment à la suite de coups d’État militaires. À l’issue de la réunion, les chefs d’État et de gouvernement ont insisté sur le fait qu’ils montreraient une « tolérance zéro » à l’égard de ces prises de pouvoir et qu’ils maintiendraient la suspension des quatre pays concernés.
Toutefois, le Commissaire de l’UA aux Affaires politiques, à la paix et à la sécurité, Bankole Adeoye, a déclaré lors d’une conférence de presse que la Commission de l’UA était « prête à aider ces États membres à revenir dans le cadre de l’ordre constitutionnel. L’idée est que la démocratie doit prendre racine et qu’elle doit être encouragée et protégée ».
Mais c’est la voie pour y parvenir qui pose réellement un problème, un dilemme que l’UA, les communautés économiques régionales d’Afrique et la communauté internationale n’ont toujours pas résolu. Pour enrayer cette série de coups d’État, il faudra trouver un juste équilibre entre les sanctions et les mesures de renforcement des structures politiques et de gouvernance, en particulier dans les pays en pleine transition politique.
La guerre pourrait saper l’ambition de l’UA d’avoir des démocraties stable et de faire taire les armes
Le contexte sécuritaire de chaque pays est tout aussi important, surtout lorsque la présence d’une organisation de sécurité étrangère peut constituer un facteur d’instabilité. Ce qui semble probable, par exemple, dans le cas du Mali où la junte militaire qui a pris le pouvoir a fait appel aux services du groupe militaire privé russe Wagner, largement considéré comme agissant pour le compte du Kremlin.
Certes, Wagner et plus généralement la Russie se sont précipités au Mali après l’expulsion de la France par la junte, à la suite de la détérioration des relations entre les deux pays, la France ayant critiqué le coup d’État. La Russie n’a pas de tels scrupules en matière de démocratie ; elle semble bien exploiter le vide créé par le retrait de la France et vouloir contrecarrer l’influence des pays occidentaux en Afrique.
De son côté, Wagner exploite d’autres opportunités qui pourraient se présenter sur le continent, comme dans les ressources naturelles. Or, selon les États-Unis, il s’agirait là d’une tactique russe pour financer sa guerre en Ukraine et ailleurs. Un nouveau rapport de l’Initiative mondiale examine dans le détail les opérations de Wagner en Afrique et enquête sur ses liens avec l’État russe et le crime organisé.
Le président ghanéen Nana Akufo-Addo avait prévenu que le Burkina Faso, à l’instar du Mali, avait déjà conclu un accord pour recevoir l’appui de Wagner, les militaires au pouvoir ayant également expulsé les soldats français et se cherchant de nouveaux amis.
Les liens entre la Russie et l’Afrique restent essentiellement militaires, sans condition de démocratie
Si suspendre ces pays de l’UA a un effet dissuasif pour les auteurs de coups d’État, il est à relativiser tant que des juntes, comme au Mali et au Burkina Faso, pourront se tourner vers la Russie pour obtenir un appui.
Pendant ce temps au Soudan, le soutien de Wagner et plus largement de la Russie a pour effet de ralentir la transition vers une démocratie civile. On signale que Wagner a d’abord essayé de maintenir en place le régime chancelant du président Omar el-Béchir. Puis, après son éviction en 2019, le groupe Wagner a pesé de tout son poids pour soutenir les autorités militaires qui ont sabordé les négociations sur la démocratie en s’emparant du pouvoir militaire lors d’un coup d’État en 2021.
Wagner pourrait également être en bonne place pour intervenir au Cameroun, en partie en jouant sur les tensions et la violence croissantes entre le gouvernement et les groupes séparatistes dans les régions anglophones. Wagner pourrait également considérer le Cameroun comme une ouverture sur la mer, qui lui permettrait d’exporter les ressources naturelles qui lui sont accordées en République centrafricaine en échange du soutien au gouvernement instable de Faustin-Archange Touadéra.
Quelles répercussions la guerre en Ukraine a-t-elle eu sur la présence de Wagner et de la Russie en Afrique ? Elle a provoqué une avalanche d’initiatives diplomatiques de la Russie et des puissances occidentales désireuses d’élargir leurs cercles d’amis dans un monde de plus en plus incertain et hostile. La Russie, en particulier, a plus que jamais besoin d’alliés pour contrer son isolement dû aux sanctions occidentales.
Les liens que la Russe tisse avec les pays africains concernent en grande partie le domaine militaire et la vente d’armes. Dans un nouveau rapport, Priyal Singh, chercheur principal à l’Institut d’études de sécurité (ISS), note que le principal engagement économique de la Russie passe depuis longtemps par le secteur de l’armement. « Les ventes d’armes russes sont souvent considérées comme un moyen essentiel dont la Russie tire parti pour établir, maintenir et étendre son influence politique dans certains États africains », explique-t-il.
En ce qui concerne les autres produits de base, le commerce russe avec l’Afrique est éclipsé par celui de l’Occident et de la Chine. Le rapport de l’ISS souligne que la Russie était le premier fournisseur d’armes du continent entre 2017 et 2021 (et le deuxième dans le monde), selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm. La Russie représentait 44 % des importations d’armes en Afrique, loin devant les États-Unis (17 %), la Chine (10 %) et la France (6 %).
Il est difficile de savoir si la guerre en Ukraine a eu un effet négatif sur les ventes d’armes russes. D’après certaines évaluations occidentales, la Russie ne fabriquerait pas suffisamment de munitions pour remplacer les missiles et les obus tirés sur l’Ukraine, et se serait donc tournée vers l’Iran pour s’approvisionner. Se tourne-t-elle également vers l’Afrique ? Stephen Kotkin, spécialiste de la Russie à l’université de Stanford, a déclaré au magazine The New Yorker que la Russie rachetait des armes à des pays africains pour réapprovisionner son arsenal en baisse en Ukraine. Un autre expert en armement russe se montre sceptique sur ce point et estime qu’aucun fait ne vient confirmer ces dires.
Dans l’ensemble, les liens de la Russie avec l’Afrique restent essentiellement militaires, sans aucune contrepartie démocratique, une situation peu susceptible de faire progresser les valeurs fondamentales de gouvernance du continent ou de faire taire les armes.
On peut faire valoir que la Russie a intensifié son engagement militaire avec l’Afrique – y compris par le biais de Wagner – avant même que la Russie n’envahisse l’Ukraine le 24 février de l’année dernière. N’oublions pas que, comme tout Ukrainien vous le rappellera, la guerre de la Russie contre l’Ukraine n’a pas commencé le 24 février 2022 mais bien le 20 février 2014, lorsqu’elle a envahi et annexé la Crimée.
Trois mois plus tard, le « chef cuisinier » de Poutine, Evgueni Prigojine, créait Wagner, initialement pour infiltrer le Donbass. Puis le groupe a étendu ses tentacules jusqu’en Syrie et en Afrique. De ce point de vue, la guerre de la Russie contre l’Ukraine a un impact sur l’Afrique depuis un certain temps.
Peter Fabricius, consultant, ISS Pretoria
Image : © Olympia de Maismont/AFP
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