L’unité du golfe de Guinée confrontée aux menaces maritimes
La Force opérationnelle maritime combinée est une réponse collective à la piraterie et autres crimes maritimes qui sévissent du Sénégal à l’Angola.
Publié le 24 juin 2026 dans
ISS Today
Par
Martin Ewi
chercheur principal, Menaces transnationales et criminalité organisée, ISS
Une nouvelle force d’intervention rapide pour le golfe de Guinée s’est donné pour mission de prévenir les menaces maritimes, en particulier la piraterie, et de protéger l’économie bleue de la région. Lancée le 1er juin, la Force opérationnelle maritime combinée (CMTF) est une initiative conjointe ambitieuse menée par six pays : la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, le Libéria, le Nigeria et la Sierra Leone.
La CMTF couvre 26 pays qui totalisent plus de 6 000 km de côtes, du Sénégal à l’Angola. Ces dix dernières années, le golfe de Guinée est devenu tristement célèbre pour sa criminalité maritime. Il était autrefois considéré comme le haut lieu mondial de la piraterie. La région est également confrontée au soutage illégal, aux vols à main armée, aux enlèvements, à la criminalité transnationale organisée, à la pêche illégale et au terrorisme.
Des efforts régionaux soutenus ont permis de freiner la piraterie dans le golfe de Guinée. Cependant, la récurrence des enlèvements et d’autres attaques violentes montre que l’insécurité maritime demeure. Elle perturbe le commerce et le développement et sape la confiance des investisseurs dans l’économie bleue.
|
Pays et zones maritimes du golfe de Guinée
|
Basée à Lagos, au Nigeria, la CMTF incarne le renouvellement de l’engagement des pays membres à lutter contre ces menaces. La force opérationnelle entreprendra des opérations de surveillance, d’interception, de collecte de renseignements, de patrouilles, de recherche et de sauvetage.
La CMTF n’est pas le premier mécanisme maritime régional mis en place dans le golfe de Guinée. Parmi d’autres initiatives, le Code de conduite de Yaoundé a été instauré en 2013 pour régir la coopération entre les États d’Afrique occidentale et centrale en matière de piraterie et d’autres activités maritimes illicites. Cependant, de sérieux problèmes ont entravé ces initiatives. La CMTF doit en tirer les leçons pour éviter un sort similaire.
Le commandant de la CMTF, le commodore Mohammad Shettima, a déclaré à ISS Today : « La force opérationnelle a pour mission de compléter et de combler une lacune importante dans l’architecture [de Yaoundé], en fournissant des capacités de surveillance rapides, cinétiques et disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ».
Jusqu’à présent, le point faible le plus évident du Code de conduite de Yaoundé résidait dans l’absence de réponse militaire rapide face à la piraterie et aux autres menaces en haute mer, en particulier à la suite d’alertes précoces ou de signalements d’incidents. Or, cette capacité d’intervention militaire est essentielle pour dissuader les activités criminelles dans la région.
L’existence du groupe de travail témoigne d’une volonté politique qu’il ne faut pas sous-estimer
Une volonté politique insuffisante et le manquement des pays membres à leurs responsabilités expliquent également la lenteur des progrès du code de conduite. Les disparités de fonctionnement des structures étatiques chargées de la sécurité maritime constituent un autre facteur. Si elles ne sont pas corrigées, ces faiblesses pourraient compromettre l’efficacité de la force opérationnelle.
En tant que mécanisme lancé et promu par le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (UA) et le Conseil de sécurité des Nations unies (ONU) depuis 2021, la CMTF pourrait s’assurer de leur soutien pour obtenir l’adhésion des pays membres.
Alors que la CMTF instaure les fondements politiques, juridiques et opérationnels nécessaires, les partenaires extérieurs peuvent continuer à apporter leur appui en matière de formation, de financement et d’assistance technique. Toutefois, l’objectif à long terme est que les États de la région fournissent eux-mêmes les capacités requises. Cela renforcera l’appropriation et la domination africaines dans cette initiative.
La force opérationnelle devrait compter 1 500 membres et disposer d’une flotte avec des moyens de surface, aériens et des capacités de surveillance maritime électronique. À ce jour, seul le Nigeria, qui a joué un rôle de premier plan, a fourni la flotte de la CMTF, composée de trois navires, d’un hélicoptère, de trois camions militaires, de deux fourgonnettes et de deux pick-up. Le Nigeria a également mis à disposition des bureaux temporaires et 12 membres des effectifs de la marine.
Les défis de la CMTF sont communs à la plupart des nouveaux dispositifs de sécurité multilatéraux
Bien que la CMTF puisse mobiliser le soutien et les ressources de partenaires privés et internationaux, elle dépend actuellement entièrement des engagements des États membres.
Les défis opérationnels, politiques et liés aux ressources auxquels est confrontée la CMTF sont communs à la plupart des dispositifs de sécurité multilatéraux à leurs débuts. L’existence même de cette force opérationnelle témoigne d’une volonté politique qu’il ne faut pas sous-estimer.
Le rôle du Nigeria en tant que principal promoteur mérite d’être salué. Afin de favoriser la pérennité de l’initiative et une appropriation plus large, les États membres devraient s’accorder sur le partage des charges pour ne pas donner l’impression que le Nigeria assume une responsabilité plus lourde que les autres pays.
Le renforcement de l’engagement collectif des États du golfe de Guinée dans le domaine de la sécurité maritime reflète une tendance internationale qui s’étend sur trois décennies. Des initiatives conduites dans l’océan Indien, telles que les Forces maritimes combinées (CMF), l’opération Atalante de la Force navale de l’Union européenne et la Force opérationnelle combinée 151 ont reconnu la nature transnationale de la sécurité maritime. Elles confirment l’intérêt des plateformes maritimes collectives pour instaurer la confiance et partager des informations, ainsi que des pratiques opérationnelles communes.
La CMTF montre que les États du golfe de Guinée sont prêts à adapter ces principes à une initiative africaine. Les partenaires extérieurs ont toujours un rôle de soutien important par le biais de la formation, du transfert de technologies, de la réforme juridique et l’apport de capacités spécialisées telles que la surveillance par satellite. Toutefois, il doit compléter la responsabilité régionale mais ne pas s’y substituer.
La CMTF doit démontrer sa valeur ajoutée pour maintenir la dynamique régionale
Bien que 11 États aient signé le concept d’opérations de la CMTF, seuls six ont décidé de devenir des pays « pionniers ». Cela n’a rien d’inhabituel. La CMF, par exemple, a vu le jour en 2001 avec seulement 12 pays et compte aujourd’hui 47 membres. Cela met toutefois en évidence le défi que représentent l’unification de la région du golfe de Guinée et l’instauration d’une coopération entre les États membres.
L’autre préoccupation concerne le financement et la mobilisation des ressources. Le fait que le Nigeria ait pourvu la CMTF pour le lancement de ses opérations est un signe encourageant. Cependant, il en faut beaucoup plus, et la force opérationnelle doit démontrer sa valeur ajoutée dès que possible afin de maintenir l’élan et d’accroître la participation à l’échelle régionale.
Les pays pionniers de la force opérationnelle ont la responsabilité de forger une unité d’intention et de mobiliser les ressources de la région. Ils doivent également s’assurer du soutien de partenaires extérieurs, notamment en matière de formation, de transfert de technologies, de renforcement des capacités et d’assistance technique spécialisée.
Avant tout, il faudra obtenir un appui politique continu de la part de l’ONU, de l’UA et d’autres institutions internationales, continentales et régionales.
Si vous souhaitez republier des articles ISS Today, veuillez nous écrire. Les droits exclusifs de re-publication ont été accordés à Premium Times, au Nigeria, et à News24, en Afrique du Sud.