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L’épineuse équation des alliances sécuritaires en Afrique centrale

Les rôles des forces étatiques, des milices et des groupes d’autodéfense se confondent, rendant l’insécurité plus rentable et les conflits difficiles à résoudre.

En Afrique centrale, il devient difficile de distinguer ceux qui sont chargés d’assurer la sécurité de ceux qui pérennisent la criminalité et les conflits. L’incapacité des gouvernements à garantir la sécurité favorise des alliances entre les milices, les forces communautaires et les armées nationales, complexifiant ainsi la gestion des conflits.

Le long des couloirs Tchad-Cameroun-République centrafricaine (RCA), des responsables de la sécurité sont impliqués dans des enlèvements contre rançon, des vols de bétail et divers trafics. « Lassées d’attendre » la protection de l’État, des communautés tchadiennes ont mis en place des comités de vigilance, qui interviennent souvent en premier comme dans des cas d’enlèvements.

En RCA, les milices mobilisées pour protéger les localités opèrent de plus en plus aux côtés des forces de sécurité nationales et des forces alliées. À titre d’exemple, l’Azandé Ani Kpi Gbé a collaboré avec les forces de sécurité et le groupe paramilitaire russe Wagner, tout en maintenant ses propres structures de commandement et son influence. La relation s’est détériorée depuis, illustrant l’évolution des mécanismes de sécurité hybrides.

Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), les milices Wazalendo, agréées par les Nations unies, ont combattu aux côtés de l’armée nationale contre les rebelles du M23. Cependant, l’implication de plus en plus importante du groupe dans des violations de droits humains, des prélèvements illégaux de taxes et l’exploitation illicite des ressources naturelles nourrit le scepticisme quant à ses motivations, tant au sein des communautés que de certaines franges de l’armée.

On retrouve la même situation dans le bassin du lac Tchad, où des groupes d’autodéfense vont d’un soutien tacite à l’État à une mobilisation ouverte contre Boko Haram. Quoique soutenus par certains gouvernements de la région, ces groupes peinent à pallier la méfiance des communautés tout en appuyant les efforts de l’État et en résistant aux tentatives de récupération par Boko Haram et d’autres milices.

Au Soudan du Sud, le conflit et les activités criminelles ont favorisé la création de divers groupes de défense communautaire et d’autodéfense. Il s’agit notamment des factions alliées au gouvernement, du mouvement populaire de libération du Soudan/Armée de l’opposition, et d’autres acteurs armés dont les priorités sont souvent plus locales que nationales.

Des milices permettent aux soldats d’accéder à plus de ressources, de protection et d’autorité locale

Les travaux de terrain de l’Institut d’études de sécurité (ISS) indiquent que les monyemiji (groupes sociaux classés par âge) s’inscrivent dans des anciens systèmes de protection locale. D’autres groupes, dont les Arrow Boys, les Gelweng et l’Armée blanche, ont été créés pour défendre les communautés, mais se sont ensuite rebellés, combattant l’État et des groupes de défense ethniques rivaux.

Ces dynamiques reflètent les pressions externes et internes sur les groupes armés, auxquelles s’ajoute l’infiltration de politiciens qui les instrumentalisent contre le gouvernement et leurs rivaux. Par ailleurs, alors que l’État les qualifie de « rebelles », leur image locale de protection de biens communaux (personnes, terres et ressources) coexiste avec les violences, la prédation et les abus.

De même, des groupes de chasseurs peuls défendent leurs communautés contre les rapts et les vols de bétail, mais attaquent également d’autres groupes armés, balançant alors entre autodéfense et insurrection.

Au Soudan du Sud, dans les états d’Equatoria-Oriental et de l’Unité, des groupes que les personnes interrogées par l’ISS ont qualifiés de milices exercent désormais des fonctions de gouvernance, telles que la collecte de recettes. Ils ont également installé des postes de contrôle illégaux pour surveiller les déplacements et extorquer de l’argent. L’autorité y est exercée par l’intermédiaire de chefs et d’auxiliaires locaux, des zones entières étant régies hors du contrôle de l’État. La loyauté est souvent liée à la participation de personnes puissantes à des structures formelles et à des milices locales.

Des chercheurs de l’ISS ont appris que certains soldats utilisaient des milices pour accéder à des ressources, à une protection et à une autorité locale plus importantes que celles que le gouvernement peut leur assurer. Les armes circulent par des réseaux où acteurs locaux et responsables de la sécurité se côtoient, brouillant ainsi la frontière entre le pouvoir formel et informel. Selon des personnes interrogées, certains acteurs non étatiques sont mieux armés et plus puissants que les forces de sécurité de l’État.

Les forces de sécurité officielles et les groupes armés collaborent à la faveur d’alliances ponctuelles, voire de partenariats plus durables, mais soumis à des conditions. Dans l’est de la RDC, le Wazalendo, appuyé par l’État, est devenu un partenaire durable de l’armée nationale contre le M23, non par loyauté, mais pour contrer un adversaire plus fort et éviter d’être pris pour cible en tant que rival. L’armée profite ainsi de forces supplémentaires, de connaissances locales et d’un accès au terrain, malgré les abus documentés perpétrés par certains groupes.

L’alliance armée-milice en RDC a augmenté le nombre d’acteurs dans le conflit, sans en consolider l’autorité

En RCA, grâce à leur coopération avec les forces nationales et les forces alliées, des milices ont pu élargir leur portée opérationnelle tout en maintenant leur autonomie locale.

De plus, des incitations économiques soutiennent les accords de sécurité. Dans l’est de la RDC, le contrôle des sites miniers, des voies de transport et de la production de bois assure des revenus à ceux qui sont impliqués dans la sécurité et l’extraction des ressources. Dans la région des trois frontières RDC-RCA-Soudan du Sud, les enlèvements et le commerce transfrontalier créent des systèmes où la protection, l’application de la loi et la recherche de profits s’entremêlent.

Ces schémas remodèlent l’insécurité de trois manières.

Premièrement, ils créent un espace propice aux violences et à l’exploitation avec peu de responsabilités établies. En RCA et dans l’est de la RDC, des milices opérant aux côtés des forces étatiques et des forces alliées ont été impliquées dans des cas d’extorsion aux postes de contrôle et de violences contre des civils. Au Soudan du Sud, les mêmes abus sont exercés, les civils étant souvent incapables de déterminer qui sont les responsables ou de savoir vers qui se tourner pour obtenir réparation.

Deuxièmement, les alliances sécuritaires font croître nombre de parties prenantes au conflit. Dans l’est de la RDC, la coopération armée-milice n’a pas consolidé l’autorité, mais élargi la portée de divers acteurs sur les mêmes zones.

Le troisième point concerne la criminalisation de la sécurité. En RCA, les économies de conflit liées à l’exploitation minière et au commerce transfrontalier illicite exacerbent les violences. Dans la région des trois frontières entre la RDC, la RCA et le Soudan du Sud, des dynamiques identiques associent l’offre de sécurité à l’extraction de ressources et au commerce illicite. À mesure que les acteurs se confondent, l’économie de l’insécurité s’autorégule.

Intégrer milices et groupes d’autodéfense dans l’appareil d’État n’offre aucune solution sécuritaire simple

Les responsables politiques doivent transcender les catégorisations et se concentrer sur qui fait quoi. Lorsque divers acteurs jouent les mêmes rôles, il est crucial de comprendre leur mode de fonctionnement plutôt que leurs qualificatifs.

L’intégration de milices locales et de groupes d’autodéfense aux structures de sécurité officielles n’est pas simple. Elle peut certes étendre l’emprise de l’État, mais aussi ancrer des pratiques coercitives au sein d’institutions étatiques, rendant difficile l’identification des responsabilités, brouillant davantage les lignes et risquant de renforcer la position des acteurs en quête d’instabilité.

Les décideurs sont confrontés à des choix difficiles. Exclure les groupes armés informels, surtout lorsqu’ils sont plus puissants que les forces officielles, peut créer des lacunes dans la sécurité. Toutefois, un engagement non critique avec de tels groupes pourrait renforcer les pratiques néfastes.

Des réponses efficaces devraient améliorer la protection et la responsabilisation au niveau local. Il faudrait notamment renforcer l’appui matériel et opérationnel aux comités de vigilance et sensibiliser les communautés sur le rôle de ceux-ci.

Ces mesures provisoires devraient compléter un travail à long terme visant à pallier la faiblesse de la sécurité et de la gouvernance de l’État, qui pousse les communautés à compter sur des groupes armés non étatiques.

 

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