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Madagascar : la vague d’enlèvements instaure un climat de psychose et d’insécurité

Pour endiguer ces crimes violents, il faudra au gouvernement de transition bien plus qu’un simple déploiement militaire.

Antananarivo, la capitale de Madagascar, est en proie à une vague d’enlèvements violents et de disparitions. Des enfants, des adolescents et des adultes ont été enlevés, certains retenus captifs pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, d’autres y ont laissé la vie. Le nombre exact de victimes reste inconnu, mais en raison de l’intensité et de la fréquence, le phénomène constitue désormais une préoccupation nationale majeure.

Les autorités estiment que plus de 200 personnes ont été enlevées ou portées disparues au cours des sept derniers mois. Mais ces chiffres ne reflètent pas l’ampleur du problème ni la psychose qu’il a créée au sein des 33,5 millions d’habitants de Madagascar. Sur ce total estimé, la police a retrouvé 175 personnes, 6 sont mortes et 19 sont toujours portées disparues. Plus de 60 % des cas recensés depuis janvier sont survenus entre mai et juillet.

Les enlèvements de masse sont rares à Madagascar. Les rares cas recensés avant 2021 se limitaient aux personnes fortunées et aux cas perpétrés par des membres de la famille pour demander des rançons. Dès 2021, des bandits ou des gangs criminels violents, connus sous le nom de dahalo et traditionnellement actifs dans le vol de bétail, ont commencé à étendre leurs activités aux enlèvements contre rançon. Lorsque les familles refusaient de payer, les victimes étaient exécutées.

Les attaques de dahalo ciblent généralement les zones rurales et reculées. En 2024, le district d’Anjozorobe, dans le centre de Madagascar, à plus de 90 km d’Antananarivo, a connu une vague d’enlèvements, dont plusieurs impliquant des demandes de rançon. Une répression sévère, incluant des arrestations, des poursuites, des condamnations et de lourdes peines de prison, avait permis de ramener le calme.

La vague actuelle se caractérise par l’audace des attaques, fortement concentrées à Antananarivo et dans les villes environnantes, souvent perpétrées en plein jour et dans des rues très fréquentées. Dans plusieurs cas, aucune rançon n’a été exigée, et certaines victimes ont subi des tortures, des viols ou des mutilations. Les représailles menées par les familles des victimes ont exacerbé la violence. Il n’est pas établi si les incidents sont l’œuvre d’un seul ou de plusieurs groupes, étant donné la diversité de modes opératoires et de traitements réservés aux victimes.

Madagascar est en proie à des enlèvements osés, menés en plein jour dans des rues très fréquentées

Ces violences ont semé la panique dans tout le pays. Le colonel Michaël Randrianirina, président de transition, a qualifié ces enlèvements « d’actes de terrorisme ». Le Premier ministre, quant à lui, a parlé de « guerre » et s’est engagé à neutraliser les responsables. Au moins 16 personnes ont été arrêtées, dont une femme. Cependant, aucun commanditaire n’a été identifié, ce qui alimente les spéculations sur les réseaux sociaux et dans la rue.

Pour certains, ces incidents relèvent d’une manœuvre politique de l’opposition visant à déstabiliser le gouvernement de transition arrivé au pouvoir en octobre 2025 à la suite d’émeutes de la « Génération Z » qui ont renversé l’ancien président Andry Rajoelina, désormais en exil.

D’autres suspectent Rajoelina d’user de ces enlèvements pour affaiblir Randrianirina et le gouvernement de transition. Rajoelina mènerait une campagne en vue de son retour à Madagascar et l’anarchie créerait des conditions favorables à cet effet. Il n’existe aucune preuve le liant à ces enlèvements, et ISS Today n’a pas pu vérifier ces allégations de manière indépendante.

Par ailleurs, la chronologie des événements donne du crédit à l’hypothèse des manœuvres politiques. Depuis le coup d’État de 2025, le gouvernement de transition subit la pression de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) et de l’Union africaine pour organiser des consultations nationales et un dialogue visant à rétablir l’ordre constitutionnel.

Ces enlèvements ont également été associés à des pratiques rituelles, les criminels utilisant leurs victimes pour des sacrifices et des rites traditionnels. C’est actuellement la période du Famadihana, une coutume funéraire malgache, durant laquelle la plupart des familles ont besoin d’argent pour accomplir des rituels en hommage à leurs proches disparus. Face aux difficultés financières, l’enlèvement peut représenter une source de revenus.

Ces incidents révèlent de profondes injustices historiques et des décennies de mauvaise gouvernance

La multiplication des enlèvements pourrait aussi résulter des diverses crises ayant ravagé le pays et érodé l’État de droit au cours de l’année écoulée. Les émeutes de la Génération Z, le coup d’État militaire et deux cyclones ont engendré de graves catastrophes humanitaires, la pauvreté, l’inflation, l’insécurité ainsi que des divisions sociales, économiques et ethniques.

La traite des personnes et le crime organisé transnational ont également été pointés du doigt comme vecteurs de ces enlèvements. Bien que Madagascar ne figure pas parmi les pays les plus exposés au crime organisé, les tendances récentes le placent sous surveillance.

Les indices internationaux révèlent que Madagascar constitue un foyer de traite de personnes aux fins d’exploitation sexuelle et de main-d’œuvre à bas coût. Les autorités camerounaises ont récemment fait état du sauvetage de 13 jeunes Malgaches et Congolais retenus captifs à Yaoundé « après avoir été attirés au Cameroun par de prétendues offres d’emploi ».

Selon l’indice de la traite des personnes 2026, Madagascar compte 49 victimes et, l’an dernier, était classé 31e dans l’indice du crime organisé en Afrique pour les pays les plus touchés par ce phénomène.

Randrianirina a déployé l’armée dans les rues d’Antananarivo pour protéger les civils et traquer les auteurs de ces crimes. Il a appelé l’ensemble de la société à se mobiliser face à ce problème, en consultant notamment les jeunes sur d’importantes réformes.

L’armée a été déployée à Antananarivo pour protéger les civils et traquer les auteurs de ces crimes

Dans le cadre plus large des efforts de reconstruction du pays, il a lancé en juillet des consultations et un dialogue nationaux, déclaré le vendredi jour de célébration de la culture malgache et obligé chaque Malgache à porter le costume traditionnel. Il a également décrété le 24 juillet 2026 « Journée du souvenir » en hommage aux victimes d’enlèvements.

Cependant, de nombreux Malgaches, y compris la Conférence des évêques catholiques de Madagascar, estiment que ces mesures insuffisantes pour pallier le problème et ont exhorté le gouvernement de transition à aller plus loin. La confiance de la population malgache envers les autorités reste faible. Les enquêtes d’Afrobarometer montrent que les citoyens rejettent le pouvoir militaire et doutent que la police, dans sa configuration actuelle, puisse faire face de manière professionnelle aux menaces de sécurité nationale sans dérapages.

Les enlèvements ne sont probablement que le symptôme de problèmes complexes auxquels Madagascar est confronté, dont de profondes injustices historiques et des décennies de mauvaise gouvernance. Mettre fin aux enlèvements nécessitera un processus transparent visant à identifier les auteurs et leurs motivations. Ensuite, il faudra mettre en place une stratégie nationale globale pour répondre aux besoins sécuritaires, socio-économiques et politiques.

Le gouvernement de transition devrait accorder la priorité au renseignement et aux enquêtes afin de poursuivre tous les acteurs impliqués ainsi que leurs complices. Un tribunal national pourrait être créé à cet effet, ainsi qu’un fonds d’aide aux victimes. Ces mesures sont essentielles pour faire face à l’insécurité actuelle, et leur succès pourrait bien sceller l’avenir du gouvernement de transition.

 

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