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Le Cameroun peut-il reprendre le contrôle de sa flotte maritime ?

Malgré des réformes nécessaires, les lacunes technologiques et de capacité exposent le Cameroun aux réseaux maritimes parallèles à haut risque.

Le Cameroun a décidé de radier et de sanctionner plusieurs navires liés à la flotte fantôme qui permet à la Russie de contourner les sanctions internationales, notamment dans le commerce du pétrole et des céréales. Cette décision s’inscrit dans le cadre des réformes de la gouvernance maritime entamées sous la pression de l’Union européenne (UE).

Cependant, les réformes de l’immatriculation des navires ne suffiront pas à elles seules à mettre fin à l’utilisation du pavillon camerounais par des réseaux qui opèrent en dehors des normes de la gouvernance maritime internationale.

Le Cameroun est depuis longtemps considéré comme un pavillon de complaisance, attirant des opérateurs à haut risque tels que ceux impliqués dans la contrebande de pétrole iranien et vénézuélien. Depuis décembre 2025, 100 navires ont été associés à la flotte fantôme russe, plaçant le Cameroun parmi les trois premiers paysliés à cette flotte, aux côtés de la Russie et de la Sierra Leone.

Outre le contournement des sanctions internationales imposées à la Russie, à l’Iran et au Venezuela, plusieurs navires battant pavillon camerounais sont impliqués dans divers trafics illégaux. En janvier, un navire marchand transportant une cargaison de près de 10 tonnes de cocaïne a été saisi par les forces spéciales espagnoles au large des îles Canaries.

Une enquête de l’Associated Press montre comment des navires battant pavillon camerounais se sont livrés à la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, ainsi qu’au blanchiment d’argent et à des opérations de transbordement en mer. Ces incidents nuisent à la crédibilité du registre maritime camerounais, considéré par certains analystes, dont Richard Meade, rédacteur en chef de Lloyd’s List, comme « l’un des registres les plus à risque [au monde] ».

Le Cameroun est depuis longtemps considéré comme un pavillon de complaisance

Le Cameroun a déjà fait l’objet de pressions afin de prendre des mesures. En 2023, il a reçu un « carton rouge » de l’UE pour son laxisme dans l’octroi de pavillons à des navires impliqués dans la pêche illégale ; en 2024, les Émirats arabes unis ont interdit aux navires battant pavillon camerounais de naviguer dans leurs eaux.

Une combinaison de facteurs a conduit le pavillon camerounais à devenir un refuge pour des réseaux maritimes opaques qui dissimulent la propriété et les activités des navires. Au premier rang figurent les défaillances structurelles de la gouvernance de l’État du pavillon, notamment un cadre législatif et réglementaire obsolète datant des années 1960.

Le registre maritime du pays souffre également de l’insuffisance des contrôles administratifs, techniques et sociaux. Il n’est pas en mesure de vérifier la propriété des navires, d’autant plus que les demandes d’immatriculation proviennent souvent de structures commerciales complexes. Certains médias décrivent un système dans lequel l’immatriculation est « mal contrôlée, voire monétisée, sans vérification rigoureuse ».

L’administration maritime camerounaise ne dispose ni des capacités nécessaires pour vérifier les liens potentiels avec une entité sanctionnée, ni de plateformes qui lui permettraient de consulter l’historique du pavillon d’un navire, ni d’un accès aux outils de base pour l’évaluation de la conformité. De plus, elle ne possède pas les moyens technologiques suffisants pour surveiller quotidiennement ses navires immatriculés. 

Dans certains cas, les navires battant pavillon camerounais sont correctement immatriculés par des réseaux maritimes opaques. Dans d’autres, ces réseaux utilisent frauduleusement le pavillon du pays après s’être procuré l’accès à la signature numérique officielle du Cameroun. Ils bénéficient probablement de l’aide de membres de l’administration maritime, comme l’a déclaré un expert anonyme à ISS Today.

Le Cameroun figure parmi les trois premiers pays associés à la « flotte fantôme »

Des responsables ont indiqué à ISS Today que des plateformes numériques pirates utilisées par des intermédiaires en Turquie, au Monténégro et en Géorgie avaient falsifié les signatures des quatre chefs de district maritime du Cameroun. Cela leur a permis de délivrer de faux certificats d’immatriculation, des lettres de paiement et d’autres documents relatifs aux navires.

Le système d’immatriculation des navires du Cameroun est réparti entre quatre districts maritimes, qui ne sont pas interconnectés et peu soutenus par des mécanismes internationaux de surveillance maritime. Les criminels exploitent ces lacunes de la plateforme numérique d’immatriculation des navires, une situation aggravée par le manque de ressources humaines qualifiées en techniques de la marine marchande.

La forte augmentation des immatriculations de navires appartenant à la flotte fantôme russe est également liée à la géopolitique, qui stimule la demande de pavillons opaques. En effet, les pressions diplomatiques occidentales qui s’exercent sur d’anciens « sanctuaires » tels que le Panama, la Gambie et le Gabon ont conduit les navires à se réfugier sous les pavillons du Cameroun et de la Sierra Leone. L’attribution de nouvelles immatriculations à des pétroliers liés à la Russie sous un pavillon plus accommodant a donné lieu à un phénomène que les experts qualifient de « jeu de la taupe ».

L’attrait du pavillon camerounais tient également à ses faibles coûts d’immatriculation. La « camerounisation » des navires est fixée à 100 000 XAF (174 dollars US), et l’immatriculation coûte 150 000 XAF (261 dollars US) pour les navires d’une jauge brute comprise entre 100 et 10 000.

Ces failles du registre camerounais ont conduit des cartels à y immatriculer des « navires jetables » et des bateaux soupçonnés de se livrer à la pêche illicite ou de contourner les sanctions internationales.

Face à la pression de l’UE et aux risques qui pèsent sur le transport maritime, les investissements étrangers et sa réputation, le Cameroun a pris des mesures d’urgence. La délivrance d’immatriculation à des navires qui opèrent en dehors des eaux territoriales camerounaises a été suspendue, un audit du registre sous l’égide du cabinet du Premier ministre a été lancé ainsi que des opérations ciblées de radiation.

Les réformes prévues ne traitent pas la question des certificats et des identités numériques falsifiés

Des réformes structurelles sont également en cours, notamment le renforcement du cadre réglementaire qui régit l’immatriculation des navires. Un projet de décret transmis le 2 juin par le cabinet du Premier ministre à la présidence pour signature prévoit un examen plus rigoureux des demandes d’immatriculation. Il comprend également des sanctions judiciaires et financières plus sévères, la vérification des bénéficiaires effectifs par un comité interministériel, ainsi que des contrôles plus systématiques des mesures de sécurité et des inspections.

Il est également prévu de moderniser le processus d’immatriculation numérique afin d’améliorer la traçabilité et de réduire la fraude. Des textes réglementaires sont en cours d’élaboration en collaboration avec les ministères de la Pêche, du Commerce, du Travail, de la Santé, des Finances et des Relations extérieures.

Bien que louables, ces réformes ne suffiront pas à elles seules à mettre fin à l’exploitation du registre camerounais. Les modifications législatives, les contrôles de diligence raisonnable et les vérifications des bénéficiaires effectifs s’attaquent à une partie du problème, mais ne traitent pas la question des faux certificats, des sites internet frauduleux, des identités numériques compromises ni celle des navires se présentant à tort comme battant pavillon camerounais.

Pour que le Cameroun transforme ses vulnérabilités en un modèle régional de modernisation de la gouvernance maritime, il doit mettre en place un corps spécialisé de la marine marchande doté de capacités de contrôle, d’outils de conformité et de systèmes de suivi en temps réel.

Les relations avec les partenaires internationaux devraient être optimisées afin de contribuer au renforcement des capacités du personnel de l’administration maritime en matière de diligence raisonnable. De plus, la connexion au Système mondial intégré d’information sur la navigation de l’Organisation maritime internationale permettrait au Cameroun d’accéder à l’historique des pavillons des navires avant leur immatriculation.

 

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