Exploitation minière : le rôle prospectif de l’Afrique pour préserver les fonds marins
Outre l’aspect environnemental ou économique, c’est aussi un nouvel enjeu de sécurité maritime et un impératif géostratégique.
Publié le 07 juillet 2026 dans
ISS Today
Par
David Willima
chercheur, Risques climatiques et sécurité humaine, ISS Pretoria
Le Malawi, le Kenya et Madagascar sont les premiers pays africains à prendre position sur l’exploitation minière des fonds marins. Lors de la 11e conférence « Our Ocean », tenue à Mombasa en juin, ils se sont joints à 40 nations du monde pour approuver une suspension préventive de cette activité dans les eaux internationales, qui couvrent 64 % de la surface des océans de la Terre.
Les fonds marins des eaux internationales ne relèvent de la compétence territoriale d’aucun État. Ils abritent des écosystèmes, des espèces, ainsi que des fonctions d’appui à la biodiversité, au cycle des nutriments et à la séquestration du carbone, essentielles à l’équilibre climatique de la Terre.
Alors que l’océan couvre 70 % de la surface de la Terre, moins de 30 % des fonds marins ont été cartographiés, et les humains ont exploré moins de 0,001 % des grands fonds océaniques (une superficie équivalente à celle du Caire).
Malgré cela, des États et des entreprises nourrissent l’ambition d’exploiter cet environnement marin fragile, que la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) a déclaré « patrimoine commun de l’humanité ». Or, les fonds marins internationaux doivent être gérés au bénéfice de toute l’humanité, uniquement à des fins pacifiques, et ne peuvent être monopolisés par quelques États puissants.
L’exploitation minière des fonds marins a récemment été présentée comme cruciale dans la transition énergétique. Les métaux, tels que le cuivre, le cobalt, le manganèse et le nickel, utilisés dans les batteries et les énergies renouvelables, proviennent de nodules situés entre 4 000 et 6 000 mètres sous la surface de l’océan. Cependant, d’après de nouvelles données, une économie circulaire axée sur le recyclage et la conception de matériaux peut répondre à ces besoins sans déclencher une nouvelle course à l’extraction dans les grands fonds marins.
La Convention des Nations unies sur le droit de la mer restreint l’usage de fonds marins internationaux à des fins pacifiques
Les justifications avancées en faveur de l’exploitation minière des fonds marins évoluent sans cesse. Au-delà de l’enjeu environnemental ou économique, il représente désormais un nouveau défi en matière de sécurité. L’Afrique sera touchée et doit contribuer à façonner la gouvernance mondiale avant que les grandes puissances ne transforment les fonds marins en champ de bataille géopolitique.
Il a été prouvé que l’exploitation des fonds marins permet la collecte de renseignements militaires. En mars, une enquête conjointe de Mongabay et CNN a révélé que huit navires chinois menant des recherches ont passé moins de 10 % de leur temps dans les zones d’exploration désignées par l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM). Créée en vertu de la CNUDM, l’AIFM réglemente toutes les activités liées aux ressources minérales dans la zone internationale des fonds marins.
Au cours des cinq dernières années, ces navires, directement liés à la marine chinoise et faisant régulièrement escale dans des ports militaires, ont navigué principalement dans des eaux sensibles sur le plan militaire autour de Guam, de Taïwan et d’autres zones stratégiques, tout en désactivant leurs transpondeurs du système d’identification automatique. La cartographie des fonds marins et la collecte de données pourraient permettre à ces navires civils, d’apparence inoffensive, de recueillir des renseignements militaires en identifiant les itinéraires de sous-marins et en améliorant les capacités de lutte anti-sous-marine.
Il serait alors possible de prévoir la localisation de sous-marins rivaux et d’autres infrastructures sous-marines critiques, notamment les câbles transportant plus de 95 % du trafic Internet mondial et transmettant parfois des communications et renseignements militaires classifiés.
Ces évolutions brouillent la frontière entre l’exploitation minière des fonds marins et la reconnaissance militaire, renforçant les inquiétudes croissantes que la ruée vers les grands fonds traduise une course à la domination de l’espace de combat sous-marin. L’exploitation des fonds marins risque de devenir une industrie destructrice permettant la surveillance à des fins tant civiles (légitimes) que militaires, et un théâtre principal de la concurrence entre les grandes puissances.
Ni l’AIFM ni les cadres maritimes africains ne répondent aux éventuelles dimensions clandestines de la DSM
En avril 2025, un décret présidentiel des États-Unis a ordonné l’exploitation rapide et unilatérale des fonds marins en dehors du cadre de l’AIFM. L’objectif déclaré était notamment de contrer l’influence croissante de la Chine sur les ressources minérales des fonds marins pour des raisons de sécurité nationale.
L’exploitation des fonds marins est désormais un enjeu de sécurité maritime qui met en péril la gouvernance multilatérale que l’Afrique a contribué à bâtir. Les voies maritimes du continent cristallisent déjà des rivalités géopolitiques, avec une multiplication de déploiements navals étrangers, de bases et de ports. La tentative de frappe par missile balistique de l’Iran contre l’avant-poste militaire américano-britannique de l’île de Diego Garcia en mars, mettant en danger les côtes mauriciennes et est-africaines, a révélé la vulnérabilité de l’Afrique dans les contextes de guerre mondiale.
Ni l’AIFM ni les cadres maritimes africains n’ont été conçus pour répondre aux éventuelles dimensions clandestines de l’exploitation des fonds marins, d’où les importantes lacunes réglementaires. Alors que les débats mondiaux y afférents mettent l’accent sur les questions environnementales et économiques, les implications en matière de sécurité restent ignorées, laissant aux grandes puissances et aux acteurs industriels une grande marge de manœuvre et une surveillance mondiale limitée.
L’Afrique a plusieurs raisons de faire entendre sa voix en la matière, mais du point de vue de la sécurité, la priorité est de faire face directement aux risques de double usage (commercial et militaire). Le Secrétariat de l’AIFM est déterminé à finaliser le code minier en 2026 ; les États africains doivent donc agir de toute urgence tant qu’il est encore possible d’y apporter des amendements.
Tout d’abord, lors de l’Assemblée prévue du 27 au 31 juillet, le Groupe africain au sein de l’AIFM devrait inscrire un point officiel à l’ordre du jour et proposer un programme de travail spécifique sur les implications sécuritaires des activités menées dans les fonds marins. Il devrait en outre plaider pour l’obligation de divulguer des liens militaires avec les prestataires et les navires de recherche associés.
L’Afrique doit en priorité faire face à la double exploitation commerciale et militaire des fonds marins
Cette mesure devrait s’accompagner d’une étude indépendante visant à déterminer en quoi l’exploitation minière des fonds marins à des fins militaires ou de recherche de minerais destinés à la fabrication d’armes est contradictoire à la visée pacifique requise. Aucune exploitation ne devrait avoir lieu tant que cette évaluation n’aura pas été réalisée.
L’Union africaine et le Groupe africain au sein de l’AIFM doivent solliciter une évaluation continentale des risques économiques de l’activité pour les exportateurs africains de minerais terrestres, ainsi que pour les États côtiers et insulaires. Ils devraient coordonner une position africaine, en consultation avec des experts maritimes du continent, qui examine la question sous le prisme du droit, du développement, du climat et de la sécurité.
Cette position devrait s’appuyer sur une suspension préventive, mesure juridique visant à reporter l’exploitation minière des fonds marins jusqu’à l’obtention de preuves scientifiques qu’elle ne nuit pas à l’environnement marin et tient compte des questions d’équité, de gouvernance et de sécurité.
Quarante-sept États africains sont parties à la CNUDM, dont les principes de partage des bénéfices et de patrimoine commun découlent en partie des contributions de pays en développement (dont beaucoup sont africains). La question n’est plus de savoir si l’Afrique a de l’influence, mais si elle a la capacité de faire valoir cette influence.
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