Les femmes apportent une expertise essentielle aux missions africaines de paix
Les contextes nationaux qui influencent le parcours des femmes engagées doivent être au cœur des réflexions sur l’avenir des opérations de paix.
Publié le 06 août 2026 dans
ISS Today
Par
Kelly E Stone
chercheuse principale consultante, Justice et prévention de la violence, ISS Pretoria
Les débats sur l’avenir du maintien de la paix connaissent actuellement des évolutions profondes. Les tensions géopolitiques, les réductions budgétaires et la crise de légitimité que traversent les opérations internationales de paix soulèvent des interrogations quant à leur efficacité et leur pertinence.
Dans le même temps, il apparaît de plus en plus clairement que les approches traditionnelles du maintien de la paix n’apportent pas de solution face aux dynamiques politiques et aux réalités locales propres à chaque conflit, ce qui a des répercussions spécifiques et disproportionnées sur les femmes et les enfants. Les responsables politiques et les experts en sécurité privilégient désormais des mandats plus ciblés et des interventions plus souples, afin que les opérations soient davantage adaptées aux contextes et aux besoins locaux.
Ces débats semblent pourtant occulter une dimension : celle des personnes qui participent aux opérations, ainsi que l’influence de leur parcours, de leurs compétences et de leur expérience sur l’efficacité des missions.
Les conflits sont profondément marqués par les questions de genre, tant dans la manière dont ils sont vécus et entretenus que dans celle dont la paix est négociée. Le personnel déployé pour faire face aux crises doit refléter cette réalité. Les recherches montrent que, plus que leur nombre, ce sont la qualité et la diversité du personnel de maintien de la paix qui déterminent la capacité et la légitimité des opérations à remplir leur mandat et, surtout, à protéger les populations.
C’est pour répondre à cet enjeu qu’a été élaboré l’agenda Femmes, paix et sécurité (FPS). Lancé en 2000 par le Conseil de sécurité des Nations unies et déployé sur le continent à travers les cadres de l’Union africaine (UA), cet agenda vise à promouvoir la participation des femmes et leur protection dans les contextes de conflit. Sa mise en œuvre demeure toutefois incomplète et son avenir est de plus en plus menacé.
On occulte souvent l’influence du parcours et de l’expérience du personnel sur l’efficacité des missions
L’exemple le plus récent et le plus manifeste est la décision des États-Unis de mettre fin à leur programme sur le sujet. Cette décision s’inscrit dans un mouvement mondial de rejet des questions de genre, qui exerce une pression financière croissante sur les États en les incitant à privilégier les dépenses de sécurité au détriment de leurs engagements en matière d’égalité des genres.
Il devient donc indispensable de fonder les arguments en faveur de la participation des femmes au maintien de la paix sur ce qu’elles apportent concrètement à ces opérations, et pas uniquement sur des résolutions internationales ou des déclarations de principe.
Une étude menée en 2026 par l’Institut d’études de sécurité (ISS) et l’Institut international pour la paix sur la prise en compte du genre dans les opérations en Somalie et au Soudan du Sud révèle que les Casques bleus féminins inspirent davantage confiance aux populations. En effet, les femmes sont plus enclines à leur signaler les tensions locales, les signes présageant des incidents et les violences sexuelles qu’aux hommes. Il s’agit là d’un aspect fondamental, dans la mesure où les femmes représentent 95 % des cas recensés de violences sexuelles liées aux conflits, commises aussi bien par des acteurs étatiques que non étatiques.
Cependant, la contribution des femmes dépasse largement le cadre du dialogue avec les populations ou de la réponse aux violences fondées sur le genre. Les recherches montrent que les compétences les plus déterminantes pour l’efficacité opérationnelle ne sont pas intrinsèquement liées au genre et que les femmes interviennent dans toutes les fonctions du maintien de la paix. Limiter leur apport à ces seuls domaines risquerait de renforcer les stéréotypes qui freinent encore leur évolution professionnelle. Il est donc essentiel de mieux comprendre d’où viennent les femmes déployées et quels facteurs influencent leurs parcours.
Si les femmes représentent moins de 10 % du personnel en uniforme engagé dans les opérations de paix à travers le monde, plus de la moitié d’entre elles sont originaires de pays africains, notamment du Ghana, du Sénégal, d’Afrique du Sud et de Zambie. Les contextes nationaux dans lesquels elles évoluent varient d’un pays à l’autre, mais leur expérience, leurs compétences et leurs connaissances sont ancrées dans des réalités africaines proches des environnements où elles sont appelées à intervenir.
Les expériences acquises dans le pays d’origine façonnent les aptitudes apportées sur le terrain
Les Casques bleus ne sont pas recrutés directement par les missions, mais sont issus des forces armées et des services de police des États contributeurs. Les formations préalables au déploiement leur fournissent une base couvrant les procédures, les règles d’engagement et les compétences fondamentales. Toutefois, ce sont les expériences opérationnelles acquises dans leur pays d’origine qui façonnent les aptitudes qu’ils et elles apportent ensuite sur le terrain.
Établir une relation de confiance auprès de populations hostiles, faire preuve de souplesse avec des ressources limitées ou conserver son efficacité malgré une exposition prolongée à la violence sont autant de compétences forgées au sein des forces armées et policières nationales, bien avant tout déploiement.
Les Casques bleus d’Afrique du Sud proviennent essentiellement des Services de police sud-africains (SAPS). Le pays occupe le sixième rang mondial parmi les États contributeurs en nombre de femmes déployées dans les opérations des Nations unies. Les femmes représentent 35 % des effectifs opérationnels des SAPS, ce qui dépasse déjà l’objectif fixé par l’ONU d’atteindre 30 % de policières dans les forces nationales d’ici à 2028.
Selon une étude conjointe de l’ISS et des SAPS, les policières sud-africaines sont régulièrement confrontées à des violences, qu’elles soient politiques, fondées sur le genre ou liées à des tensions ethniques, à l’afrophobie, à la criminalité organisée ou encore aux gangs. Cette expérience leur permet d’acquérir une connaissance approfondie de ces phénomènes, de leurs auteurs et de leurs répercussions sur les femmes et les enfants, ce qui renforce leur capacité à identifier et à traiter les situations auxquelles sont confrontées les missions de paix.
La proportion relativement élevée de femmes affectées en première ligne du maintien de l’ordre en Afrique du Sud constitue une occasion précieuse d’appréhender dans quelle mesure les contextes nationaux préparent les femmes aux opérations de paix. Cette réflexion vaut cependant pour l’ensemble du continent : quelles compétences tirées de leur environnement d’origine les femmes issues des pays africains contributeurs apportent-elles sur le terrain et comment ces parcours devraient-ils être pris en compte dans la planification des missions et la composition des effectifs ?
L’Afrique du Sud est le sixième contributeur mondial en nombre de femmes Casques bleus
Comme pour tout pays fournisseur de contingents ou de personnel de police, les contextes qui favorisent le développement de ces compétences peuvent également produire des effets négatifs. Des cultures institutionnelles coercitives ou hostiles peuvent encourager et légitimer des pratiques policières agressives. De même, une exposition chronique à une violence devenue banale peut engendrer un épuisement professionnel, des mécanismes d’adaptation inadaptés ou une perte de sens quant aux objectifs de la mission.
Ces facteurs ont contribué à des cas d’exploitation et d’abus sexuels par du personnel de maintien de la paix qui ont porté atteinte à la confiance des populations et à la légitimité des missions. En définitive, la capacité à traduire l’expérience acquise en efficacité opérationnelle dépend des compétences, du professionnalisme et de la personnalité des individus déployés, mais aussi des cultures institutionnelles qui les ont formés.
À l’heure où les responsables politiques et les experts en sécurité repensent l’avenir des opérations de paix, la question de la préparation et de la composition du personnel doit occuper une place centrale dans les débats. Les violences et les conflits étant profondément marqués par les questions de genre, les effectifs déployés pour y répondre doivent refléter cette réalité. Il ne s’agit pas seulement de respecter des objectifs de représentation, mais de comprendre ce que les contextes nationaux qui ont façonné leurs membres, en particulier les femmes, leur permettent d’apporter sur le terrain.
Cette compréhension doit être pleinement intégrée dans la planification des missions et la composition des effectifs, non comme une exigence morale ou idéologique, mais comme une véritable nécessité opérationnelle.
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