La politique migratoire américaine met à mal l’universalité de la Coupe du monde
En empêchant de nombreux Africains de participer ou d’assister au tournoi, les États-Unis ont bafoué la promesse d’accès universel affichée par la FIFA.
La finale de la Coupe du monde de la FIFA 2026, qui oppose ce dimanche l’Espagne à l’Argentine, marque l’aboutissement de ce qui aurait dû être la plus grande célébration de la diversité dans l’histoire du football.
Avec 48 équipes engagées (contre 32 habituellement), la compétition s’est déroulée dans trois pays : le Mexique, le Canada et les États-Unis. Cet élargissement visait à accroître la participation mondiale en offrant à davantage de nations la possibilité de s’affronter dans une éclatante démonstration du pouvoir fédérateur du football.
Dix pays d’Afrique – l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Cabo Verde, la Côte d’Ivoire, l’Égypte, le Ghana, le Maroc, la République démocratique du Congo (RDC), le Sénégal et la Tunisie – ont participé à cette édition, soit près de deux fois plus que lors de la Coupe du monde de 2010 organisée en Afrique du Sud.
Si la FIFA a élargi le tournoi et réaffirmé sa volonté d’inclusion et de participation mondiale, plusieurs contradictions rappellent que les grandes compétitions sportives ne peuvent s’affranchir des contextes sociopolitiques dans lesquels elles se déroulent.
La demande faite par le président américain Donald Trump au président de la FIFA Gianni Infantino d’intervenir dans la suspension d’un joueur américain a suscité de nombreuses interrogations quant à l’engagement de neutralité politique de la FIFA.
Trump a restreint l’accès aux États-Unis pour tous les pays africains qualifiés, sauf l’Afrique du Sud
En France, le parquet a ouvert une enquête sur les insultes racistes proférées à l’encontre du joueur français Kylian Mbappé par la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla. Le sélectionneur égyptien Hossam Hassan a également dénoncé des comportements racistes de la part des arbitres lors de la rencontre opposant son équipe à l’Argentine.
Bien que coorganisé par trois pays, le tournoi s’est déroulé en très grande partie aux États-Unis. Sur les 104 matchs prévus, 78 (75 %) auront été disputés sur le sol américain. Toutes les équipes ayant atteint les phases finales ont joué aux États-Unis. Pour respecter l’engagement de la FIFA en faveur d’un accès universel, il était donc indispensable que les joueurs, les officiels et les spectateurs puissent entrer dans le pays.
Or, si Washington semble avoir accordé des facilités de visa aux joueurs et aux membres des délégations, les politiques migratoires restrictives de l’administration Trump ont limité l’accès à la compétition en dehors du terrain. De nombreux officiels, spectateurs et journalistes se sont ainsi vu refuser l’entrée sur le territoire américain.
L’Iran, engagé dans un conflit armé avec les États-Unis, a été le plus concerné par ces mesures : 15 membres de sa délégation et des dizaines de supporters ont été refoulés. Cependant, comme lors des Jeux olympiques de 2024, les détenteurs de passeports africains ont aussi été touchés de manière disproportionnée par les politiques migratoires restrictives de Washington.
Élu arbitre africain de l’année en 2025, le Somalien Omar Abdulkadir Artan devait devenir le premier arbitre de son pays à officier lors d’une Coupe du monde de la FIFA. Arrivé à l’aéroport de Miami avec un visa en règle, il aurait été interrogé pendant 11 heures avant de se voir interdire l’entrée au motif qu’il représenterait une menace pour la sécurité nationale.
Par le passé, des dispositifs particuliers ont assuré la participation des supporters et des officiels
Ce refus a suscité de vives critiques à travers le monde, notamment de la part de l’Union des associations européennes de football (UEFA). Aleksander Čeferin, le président de l’UEFA, a salué le talent et l’expérience d’Artan et annoncé qu’il arbitrerait la finale de la Supercoupe de l’UEFA au mois d’août.
Supporter emblématique de la RDC, Michel Kuka Mboladinga, connu pour se déguiser en Patrice Lumumba, ancien leader révolutionnaire, et pour reproduire la pose de sa statue pendant tout le temps des rencontres, a pu assister au match de son pays contre la Colombie au Mexique. En revanche, il n’a pas réussi à obtenir de visa pour se rendre aux matchs disputés aux États-Unis.
Le capitaine sénégalais Kalidou Koulibaly a publiquement dénoncé le refus des autorités américaines de délivrer des visas aux supporters africains : « Je pense que chaque équipe devrait pouvoir compter sur ses supporters, je ne comprends donc pas pourquoi les équipes africaines ne peuvent pas avoir les leurs. »
Le gardien capverdien Josimar « Vozinha » Dias a expliqué que le coût élevé des visas avait empêché sa mère d’assister au match nul de son équipe face à l’Espagne, l’une des grandes favorites du tournoi. Le département d’État américain est ensuite intervenu pour lui permettre d’obtenir un visa à titre exceptionnel.
Sur les 42 demandes de visa déposées par l’Association des supporters de l’équipe nationale du Maroc, 40 ont été rejetées, alors même que les demandeurs présentaient de solides antécédents de voyages, avaient scrupuleusement respecté les procédures, s’étaient acquittés des frais de billets, d’hébergement et de visa et s’étaient rendus à l’ambassade des États-Unis.
En janvier 2026, Donald Trump a ordonné la suspension du traitement des demandes de visa émanant des ressortissants de 75 pays, essentiellement situés en Afrique et au Moyen-Orient. Tous les pays africains qualifiés pour la Coupe du monde étaient concernés par cette mesure, à l’exception de l’Afrique du Sud.
La liberté de circulation est devenue l’une des principales inégalités auxquelles sont confrontés les Africains au XXIe siècle. Plus qu’une simple controverse sportive, cette exclusion illustre de manière particulièrement visible une tendance plus large consistant à faire passer la nationalité avant le mérite. Des chercheurs, des étudiants, des entrepreneurs et des professionnels se heurtent régulièrement à des obstacles que leurs homologues issus de régions plus prospères ne connaissent pas.
Les personnes qui parviennent à obtenir un visa font l’objet de contrôles minutieux. Pour entrer aux États-Unis, elles doivent désormais passer leurs comptes sur les réseaux sociaux en mode public et se soumettre à un examen destiné à détecter d’éventuels contenus « antiaméricains ». Ces contrôles sont la conséquence prévisible de politiques migratoires qui envisagent de plus en plus la mobilité sous l’angle du risque, de l’exclusion et de la sécurité.
La FIFA, pour sa part, n’a pas défendu les joueurs, les officiels et les supporters concernés. Gianni Infantino a estimé que les décisions relatives à la délivrance des visas relevaient de la compétence du pays hôte. Cette position est pourtant contraire à la stratégie en matière de droits de l’homme de la FIFA pour la Coupe du monde 2026 ainsi qu’à sa politique générale sur le sujet, qui interdisent explicitement toute discrimination à l’égard de toute personne ou de tout pays et réaffirment l’engagement de l’organisation en faveur de l’inclusion et de la diversité.
La FIFA doit revoir son principe de non-ingérence et veiller au respect du droit de participer
Si les pays hôtes conservent le contrôle de leurs frontières, la Coupe du monde a historiquement donné lieu à des dispositifs particuliers destinés à garantir la participation des supporters et des officiels.
En 2018, la Russie a suspendu temporairement son obligation de visa et exigé uniquement la présentation d’une « Fan ID » nominative pour pouvoir entrer sur son territoire. De même, en 2022, le Qatar n’a imposé que la carte Hayya, qui faisait office à la fois de document de voyage et de laissez-passer pour accéder aux matchs. Et la FIFA a déjà sanctionné des États et des équipes, notamment la Russie après l’invasion de l’Ukraine et l’Afrique du Sud durant l’apartheid.
La Coupe du monde est devenue un rendez-vous majeur pour les dirigeants politiques, les entreprises multinationales, les médias et bien d’autres acteurs. Pour que la plus grande compétition de football reste un événement véritablement mondial et neutre, la FIFA doit revoir son principe de non-ingérence et veiller à ce que le droit de participer au tournoi soit respecté.
La FIFA ne peut pas célébrer la diversité tout en laissant de puissants États intervenir et en gardant le silence face à des politiques qui excluent de manière disproportionnée les Africains et d’autres populations d’une compétition qu’elle présente comme ouverte à tout le monde.
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