Des efforts de paix essentiels dans l'est de la RDC pour lutter contre Ebola
Le conflit, la méfiance et la fermeture des frontières entravent les efforts pour contenir l’épidémie en RDC et dans les pays voisins.
Publié le 23 juin 2026 dans
ISS Today
Par
Rahel Hassen
chef de projet et chercheuse principale, Afrique de l'Est, ISS Nairobi
Said Abdullahi
chercheur stagiaire, Prévention des conflits dans la région des Grands Lacs, ISS
La souche Bundibugyo du virus Ebola, particulièrement meurtrière, touche désormais les trois provinces de l'est de la République démocratique du Congo (RDC) : l'Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Au 22 juin, 1 003 cas confirmés avaient été recensés en RDC et 19 en Ouganda. Le virus Bundibugyo présente un taux de létalité estimé entre 30 % et 50 % ; aucun vaccin homologué n'est disponible.
Les difficultés de détection précoce et d'accès dans l'est de la RDC laissent craindre aux experts que la maladie ne circule depuis un certain temps déjà. Elles créent une incertitude quant au nombre de cas et à l'étendue géographique de l'épidémie. Dans cette région où les systèmes de santé sont fragiles, la transmission progresse plus rapidement que la capacité de riposte.
L'épidémie se propage dans un contexte de conflit aigu dans l'est de la RDC. Trois processus de paix ont tenté d’y mettre fin : l’accord de Doha, avec la médiation entre Kinshasa et le M23 ; le consensus de Washington, qui devait réduire les tensions entre Kinshasa et Kigali ; le processus conduit par l'Union africaine (UA), qui complète les deux autres initiatives.
Ces efforts de paix sont importants non seulement pour la stabilité de la RDC, mais aussi parce qu'ils peuvent éliminer plusieurs obstacles dans la lutte contre Ebola. Celle-ci est confrontée à trois défis majeurs : une coopération régionale limitée, la méfiance des communautés et les restrictions imposées par le conflit aux acteurs médicaux et humanitaires.
Tout d’abord, Ebola constitue une menace sanitaire et sécuritaire régionale, et non une simple urgence de santé publique nationale. Pour contenir l’épidémie une action coordonnée est indispensable entre les responsables de la santé, des affaires étrangères et de la sécurité des pays touchés, les réponses nationales devant s'appuyer sur les recommandations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
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L'est de la RDC et les pays voisins
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La coordination est particulièrement importante dans une région où les communautés transfrontalières relient la RDC à ses voisins que sont l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi, à travers un réseau de points de passage formels et informels. Ces connexions restreignent la capacité des autorités à surveiller et à réguler les déplacements de population. La mobilité transfrontalière accroît les risques de propagation d'Ebola, comme l'illustrent les cas de voyageurs entrés en Ouganda.
Pourtant, la coopération régionale demeure limitée. Certains pays voisins ont plutôt opté pour des mesures unilatérales, notamment la fermeture des frontières et des aéroports. Ces décisions vont à l'encontre des recommandations, favorisent les passages informels et ralentissent l'acheminement du personnel médical, du matériel et de l'aide humanitaire.
Ce manque de coopération s'explique en partie par les intérêts économiques et sécuritaires concurrents des pays voisins dans l'est de la RDC. Plusieurs d'entre eux sont impliqués militairement et soutiennent des acteurs congolais rivaux. Cette attitude génère de la méfiance, les États s'accusant mutuellement d'utiliser des groupes armés comme forces supplétives. Les rivalités et les alliances interétatiques compliquent ainsi la coordination d'une riposte régionale à l'épidémie.
Les rivalités et les alliances entre les États compliquent la coordination d'une riposte régionale
Ensuite, il y a la défiance des communautés. Dans certains cas, la désinformation et le mythe d’un virus Ebola introduit ou maintenu afin de générer des gains financiers ont alimenté les attaques contre les structures de santé et la résistance aux équipes d'intervention. Des mesures inadaptées de lutte contre l'épidémie peuvent également renforcer la suspicion. Lorsque les équipes d'intervention sont perçues comme ethniquement biaisées ou principalement constituées de personnel non local, elles offrent à des acteurs aux intérêts particuliers l'occasion d'exploiter les tensions locales.
Les violences contre les personnels et les infrastructures de santé étaient déjà répandues avant l'apparition de l'épidémie. L'organisation Safeguarding Health in Conflict et le projet Insecurity Insight ont recensé au moins 309 actes de violence contre les soins de santé dans l'est de la RDC en 2025. Cette situation rend l'engagement communautaire indispensable à une gestion efficace d'Ebola.
Le troisième obstacle concerne les restrictions d'accès aux communautés touchées et l'acheminement des approvisionnements vers les zones affectées par Ebola en raison du conflit. En Ituri, épicentre de l'épidémie, les attaques des Forces démocratiques alliées (ADF) et les violences entre groupes armés communautaires perturbent les déplacements, affaiblissent l'autorité publique et menacent les structures de santé.
Les groupes armés ont étendu leur influence lorsque le gouvernement congolais a redéployé une partie de l’armée de l’Ituri vers le Kivu pour faire face à la rébellion du M23. Le Nord-Kivu est confronté aux attaques des ADF et, comme l'Ituri, est placé sous état de siège depuis 2021. Au Nord-Kivu comme au Sud-Kivu, les combats impliquant le M23, l'armée congolaise et les milices alliées ont créé de multiples lignes de front actives et des zones dont le contrôle est disputé.
Le combat contre Ebola nécessite des mesures de protection et d’accès aux populations touchées
L'épidémie survient dans un contexte humanitaire alarmant qui risque de se détériorer davantage avec l'introduction de restrictions liées à Ebola. Les acteurs armés, y compris l'armée congolaise et le M23, continuent d’entraver la réponse humanitaire en limitant les déplacements des civils et des travailleurs humanitaires et en maintenant la fermeture des infrastructures essentielles.
La riposte à l'épidémie nécessite à la fois des mesures de protection et la négociation de l’accès. Face à des groupes armés peu enclins à coopérer, comme les ADF, les autorités disposent de peu d'options au-delà de la sécurisation des corridors d'intervention et de la protection des personnels de santé et des communautés.
Pour les groupes armés plus ouverts à la coopération, un accès négocié peut s'avérer nécessaire, mais il comporte des risques politiques. Ces acteurs pourraient instrumentaliser la réponse à l'épidémie pour renforcer leur légitimité, consolider leur contrôle ou obtenir un meilleur accès aux ressources.
Ces pressions sont aggravées par les déplacements internes de population. Les conflits poussent les populations vers des camps surpeuplés qui, à l'instar des zones minières densément peuplées de la région, deviennent des foyers propices à la transmission d'Ebola.
Les processus de paix de Doha, de Washington et de l'Union africaine pourraient contenir Ebola
Ces conditions compliquent la surveillance épidémiologique, l'isolement des cas, le traçage des contacts et l'accès aux soins. En créant une crise parallèle liée aux traumatismes du conflit, les violences obligent des équipes de santé déjà surchargées à répartir des ressources limitées entre la lutte contre l'épidémie et la prise en charge des victimes des conflits.
Compte tenu de l'ampleur du défi et des faibles capacités de gouvernance de la RDC, la paix et la stabilité doivent faire partie intégrante du combat contre l'épidémie.
Les trois processus de paix en cours pourraient contribuer à contenir Ebola. L’accord de Doha pourrait permettre au gouvernement congolais et au M23 de faciliter l’accès humanitaire, les évacuations médicales à travers les lignes de front, la surveillance de la maladie et la circulation du personnel et du matériel médical. Le mécanisme de cessez-le-feu doit être mis en œuvre, car la fin des hostilités favoriserait la coopération nécessaire à la riposte.
Le consensus de Washington pourrait soutenir la coopération entre la RDC et le Rwanda en matière de mesures sanitaires aux frontières, de partage d'informations et de gestion des cas suspects et des personnes contacts qui traversent les frontières. Le processus conduit par l'Union africaine pourrait réunir les États voisins autour d'une réponse régionale commune qui inclurait la coordination des laboratoires, l'harmonisation des mesures frontalières et la protection de l'accès humanitaire.
Enfin, la sensibilisation des communautés à Ebola est essentielle. Tout retard pourrait compromettre la riposte à l'épidémie et compliquer l’application des accords de paix. Une réduction de la violence et une meilleure coopération contribueraient à freiner la propagation de la maladie, tandis qu'une épidémie incontrôlée risquerait d'aggraver l'instabilité et d'affaiblir des efforts de paix déjà fragiles.
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