En Afrique du Sud, le mouvement anti-immigration enfle sur les réseaux sociaux
Des vidéos de groupes d’autodéfense, des contenus générés par l’IA et une instrumentalisation de l’héritage de Mandela attisent les sentiments xénophobes.
Publié le 23 juillet 2026 dans
ISS Today
Par
Karen Allen
Consultante ISS et ancienne correspondante de la BBC
Alors que le mouvement « March and March » prévoit d’organiser des manifestations contre l’immigration chaque semaine jusqu’aux élections locales du 4 novembre en Afrique du Sud, ses partisans diversifient leurs méthodes afin de maintenir la mobilisation en ligne, notamment en invoquant le nom de Mandela pour conférer une légitimité à leurs campagnes.
Des vidéos montrant des groupes d’autodéfense en train d’agresser des ressortissants étrangers circulent massivement sur les réseaux sociaux. En parallèle, plusieurs militants utilisent la figure de Mandela pour présenter le discours anti-immigration, voire xénophobe, comme un prolongement du combat pour la liberté porté par Nelson Mandela et Winnie Madikizela-Mandela.
Une réunion à huis clos a récemment été organisée entre des organisations de la société civile spécialisées dans la veille médiatique et les pouvoirs publics afin de suivre les échanges sur les réseaux sociaux dans la perspective des élections. Lors de cette rencontre, il est apparu que plusieurs publications présentaient Jacinta Ngobese-Zuma, leader du mouvement « March and March », comme la « Winnie [Madikizela]-Mandela de notre époque ».
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Publications sur les réseaux sociaux liant Jacinta Ngobese-Zuma et Winnie Madikizela-Mandela
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À l’approche de la Journée internationale Nelson Mandela, célébrée le 18 juillet, certaines manifestations prévues, notamment dans la province du Cap-Oriental, ont été présentées comme des initiatives visant à « nettoyer » la province natale de Mandela. Selon les observateurs, cette rhétorique chercherait ainsi à rattacher le militantisme anti-immigration à l’héritage de la lutte pour la libération. Les médias ont fait état de 69 arrestations à la suite des violences qui ont éclaté dans la province.
Ironie de l’histoire : en 2008, Winnie Madikizela-Mandela comptait parmi les premiers membres du comité exécutif national du Congrès national africain (ANC) à condamner les attaques xénophobes en Afrique du Sud, alors que bon nombre de ses camarades étaient restés silencieux.
Les dernières manifestations ont donné lieu à une déclaration ferme de la part des fondations Nelson Mandela et Desmond et Leah Tutu, qui ont condamné les violences contre les étrangers et dénoncé une manipulation de l’héritage de la lutte anti-apartheid dans le but de légitimer ces campagnes.
Selon ces fondations, « la déshumanisation d’autrui, la condamnation collective, l’intimidation, l’organisation en groupes d’autodéfense ou le ciblage de communautés vulnérables » sont des pratiques que ni Mandela ni Tutu n’auraient acceptées. Elles ont appelé les Sud-Africains à demander des comptes aux institutions et aux responsables politiques, au lieu de « diriger leur colère contre des communautés entières en raison de leur nationalité, de leur appartenance ethnique ou de leur origine ».
Des vidéos de groupes d’autodéfense agressant des ressortissants étrangers circulent massivement
Dans les faits, toutefois, au-delà des attaques visant des individus et des quartiers où vivent des ressortissants étrangers, les institutions démocratiques, et en premier lieu les forces de l’ordre, sont elles aussi remises en cause et discréditées.
Certains leaders du mouvement anti-immigration se présentent désormais comme incarnant la police de fait. Une vidéo TikTok proclamait « Nous sommes la police ». Dans une publication Facebook, Jacinta Ngobese-Zuma exhorte ses partisans à « aller chercher la police et à la conduire dans les repaires de trafiquants de drogue et les entreprises qui emploient des immigrés clandestins ».
Si la frustration de l’opinion face à la corruption ou à la complaisance de la police peut être réelle, ce type de message s’apparente à un appel à l’action qui pourrait, au regard de la common law sud-africaine et du Cybercrimes Act de 2020, être considéré comme une incitation à la haine. C’est ainsi que s’est ouvert, le 20 juillet, le procès des 62 personnes accusées d’avoir encouragé les violences de juillet 2021 via des groupes WhatsApp.
Des vidéos TikTok générées par l’intelligence artificielle (IA) montrent également le leader du mouvement anti-immigrés « Insizwa Nobunsizwa » défiant un policier qui tentait d’empêcher le harcèlement de ressortissants étrangers. Alors même que leur origine artificielle est manifeste, ces contenus provocateurs ont été largement relayés.
Si certains internautes partagent ces publications sans intention malveillante, les mécanismes d’amplification propres aux réseaux sociaux peuvent donner à des contenus potentiellement nuisibles une visibilité sans précédent. Selon les observateurs, la campagne anti-immigration a pris de l’ampleur, enregistrant quelque 3,6 millions de mentions depuis janvier 2026. Ce chiffre reflète l’engagement actif des utilisateurs, mais la portée potentielle des contenus pourrait atteindre des milliards d’expositions.
La campagne anti-immigration enregistre 3,6 millions de mentions depuis janvier 2026
On observe également une forte corrélation entre les dynamiques en ligne et les événements sur le terrain, avec la diffusion accrue de contenus sur les manifestations, le rapatriement de ressortissants étrangers, les décisions de justice et les actes de violence commis par des groupes d’autodéfense. Une quinzaine de comptes Facebook et X ont contribué à nourrir ce discours depuis le début de l’année. Lors de la campagne pour les élections nationales de 2024, des mécanismes similaires avaient déjà permis de maintenir cette question au premier plan du débat public.
La Campagne pour l’éthique numérique (CODE) et la Campagne pour la liberté d’expression ont récemment demandé à Facebook et à X quelles procédures ils appliquaient pour « identifier et démonétiser » les comptes diffusant des discours de haine à l’encontre des immigrés. Sachant que les contenus négatifs génèrent plus d’interactions et produisent ainsi plus de revenus publicitaires. Selon la directrice de CODE, Kavisha Pillay, il n’y a eu « aucune réponse » de la part des plateformes.
De son côté, le Service de communication et d’information du gouvernement sud-africain (GCIS), dont certains membres semblent réticents à qualifier ces manifestations de « xénophobes » ou « afrophobes », dit avoir pris contact avec ces plateformes. Un haut responsable indique leur avoir demandé « la confirmation qu’elles avaient connaissance des contenus violents et incitant à la haine présents dans leurs flux et, le cas échéant, quelles mesures elles [prenaient] pour y remédier ».
Les résultats de ces échanges restent toutefois incertains. Selon William Bird, directeur de MOXII (anciennement Media Monitoring Africa), seule « une poignée » de demandes de retrait auraient été formulées, notamment auprès de YouTube.
Quelques évolutions positives sont néanmoins perceptibles au sein des pouvoirs publics, qui semblent davantage disposés à dénoncer les campagnes de mésinformation et de désinformation dès qu’elles émergent. Durant le week-end du 18 juillet, plusieurs publications ont affirmé que le boxeur congolais Roméo Katompa avait été brûlé vif lors d’une attaque xénophobe en Afrique du Sud. Le GCIS a rapidement diffusé sur les réseaux sociaux une mise en garde contre la propagation d’« informations non vérifiées » sur cette affaire. En réalité, Katompa est décédé dans l’incendie de son habitation.
La plupart des réseaux sociaux ont réduit leurs dispositifs de modération au lieu de les renforcer
D’autres exemples de désinformation entretiennent la confusion. Des publications ont notamment affirmé que des emplois étaient créés pour les Sud-Africains dans des enseignes comme Spar, à mesure que les travailleurs étrangers en étaient évincés. Africa Check a démenti l’information, tandis que Spar a pris ses distances avec cette campagne.
Certaines vidéos ont également été sorties de leur contexte. Les observateurs ont ainsi établi qu’une séquence présentée comme montrant un vaste rassemblement anti-immigration dans la province du Limpopo était en réalité une célébration culturelle traditionnelle.
William Bird indique que YouTube et TikTok ont supprimé certains contenus, mais se dit « déçu » par l’absence de réaction de X et de Meta/Facebook. « Ce qui m’inquiète, c’est que le seuil [de retrait de contenus] n’est pas jugé suffisamment élevé [en Afrique du Sud] », confie-t-il. Il cite l’assassinat de Charlie Kirk, militant de la droite américaine, comme exemple d’événement ayant contraint les plateformes à agir face à des contenus extrêmes.
La plupart des plateformes de réseaux sociaux ont réduit leurs dispositifs de modération au lieu de les renforcer. William Bird explique que certaines disposent de mécanismes de « partenaires de confiance » permettant de faire remonter les signalements, mais que des résistances internes peuvent freiner toute réaction déterminée.
Des réactions en retour sont également à craindre. Le 15 juillet, deux ressortissants ghanéens ont saisi la Cour pénale internationale afin qu’elle enquête sur les attaques xénophobes en Afrique du Sud, qui pourraient constituer des crimes contre l’humanité.
En définitive, la question est de savoir à qui profitent ce chaos et ces actes incontrôlés d’autodéfense. Aux plateformes numériques ? Aux personnalités politiques à l’approche des élections ? À des acteurs extérieurs, tels que la Russie, qui pourraient avoir un intérêt à long terme à ce que l’Afrique du Sud se trouve déstabilisée ? Ou une dangereuse combinaison de ces trois facteurs ?
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