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Les jeunes, rempart contre le crime organisé transnational en Afrique

Le manque d’accès à l’éducation, à l’emploi et à la politique pousse la jeunesse africaine vers des activités illicites.

Les jeunes représentent plus de 60 % de la population de l’Afrique, et ce chiffre devrait dépasser la barre des 75% d’ici 2030. Cette explosion démographique est sans commune mesure avec les investissements et les orientations socio-économiques et politiques actuelles sur le continent. En conséquence, les activités et les réseaux criminels fournissent à la jeunesse l’autonomie financière, l’identité sociale et le sentiment d’appartenance que les États et les marchés formels n’ont pas su leur offrir.

Tel est le défi sécuritaire que le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine (UA) doit relever avec une urgence accrue, alors que la question de la lutte contre le crime organisé transnational (COT) est régulièrement abordée lors de ses sessions annuelles.

C’est dans cette perspective que s’inscrit la célébration, chaque septembre, du mois de l’amnistie en Afrique destiné à encourager la remise volontaire d’armes illicites. Si le CPS reconnaît la diversité du crime organisé transnational, il concentre principalement son attention sur les flux d’armes, souvent directement liés à l’insécurité et à la violence.

Pour l’heure, le lien entre l’insécurité et les autres formes de crime organisé transnational qui favorisent et alimentent l’aggravation de l’extrémisme violent et des activités armées au Sahel, en Afrique centrale et en Afrique de l’Est ne fait l’objet que d’une attention limitée.

Les crimes qui sapent la stabilité de l’État incluent la traite des êtres humains et le trafic de drogue, la traite des migrants, la cybercriminalité, ainsi que l’exploitation forestière, minière et la pêche illégales, les jeunes étant en première ligne de ces activités. Par conséquent, il est essentiel de mieux comprendre la vulnérabilité et l’implication de la jeunesse si l’on veut élaborer une stratégie africaine crédible pour lutter contre ce fléau et parvenir à une paix et une stabilité durables.

Trafic et consommation de stupéfiants

En Sierra Leone et au Libéria, par exemple, de nombreux jeunes sombrent dans le trafic et la consommation de stupéfiants. La drogue qui suscite le plus d’inquiétudes est le « kush », une substance synthétique à l’origine d’une crise sanitaire, en particulier chez les jeunes. Plus préoccupante encore est l’implication d’enfants âgés d’à peine 12 ans — garçons comme filles — dans ce trafic.

La traite des êtres humains, le trafic de drogue, la cybercriminalité et l’exploitation minière fragilisent l’État

Des recherches menées par l’Institut d’études de sécurité révèlent que cette drogue est produite en Sierra Leone à partir de composés chimiques, notamment des cannabinoïdes synthétiques et des nitazènes. Des gangs libériens et sierra-léonais collaborent avec des cartels transnationaux pour acheminer, distribuer et vendre de la drogue.

Au Libéria, les toxicomanes sont communément appelés « zogos », un terme qui désigne et stigmatise à la fois les personnes vivant en marge de la société, en particulier les jeunes défavorisés en situation d’itinérance et de misère. Plus de 70 % des 5,9 millions d’habitants du Libéria ont moins de 35 ans et environ 57 % des enfants en âge de l’être ne sont pas scolarisés. La plupart vivent dans une pauvreté chronique et sont sans emploi, une situation qui alimente le désespoir et la toxicomanie.

Le nombre de ghettos où se concentrent les toxicomanes se multiplie dans la capitale, notamment dans des lieux publics tels que les cimetières, les bâtiments abandonnés, les plages, sous les ponts et dans des campements de fortune situés à proximité des commissariats, des écoles et des quartiers résidentiels. Cela reflète l’incapacité croissante de l’État à gérer, contenir ou résoudre la crise. Ces ghettos offrent un refuge à de nombreux jeunes sans-abri, désœuvrés et toxicomanes, mais abritent également des gangs de jeunes, en pleine expansion, créant ainsi une convergence entre la culture de la drogue et celle des gangs.

Ces ghettos font office de bases organisationnelles et de refuges pour les gangs. Armés de machettes, de couteaux et, de plus en plus, d’armes à feu, ces groupes se livrent à des vols, à des extorsions et proposent des services payants de protection à des clients. En période électorale, les élites politiques recrutent des membres de gangs pour intimider les électeurs et perturber les activités de l’opposition. Le gangstérisme et la criminalité chez les jeunes pourraient ainsi compromettre la stabilité du Libéria à moyen et long terme. 

L’attrait de la cybercriminalité

Autre tendance parallèle tout aussi significative : la banalisation de la cybercriminalité en tant que moyen de subsistance viable chez les jeunes. La cyberfraude est en hausse chez les jeunes au Ghana et au Nigéria, car c’est la frange la plus connectée de la population.

Les ghettos accueillent des jeunes sans-abri ou toxicomanes mais servent aussi de base à des gangs

Au Nigéria, ce phénomène a donné naissance à ce qu’on appelle les « hustling kingdoms » ― des académies informelles de cybercriminalité où les jeunes sont formés à la fraude numérique comme s’ils fréquentaient un établissement d’enseignement professionnel.

Ces centres déploient des méthodes sophistiquées et diversifiées, notamment les arnaques amoureuses, les fraudes à l’avance de fonds, les escroqueries à l’investissement et aux loteries, le piratage des e-mails professionnels et les attaques par ransomware, ciblant des victimes dans le monde entier.

Les personnes âgées sont ciblées de manière disproportionnée en raison de leur propension à faire confiance et de leur faible niveau de maîtrise du numérique. L’ampleur des préjudices financiers est considérable et implique régulièrement des infrastructures techniques sophistiquées.

Les cybercrimes émergents et l’avènement de l’intelligence artificielle et des cryptomonnaies progressent bien au-delà des réglementations internationales, y compris la Convention de l’UA de 2014 sur la cybersécurité et la protection des données personnelles.

Au Nigéria, les confréries sont liées à la cybercriminalité et au racket de protection. Les confréries nigérianes, souvent appelées sectes ou sociétés secrètes, ont vu le jour dans les années 1950 sous la forme de mouvements universitaires prônant la libération et la justice sociale.

Figure : liste des confréries au Nigéria


Source : ISS, Enhancing Africa’s Response to Transnational Organised Crime

 

Malgré la diversité de leurs membres, ces confréries dirigées par des jeunes sont aujourd’hui largement associées à la violence et à la criminalité. Elles se sont transformées au fil de décennies marquées par la marginalisation économique, la mainmise d’éléments criminels sur leurs structures dirigeantes et l’instrumentalisation systématique de leurs membres par des acteurs étatiques et non étatiques influents.

Liées par des serments de loyauté et par le secret, ces organisations ont acquis ces dernières années une notoriété mondiale en tant que réseaux criminels transnationaux, leurs membres étant impliqués dans des activités sophistiquées et à grande échelle de cyberfraude, de trafic de drogue et d’exploitation sexuelle, ainsi que de blanchiment d’argent. Elles opèrent au-delà des frontières, exploitant les marchés criminels locaux et coopérant avec les réseaux criminels dans les pays d’accueil.

En 2017, les autorités canadiennes ont démantelé un réseau de blanchiment d’argent estimé à 5 milliards de dollars américains impliquant des organisations liées à des confréries nigérianes. L’opération « Jackal III » menée en 2024 par l’Organisation internationale de police criminelle (Interpol) a permis de saisir des avoirs d’une valeur de 3,5 millions de dollars américains dans 21 pays grâce à des interventions contre des réseaux liés à ces organisations. En Afrique du Sud, entre 2021 et 2025, des opérations conjointes impliquant le service de la police en charge de la lutte contre le crime organisé, Interpol et des agences américaines ont abouti à plusieurs arrestations, notamment de membres haut placés de confréries.

Le CPS doit promouvoir l’élaboration d’une convention globale de l’UA sur le crime organisé transnational

Tous les membres des confréries ne sont pas directement impliqués dans la criminalité, mais la participation de certains aux activités de racket de protection ― qui garantissent le respect des accords et la résolution des conflits au sein des milieux criminels par la loyauté ― rend les autres membres indirectement complices. Les revenus ne sont pas toujours acheminés de manière délibérée, mais, en raison de la logique structurelle des économies criminelles, ils finissent dans les caisses d’organisations extrémistes et de groupes armés alimentant ainsi l’instabilité. 

Quelles conséquences pour le CPS ?

L’attrait croissant du crime organisé auprès des jeunes en situation de détresse constitue une menace importante pour la stabilité de l’Afrique. Là où les États ont renoncé à investir, les économies criminelles prospèrent, avec des conséquences dévastatrices pour la gouvernance, la cohésion sociale et la sécurité à long terme.

Toute stratégie de lutte contre le crime organisé qui se concentrerait exclusivement sur la répression et l’interdiction, aussi nécessaire soit-elle, ne s’attaquera pas aux conditions structurelles qui font du crime organisé l’option économique la plus logique pour des millions de jeunes Africains marginalisés.

Par conséquent, le CPS doit exhorter les États membres à s’engager explicitement à investir dans la jeunesse, en présentant ces engagements comme des impératifs de paix et de sécurité, et non simplement comme des aspirations de développement.

Le Conseil doit aller au-delà de la rhétorique pour redéfinir la participation des jeunes à la paix, à la sécurité et à la gouvernance. Il doit collaborer avec les ambassadeurs de la jeunesse de l’UA et avec le réseau Youthwise afin d’impliquer les jeunes des États membres dans la mise en place de systèmes d’alerte précoce et l’élaboration de stratégies de lutte contre la criminalité. Cela garantira que les jeunes soient pleinement associés à l’élaboration des politiques visant à remédier à leur vulnérabilité. La criminalité organisée devrait être abordée dans le cadre de l’éducation civique et à la paix dans les écoles afin d’empêcher que les jeunes ne s’engagent dans des activités criminelles présentées comme des opportunités économiques alternatives.

Enfin, le CPS doit promouvoir l’élaboration d’une convention globale de l’UA sur le crime organisé transnational afin de favoriser l’harmonisation des législations nationales, la coopération policière transfrontalière, le partage régional de renseignements et le démantèlement systématique des réseaux criminels.

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