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Au CPS, les thématiques priment sur les crises nationales

La prédominance de cet outil de prévention et de gestion de conflit fragilise le suivi des situations au sein des États membres.

Le programme de travail provisoire pour juin 2026 du Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine (UA) témoigne d’une tendance croissante concernant l’ordre du jour de l’organe. Sur les 11 points proposés, cinq étaient thématiques, deux portaient sur des pays spécifiques et les quatre autres concernaient la coordination avec les communautés économiques régionales (CER), notamment la réunion de coordination semestrielle UA-CER et d’autres échanges avec des organes régionaux.

En avril et mai 2026, les questions thématiques ont représenté respectivement quatre et six sujets sur un total combiné de 11 points. Cette proportion illustre la tendance de fond qui voit ces problématiques transversales dominer l’ordre du jour du CPS. Une étude de l’Institut d’études de sécurité (ISS), portant sur la période de janvier 2023 à juin 2026, confirme cette tendance.

Une tendance de fond

L’analyse de l’ISS repose uniquement sur une étude longitudinale des programmes de travail. Elle démontre que, qu’il soit abordé ou non, un point inscrit à l’ordre du jour du CPS témoigne de l’intérêt du Conseil et de sa volonté d’en faire une priorité. Les résultats préliminaires de l’étude, qui s’appuient sur des statistiques descriptives et une approche qualitative, révèlent que le CPS accorde une importance croissante aux questions thématiques. Au cours de la période étudiée, le Conseil a inscrit 449 points à son ordre du jour, soit en moyenne 11 points chaque mois. Les questions thématiques (254 points) représentaient 56,6 % du total, tandis que celles concernant un pays ne représentaient que 22,9 %, suivies par les questions relatives aux initiatives régionales/multilatérales du CPS, lesquelles constituaient 20,5 %.

Récurrence des catégories de points inscrits à l’ordre du jour du CPS de janvier 2023 à juin 2026
Récurrence des catégories de points inscrits à l’ordre du jour du CPS de janvier 2023 à juin 2026
Source : Analyse effectuée par le Rapport sur le CPS sur les programmes de travail du CPS. Étude disponible sur la banque de données numériques du département Affaires politiques, Paix et Sécurité de l’UA

 

Sur 42 mois, les thématiques ont dominé l’ordre du jour avec 56,6 %, contre 22,9 % pour les situations pays

Cette tendance a également été relevée dans l’étude Amani Africa, qui a analysé les programmes de travail et les résultats des réunions du CPS depuis sa création en 2004 jusqu’à 2022. Alors qu’elles occupaient une place relativement marginale à l’ordre du jour du Conseil à ses débuts, les questions thématiques ont atteint en 2019 la parité avec les situations nationales. L’analyse d’Amani Africa montre que les situations nationales représentaient 90 % des points abordés par le CPS au cours de ses trois premières années d’existence, contre 10 % seulement pour les questions thématiques. Ces dernières ont considérablement augmenté pour atteindre les 56 % en 2022.

Les questions thématiques se sont concentrées sur trois points principaux : les défis de gouvernance et les transitions politiques post-coup d’État, les affaires institutionnelles du CPS visant à renforcer la coordination avec les structures de l’UA telles que l’Architecture africaine de paix et de sécurité, et la lutte contre le terrorisme. Cette répartition témoigne des efforts déployés par le CPS pour traiter de questions cruciales, notamment les changements anticonstitutionnels de gouvernement et l’extrémisme violent, qui constituent au moins depuis cinq ans les principaux défis du continent en matière de paix et de sécurité. Le CPS cherche également à renforcer la coordination entre les instances responsables de la paix et de la sécurité au sein de l’UA et à mettre en place des méthodes de travail efficaces pour s’acquitter de son mandat de manière optimale.

Récurrence des questions thématiques à l’ordre du jour du CPS de janvier 2023 à juin 2026
Récurrence des questions thématiques à l’ordre du jour du CPS de janvier 2023 à juin 2026
Source : Analyse effectuée par le Rapport sur le CPS sur les programmes de travail du CPS. Étude disponible sur la banque de données numériques du département Affaires politiques, Paix et Sécurité de l’UA

 

Les situations nationales les plus fréquemment abordées concernaient la Somalie, le Soudan et le Soudan du Sud. Au cours de la période étudiée, la situation en Somalie a été examinée à 20 reprises, tandis que celles du Soudan et du Soudan du Sud ont été abordées respectivement 19 et 12 fois. La situation en République démocratique du Congo a quant à elle fait l’objet de neuf examens. Les crises graves et prolongées que connaissent ces pays justifiaient une telle attention.

Récurrence des situations nationales à l’ordre du jour du CPS de janvier 2023 à juin 2026
Récurrence des situations nationales à l’ordre du jour du CPS de janvier 2023 à juin 2026
Source : Analyse effectuée par le Rapport sur le CPS sur les programmes de travail du CPS. Étude disponible sur la banque de données numériques du département Affaires politiques, Paix et Sécurité de l’UA

 

Les raisons de la prédominance des questions thématiques

Trois raisons expliquent cette prédominance des questions thématiques. La première est d’ordre pratique. Le calendrier du CPS suit un programme provisoire annuel arrêté par ses 15 États membres ; ainsi, les programmes de travail mensuels reprennent les points prévus d’une année sur l’autre. Ceux-ci comprennent les réunions statutaires avec les piliers de l’Architecture africaine de paix et de sécurité, ainsi qu’avec les organes et entités qui les soutiennent, tels que les CER, l’Union européenne et les Nations unies.

L'intérêt des présidences successives, plus que l'urgence continentale, façonne l'ordre du jour mensuel du CPS

Même si les présidents et l’ensemble du Conseil disposent d’une certaine marge de manœuvre pour définir leur ordre du jour mensuel, la mise en œuvre du programme annuel convenu reste une obligation.

La deuxième raison tient au fait que les questions thématiques peuvent être débattues à tout moment, tandis que les situations nationales dépendent d’événements et de la gravité des circonstances qui, généralement, amènent le CPS à se saisir de ces dossiers. Il est de coutume que la paix et la sécurité intérieures relèvent de la responsabilité des États membres.

Certains pays s’appuient sur le principe de souveraineté inscrit dans l’Acte constitutif de l’UA pour s’opposer à ce que le CPS aborde une crise survenant sur leur territoire.

Par exemple, le président du Niger, Mohamed Bazoum, a rejeté les bons offices du CPS qui cherchait à désamorcer les tensions qui l’opposaient à l’actuel chef de la transition en amont du coup d’État de juillet 2023. De même, le Cameroun et d’autres pays ont estimé qu’ils étaient en mesure de gérer eux-mêmes leurs crises sans que le CPS en soit officiellement saisi.

De plus, conformément au principe de subsidiarité, certaines situations nationales, comme celle de la Guinée-Bissau, sont systématiquement traitées par les communautés économiques régionales (CER).

Le troisième facteur est l’intérêt de la présidence du CPS, qu’il soit régional ou national. Le Soudan figure ainsi régulièrement à l’ordre du jour en raison de son instabilité persistante ― au moins depuis le coup d’État de 2019. Cependant, l’Égypte, lors de son récent mandat au sein du CPS, a manifesté un vif intérêt à voir lever la suspension de Khartoum des activités de l’UA.

Le Nigeria a donné la priorité à la lutte contre le terrorisme, parallèlement à d’autres enjeux régionaux et continentaux importants en matière de paix et de sécurité, tels que la piraterie maritime. Ainsi, malgré les contraintes opérationnelles, l’intérêt des présidents successifs — généralement pour les questions touchant leurs pays et leurs régions — ainsi que leur influence auprès de leurs pairs jouent un rôle prépondérant dans la définition des programmes mensuels.

Améliorer l’ordre du jour du CPS

Au cours des deux dernières décennies, le CPS a élargi son champ d’action pour y inclure des enjeux liés à la paix et la sécurité. Cela témoigne de la volonté de cet organe d’anticiper efficacement les crises, de renforcer ses capacités de prévention et de s’attaquer de manière globale aux facteurs d’instabilité du continent. Cependant, ce faisant, les questions génériques ont pris le pas sur les situations nationales en évolution ou émergentes qui nécessitent une attention immédiate et une mobilisation accrue. Parmi les défis à relever figurent le trop grand nombre de points à l’ordre du jour, en particulier lorsque les capacités de mise en œuvre restent limitées et que la coordination fait défaut.

La surcharge de l'ordre du jour du CPS risque d'affaiblir sa capacité d'anticipation et de réponse aux crises

Cette expansion risque de ne pas produire les effets escomptés pour le CPS et les États membres de l’UA. Une approche plus ciblée dans la définition de l’ordre du jour serait utile. Le Conseil a éprouvé des difficultés à inscrire à l’ordre du jour certaines crises manifestes, telles que la situation au Cameroun et les violences électorales en Tanzanie. Dans ces conditions, le principe de souveraineté a primé sur celui de non-indifférence, ce qui a permis au CPS d’aborder des crises à travers le continent malgré le fait qu’elles relevaient avant tout du domaine des « affaires intérieures ».

Si les positions de l’UA en faveur du principe de souveraineté devaient persister, l’ordre du jour du CPS pourrait davantage se concentrer sur des thèmes génériques afin d’éviter des tensions avec des États membres peu coopératifs. À terme, cela pourrait affecter la capacité du CPS à anticiper les crises et à y répondre. Pour éviter cela, le Conseil devrait renforcer sa coordination avec la Conférence de l’UA et le Comité des représentants permanents afin de sensibiliser les États membres à l’importance d’aborder les situations nationales. Des sessions à huis clos pourraient être proposées, en particulier pour les cas les plus sensibles.

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