Entretien : La CEDEAO affine son alerte précoce face aux menaces sécuritaires multiples

Alors que la convergence de multiples menaces fragilise la sécurité humaine, l'alerte précoce n'a jamais été aussi indispensable.

Dre Onyinye Onwuka, directrice par intérim de la Direction de l'alerte précoce de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), s'est entretenue avec le Rapport sur le CPS.

Face à la complexité et à l'instabilité croissantes du contexte politique et sécuritaire en Afrique de l'Ouest, comment la Direction de l'alerte précoce de la CEDEAO a-t-elle adapté ses cadres analytiques et ses méthodologies afin d'améliorer ses prévisions ?

La Direction opère dans un contexte où les risques sécuritaires ne sont plus cloisonnés. Les facteurs politiques, économiques, sociaux et environnementaux s'entremêlent pour créer une menace multidimensionnelle à la sécurité humaine, et notre dispositif d'alerte précoce a évolué en conséquence.

Premièrement, nous avons approfondi notre analyse multidimensionnelle des risques liés à la sécurité humaine. Nous nous concentrions auparavant principalement sur les risques touchant chaque État membre, mais comme l'insécurité ne connaît pas de frontières, nous sommes passés, il y a plus d'une décennie, d'une approche exclusivement nationale à une analyse thématique aux implications régionales.

La Direction surveille désormais les menaces de manière plus intégrée, en couvrant la sécurité, la gouvernance, les droits humains, l'environnement, la criminalité, ainsi que la santé et les pandémies – qui ont fait plus de victimes que les conflits armés traditionnels. Nous surveillons également la sécurité alimentaire, la cohésion sociale et le crime organisé dans l'ensemble de nos États membres.

La deuxième adaptation concerne la triangulation des données, à travers le Réseau d'alerte et de réponse de la CEDEAO, qui s'appuie sur des observateurs de terrain et des rapports nationaux. Nous ne pouvons pas tout voir seuls, c'est pourquoi nous combinons ces rapports de terrain avec les données d'Africa Media Monitor, une application numérique qui automatise la collecte de données provenant de plus de 1 000 sources en ligne à travers le monde, ainsi qu'avec une veille et une analyse des réseaux sociaux. La triangulation des données est essentielle à la crédibilité de notre analyse.

Troisièmement, nous sommes passés d'un simple suivi à un cadre d'analyse prédictive, où des prévisions basées sur des scénarios permettent d'identifier les crises et leurs déclencheurs potentiels.

La CEDEAO est passée d'une surveillance pays par pays à un dispositif d'alerte précoce intégré et prédictif

Quatrièmement, nous avons renforcé la localisation grâce aux centres nationaux de coordination du mécanisme de réponse conçus par la CEDEAO. Ces centres, en collaboration avec des partenaires locaux, recueillent des informations sur la dynamique des conflits locaux au sein des communautés, en reconnaissant que de nombreuses crises régionales trouvent leur origine dans des griefs locaux avant de s'aggraver.

Compte tenu du caractère transnational de ces menaces, nos cadres analytiques se concentrent de plus en plus sur les répercussions régionales. L'Afrique de l'Ouest est divisée en quatre zones – le golfe de Guinée, le Sahel, le bassin du fleuve Mano et la Sénégambie – et nous surveillons les risques transfrontaliers grâce à nos programmes d'évaluation des risques et de la vulnérabilité.

Nous travaillons également à l'élaboration d'un indice de sécurité humaine de la CEDEAO, en collaboration avec nos partenaires, la société civile et nos centres d'excellence, afin de garantir que cet outil soit crédible, acceptable et adapté à la région. Plusieurs ateliers ont déjà eu lieu, et nous sommes confiants de finaliser cet indice d'ici fin 2026.

De quelle manière les centres nationaux du mécanisme de réponse de la CEDEAO ont-ils renforcé les capacités d'alerte précoce et de réponse aux niveaux national et régional, et quelles améliorations restent nécessaires ?

La mise en place des centres nationaux de coordination du mécanisme de réponse (NCCRM) a constitué l'un des moments forts du dispositif d'alerte précoce de la CEDEAO. Le 14 juillet 2014, lors de leur 45e session ordinaire à Accra, les chefs d'État de la CEDEAO ont adopté le Cadre stratégique pour la mise en place de mécanismes nationaux d'alerte précoce et d'intervention rapide dans tous les États membres. Il s'agissait d'une innovation institutionnelle importante, car elle visait à combler le fossé entre les systèmes d'alerte précoce régionaux et nationaux. Nous y avons ajouté la composante « réponse nationale », car une alerte est de peu d'utilité si la capacité de réponse relève d'une autre instance.

Nous disposons actuellement de huit centres nationaux opérationnels. Trois pays ont depuis quitté la CEDEAO, ce qui nous a fait perdre ces centres et réduit nos canaux officiels de partage d'informations, en particulier en provenance du Sahel. Nous renforçons nos partenariats avec la société civile, les groupes de réflexion, les réseaux locaux de veille et l'Union africaine pour accéder aux informations de cette région et les analyser, et nous mettons en place des centres nationaux dans les États membres où ils font encore défaut.

Le départ de trois États membres a affaibli le réseau d'alerte précoce de la CEDEAO, surtout au Sahel

Ces centres ont accompli beaucoup : les États membres disposent désormais de mécanismes spécifiques pour recevoir, valider et donner suite aux alertes précoces, l'alerte précoce est davantage intégrée dans les processus décisionnels gouvernementaux, et la circulation de l'information s'est améliorée. Les centres ont également renforcé la communication entre les communautés locales, les autorités nationales et la Commission de la CEDEAO.

Le suivi des conflits locaux, des tensions électorales et des incidents sécuritaires s'est lui aussi considérablement amélioré, et continuera de progresser à mesure que nous avançons aux côtés de nos partenaires et des gouvernements. Les centres collectent et analysent les données locales, puis émettent des alertes et des recommandations à l'échelle nationale. Ces données – qui contribuent à coordonner les réponses nationales tout en soutenant la diplomatie préventive régionale – sont également transmises à la Direction de l'alerte précoce de la CEDEAO pour alimenter l'analyse régionale des conflits.

La coordination a également été renforcée, les centres facilitant la coopération entre les ministères nationaux. Différents ministères sectoriels siègent au conseil d'administration, et des fonctionnaires détachés auprès des centres y échangent leurs points de vue sur des questions interdépendantes liées à la sécurité humaine.

Enfin, les centres soutiennent fermement la prévention des conflits et la gestion des conflits locaux. Des lacunes subsistent – tous les centres des États membres ne se situent pas au même niveau – et ce travail reste en cours. Un conflit peut être identifié, même au stade de ses causes structurelles et profondes, mais la paix, elle, reste plus difficile à mesurer. Ces structures contribueront néanmoins à apporter la paix dans la région, et la CEDEAO continuera à orienter, former et fournir une assistance technique pour que les architectures nationales fonctionnent et que leurs bienfaits soient visibles.

Les systèmes d'alerte précoce ne se traduisent pas toujours par des mesures opportunes et efficaces. Quelles mesures sont prises pour remédier à cette situation ?

Le fossé entre l'alerte et l'intervention demeure. Nous devons mettre davantage l'accent sur la prévention que sur la réaction, mais on observe souvent une réticence à donner suite à des alertes qui comportent un coût politique. Les gouvernements perçoivent parfois une alerte comme une critique plutôt que comme une occasion de prévenir. Je dis toujours qu'une alerte précoce n'est pas une condamnation précoce – c'est une prise de conscience de ce qui s'annonce, afin que nous puissions agir ensemble pour l'empêcher. Mais si les parties prenantes y voient une condamnation, elles adoptent une attitude défensive. Nous nous employons à faire comprendre que nous sommes tous partenaires au service d'une région pacifique.

L'alerte précoce doit être un partenariat, non une condamnation, pour combler le fossé entre alerte et action

Les ressources constituent également un frein. Les centres nationaux font état d'un manque de financement dédié aux opérations, et le financement est devenu un enjeu plus global à mesure que d'autres priorités prennent le dessus. En conséquence, l'action préventive est en concurrence avec des priorités plus immédiates – alors même que la prévention est un engagement de long terme mais essentiel. La fragmentation institutionnelle ralentit également les interventions, les responsabilités étant réparties entre plusieurs agences, ce qui complique la coordination sur la question de savoir qui doit recevoir les ressources nécessaires pour intervenir.

Enfin, la souveraineté reste un sujet de préoccupation. Les recommandations régionales se heurtent parfois à la résistance des autorités nationales, qui ont tendance, lors des réunions régionales, à s'opposer aux remarques mettant en évidence des problèmes dans leur pays. Les responsables gouvernementaux défendent naturellement leur gouvernement, mais nous souhaitons aussi qu'ils comprennent que la sécurité humaine est l'affaire de tous.

Quels résultats le programme interrégional d'échange de connaissances sur l'alerte précoce et la prévention des conflits a-t-il obtenus au cours de ses quatre années d'existence ?

Ce programme a renforcé la collaboration entre les mécanismes d'alerte précoce continentaux et régionaux. Nous travaillons en partenariat avec l'Union africaine dans le cadre d'Africa Media Monitor et de formations périodiques visant à harmoniser les outils de prévention des conflits et leurs résultats. Les échanges de connaissances se sont étendus plus loin encore, à la méthodologie, aux outils analytiques, à l'apprentissage entre pairs et, surtout, aux enseignements tirés.

Cet apprentissage a été réciproque. Notre expérience a permis d'affiner les approches analytiques d'autres communautés économiques régionales, tout en élargissant les prismes à travers lesquels nous percevons nous-mêmes les enjeux. Cela a renforcé l'intégration des conclusions régionales, ouvrant davantage d'opportunités pour des évaluations conjointes, des rapports communs et une diplomatie préventive coordonnée.

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