Oleksandr Magula/Global Images Ukraine via Getty Images

L’Afrique : nouveau théâtre d’opérations pour la guerre des drones ?

La technologie et le savoir-faire ukrainiens pourraient bouleverser l’équilibre entre les États africains et les groupes armés.

L’Ukraine est devenue, de facto, le plus grand laboratoire au monde d’adaptation des drones commerciaux à la guerre. À l’instar de la Russie, son ennemi, elle cherche des alternatives moins coûteuses aux drones militaires et s’appuie sur le savoir-faire civil pour armer des appareils destinés au grand public. Son arsenal compte ainsi des drones Mavic de fabrication chinoise, qui coûtent moins de 4 910 dollars américains (80 000 rands).

Armées nationales et groupes armés africains semblent de plus en plus s’approprier le savoir-faire ukrainien. L’Ukraine figure depuis longtemps parmi les dix premiers fournisseurs d’armes au monde, selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI). Elle a aussi participé à des missions de maintien de la paix en Angola, en Sierra Leone, en Éthiopie et en République démocratique du Congo (RDC).

L’intérêt croissant de l’Afrique pour les drones

L’Ukraine développe rapidement une industrie de fabrication et de modification de drones destinée à ses clients africains, des appareils de surveillance aux drones armés à longue portée. Le Ghana envisage ainsi d’acquérir des drones ukrainiens pour surveiller sa frontière nord, côté Sahel.

Dans un message publié en avril sur Telegram, le président Volodymyr Zelensky a fait état de progrès dans les « contrats de drones » proposés à des pays africains. Ces contrats portent sur la « production et la fourniture de drones, de missiles, d’obus et d’autres types d’équipements », avec la promesse d’un traitement rapide des demandes de licences d’exportation.

L’Ukraine prévoit d’établir une industrie de fabrication et de modification de drones pour ses clients africains

En juin, lors d’une conférence en Afrique du Sud sur la couverture médiatique des conflits contemporains, le journaliste ukrainien Sashko Chubko a décrit le fonctionnement de l’appareil de guerre aérienne de son pays. L’armée utilise des drones achetés dans le commerce aux côtés d’engins militaires. Des civils y intègrent des composants qui leur permettent d’emporter des charges létales. Ils se concentrent sur la structure du drone, « tandis que l’armée ajoute l’explosif », a expliqué Chubko.

La course à l’adaptation

Utilisés aux côtés des drones militaires turcs, les drones grand public sont devenus une pièce maîtresse de l’arsenal ukrainien, prisés pour leur faible coût et leur grande disponibilité. « Au début des années 2020, l’armée ukrainienne a commencé à équiper des drones Mavic de grenades et d’explosifs artisanaux, en détournant le système d’éclairage du drone comme déclencheur », a déclaré Chubko. Vers 2022, ces appareils frappaient à grande échelle les tranchées russes, jusqu’à ce que la Russie les tienne à distance grâce au brouillage.

En 2023, a-t-il ajouté, l’Ukraine avait mis en service des drones FPV (à vue subjective). Ceux-ci transmettent en temps réel des images vers des lunettes portées par le pilote, dépassent les 100 km/h et contournent avec agilité des obstacles tels que les bâtiments. En 2024, la Russie « a surpassé l’Ukraine par le déploiement à grande échelle des drones à fibre optique ». Bien que coûteux, ces appareils représentent le nec plus ultra de la technologie, car ils résistent mieux au brouillage et offrent une meilleure communication air-sol.

L’Ukraine en a depuis intensifié la production, dans une véritable course aux armements menée à distance avec la Russie. La menace s’en est accrue et le paysage sécuritaire a été transformé. Des zones entières sont désormais couvertes de filets anti-drones destinés à piéger les drones à fibre optique ennemis et leurs munitions potentiellement mortelles.

Les groupes armés africains acquièrent rapidement des drones pour la surveillance, la propagande et le combat

Des passerelles vers l’Afrique

De tels dispositifs anti-drones ont peu de chances d’être déployés dans de nombreuses régions d’Afrique, en raison du terrain. Mais selon un rapport des Nations unies publié en 2024, les groupes armés africains acquièrent rapidement des drones pour la surveillance, la propagande et le combat.

Rueben Dass, chercheur associé à la S. Rajaratnam School of International Studies et à l’Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement (UNIDIR), a indiqué à l’Institut d’études de sécurité (ISS) que les relations de défense entre l’Ukraine et les pays africains s’intensifiaient à mesure que les technologies gagnaient en performance et en accessibilité.

Dass observe « une reproduction des tactiques et des techniques impliquant des drones à vue subjective et à fibre optique dans des contextes tels que celui du Mali », où des groupes comme l’État islamique partagent leur savoir-faire avec leurs affiliés africains.

Il ne va pas jusqu’à évoquer des liens officiels entre ingénieurs ukrainiens spécialisés dans les drones et homologues africains. Toutefois, selon la presse, l’Ukraine a mené des opérations contre des mercenaires russes soutenant les Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan, et effectué des frappes de drones à Khartoum et dans ses environs.

L’Afrique pourrait devenir un nouveau terrain de concurrence entre Kiev et Moscou dans la guerre des drones

Des sources non officielles font également état du déploiement d’instructeurs ukrainiens spécialisés dans les drones en RDC et au Soudan du Sud. Erik Prince, fondateur de la société militaire privée Blackwater, aide par ailleurs Kinshasa à sécuriser ses richesses minérales.

Selon certaines sources, ses mercenaires auraient affronté les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, en recourant à des drones pour protéger la zone frontalière entre la RDC et le Burundi.

Prince a pris des parts dans Swarmer, une start-up ukrainienne spécialisée dans les drones. Son intérêt affiché pour ce marché florissant alimente les spéculations sur une présence accrue d’instructeurs ukrainiens en RDC.

Menaces et opportunités

Les drones ont radicalement transformé la guerre moderne. En Afrique, ils servent encore surtout à la surveillance et à la reconnaissance, même si leurs capacités cinétiques ne cessent de croître. Selon les spécialistes, la simple possession d’un drone a une forte valeur de propagande. Elle permet de filmer en haute définition des images à diffuser sur les réseaux sociaux et offre aux acteurs non étatiques la possibilité de projeter leur puissance au-delà des zones qu’ils contrôlent.

Les drones peuvent aussi réduire l’asymétrie entre forces régulières et irrégulières, comme au Mali. Traditionnellement, les armées des États africains détenaient le monopole de l’usage de la force. Mais la disponibilité, le faible coût et l’adaptabilité des drones grand public changent la donne.

Leur prolifération sur le continent suscite aussi des inquiétudes. Les réseaux de contrebande, y compris ceux que contrôlent des insurgés, font déjà circuler armes et pièces électroniques, et les composants de drones pourraient bientôt suivre. Compte tenu de l’expertise ukrainienne en matière d’adaptation des drones et de la volonté de Kiev de déployer davantage de systèmes aériens contre la Russie, l’Afrique pourrait devenir un nouveau terrain de concurrence entre Kiev et Moscou dans la guerre des drones.

Cet article a été initialement publié par ISS Today. 

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