L'Afrique, nouveau théâtre de la guerre hybride par drones ?
L’expansion de technologies et de l’expertise ukrainiennes pourrait y changer l'équilibre des forces entre groupes armés étatiques et non étatiques.
À l’échelle mondiale, l’Ukraine est devenue le laboratoire officieux d’adaptation et d’utilisation de drones commerciaux dans les conflits armés. Comme la Russie, son adversaire, elle cherche des alternatives peu coûteuses aux engins militaires et s’attèle ainsi à militariser des drones civils. Son arsenal comprend notamment des drones Mavic, fabriqués en Chine et acquis pour moins de 80 000 rands (4 910 dollars US).
En Afrique, armées nationales et groupes armés semblent de plus en plus friands du savoir-faire de l’Ukraine. Figurant depuis longtemps parmi les 10 premiers fournisseurs d’armes au monde, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, ce pays a participé à des missions de maintien de la paix en Angola, en Sierra Leone, en Éthiopie et en République démocratique du Congo (RDC).
Pour ses clients africains, l’Ukraine développe rapidement une industrie de fabrication et de modification de drones, dont ceux destinés à la surveillance et ceux armés opérant à grande portée.
Le Ghana a manifesté son intérêt à acquérir des drones ukrainiens adaptés afin de surveiller ses frontières sahéliennes. Dans un message publié en avril sur Telegram, le président Volodymyr Zelenskyy a évoqué des progrès concernant des « accords liés aux drones » proposés aux pays africains. Ils portent sur « la production et la fourniture de drones, de missiles, d’obus et d’autres types d’équipements », avec la promesse de délivrer rapidement des permis d’exportation.
En Afrique du Sud, lors d’une conférence tenue en juin sur le journalisme contemporain en temps de guerre, le journaliste ukrainien Sashko Chubko a décrit le fonctionnement de la machine de guerre aérienne de son pays. L’armée adapte des drones achetés dans le commerce en complément aux drones militaires. Des civils y ajoutent des composants leur permettant de transporter des charges létales. Leur tâche se limite au châssis, « tandis que l’armée ajoute les explosifs », a expliqué Chubko.
L’essor rapide de la fabrication et de la modification de drones par l’Ukraine lorgne le marché africain
Le recours aux drones civils en tandem avec des drones militaires turcs constitue désormais le pilier de l’armée ukrainienne. Mais, les drones civils suscitent un intérêt considérable en raison de leur faible coût et de leur disponibilité.
« Au début des années 2020, l’armée ukrainienne commence à doter des drones chinois Mavic de grenades et d’explosifs [artisanaux] et apprend à déclencher le largage [des armes] en allumant la lampe des drones », a indiqué Chubko. « Vers 2022, ces drones sont adaptés et utilisés à grande échelle, ciblant les tranchées russes jusqu’à ce que la Russie use de techniques de brouillage pour les tenir à distance ».
En 2023, a-t-il ajouté, l’Ukraine utilise pour la première fois des drones à pilotage immersif, qui transmettent des images en temps réel à des lunettes spéciales portées par un pilote et peuvent se déplacer à plus de 100 km/h. Ils peuvent également contourner avec agilité des obstacles aériens comme des bâtiments.
En 2024, la Russie « surpasse l’Ukraine [en utilisant] à grande échelle des drones à fibre optique ». Bien que coûteux, ils constituent le Saint Graal en la matière, en grande partie parce qu’ils peuvent échapper aux contre-mesures telles que le brouillage et assurent une communication air-sol plus claire. L’Ukraine a intensifié la production nationale de ces drones dans ce qui s’apparente à une course à l’armement dans la guerre à distance contre la Russie.
Ainsi, le niveau de menace s’est accru et le paysage transformé. De vastes portions du ciel ukrainien disposent désormais de filets protecteurs visant à piéger les drones à fibre optique de l’ennemi et leurs munitions potentiellement mortelles.
Plus d’adaptation technologique pour plus de partenariats potentiels avec des groupes armés en Afrique
Certes, il est peu probable pour de nombreuses régions d’Afrique de disposer de ce type de défenses anti-drones en raison de la configuration du terrain. Mais, un rapport des Nations unies publié en 2024 souligne que des groupes armés du continent se dotent rapidement de drones à des fins de surveillance, de propagande et de logistique. Les partenariats potentiels avec des groupes armés en Afrique se multiplient à mesure que s’accélère l’adaptation technologique dans le cadre de la guerre russo-ukrainienne.
Rueben Dass, chercheur associé à la S. Rajaratnam School of International Studies et chargé de recherche à l’Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement, indique à ISS Today un renforcement des liens entre l’Ukraine et les pays africains en matière de défense, à mesure que les technologies gagnent en puissance et en accessibilité financière.
Il relève en outre « une imitation des tactiques et techniques immersives impliquant des drones à fibre optique, notamment au Mali », où des groupes tels que l’État islamique partagent leur savoir-faire avec leurs affiliés africains.
Il s’abstient toutefois d’indiquer l’existence de liens officiels entre des ingénieurs ukrainiens spécialistes de drones et leurs partenaires africains. Mais selon les médias, l’Ukraine aurait mené des opérations contre des mercenaires russes soutenant les Forces de soutien rapide soudanaises, et aurait utilisé des drones pour des frappes à Khartoum et dans ses environs.
Selon des informations non officielles, des pilotes de drones ukrainiens seraient déployés en RDC et au Sud-Soudan. Erik Prince, fondateur de la société militaire privée Blackwater, aide Kinshasa à sécuriser les richesses minières du pays. Mais, alors qu’ils protégeaient grâce aux drones des régions de la RDC frontalières avec le Burundi, ses mercenaires auraient également été impliqués dans des affrontements avec les rebelles du M23 soutenus par le Rwanda.
Des contrebandiers, dont des insurgés, vendent déjà armes et pièces détachées d’appareils électroniques
Prince a acquis des actions de la start-up ukrainienne de production de drones Swarmer, et son intérêt avoué pour ce marché florissant dans ce pays a suscité des spéculations sur une forte présence et un déploiement à plus grande échelle d’instructeurs ukrainiens en RDC.
Les drones ont radicalement modifié la nature de la guerre moderne. En Afrique, ils servent principalement à la surveillance et à la reconnaissance, bien que leurs capacités cinétiques ne cessent de croître. Pour des chercheurs, le simple fait d’en posséder a une valeur propagandiste considérable. Il permet de réaliser des vidéos en haute définition pouvant être partagées sur les réseaux sociaux et aide les acteurs non étatiques à décupler leur puissance au-delà de leurs zones de contrôle physiques.
Les drones peuvent également réduire l’asymétrie entre les forces régulières et irrégulières, comme on l’a vu au Mali. Traditionnellement, les armées des États africains détenaient le monopole de l’usage de la force. Mais la disponibilité, le prix abordable et l’adaptabilité des drones commerciaux à bas coût ont changé la donne.
La prolifération des drones en Afrique suscite également des inquiétudes quant à leurs répercussions. Les réseaux de contrebande, dont les insurgés, font déjà le commerce d’armes et de pièces détachées d’appareils électroniques. Les composants de drones seront-ils les prochains sur la liste ?
Dans ce contexte, les compétences ukrainiennes en matière d’adaptation des drones et la volonté du pays de déployer davantage de systèmes aériens contre la Russie pourraient faire de l’Afrique le théâtre d’une concurrence féroce en matière de guerre hybride par drones.
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