L’Afrique ne peut ignorer la crise de l’eau et de l’assainissement
La baisse du soutien des donateurs propulse les investissements dans les services essentiels au cœur de la résilience économique et de la souveraineté de l’Afrique.
Le 39e sommet de l’Union africaine (UA), qui s’est tenu à Addis-Abeba en février, a inscrit l’eau et l’assainissement au cœur des priorités du continent. Le thème retenu était « Assurer la disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 ». Cette priorité reflète la prise de conscience progressive que la sécurité de l’approvisionnement en eau est le fondement de la trajectoire économique, sanitaire et du développement de l’Afrique.
Selon la division Recherche du magazine américain Foreign Policy, le stress hydrique pourrait coûter à certains pays africains jusqu’à 6 % de leur produit intérieur brut (PIB) d’ici 2050, en raison de la baisse de la production agricole et des répercussions sur la santé publique. Des études prospectives confirment que l’eau, l’assainissement et l’hygiène (EAH) sont des éléments essentiels au développement à long terme de l’Afrique. Le projet « Afriques futures et Innovations » (AFI) a mis en place un scénario dans lequel des investissements élevés dans les domaines de la démographie et de la santé et un accès facilité aux services de santé et aux infrastructures EAH permettraient de faire reculer les maladies transmissibles et non transmissibles.
La sécurité de l’approvisionnement en eau constitue une forme de sécurité de l’emploi
Ces investissements pourraient entraîner une augmentation du PIB par habitant de 207 dollars US par rapport à la trajectoire actuelle (scénario dit du « statu quo ») d’ici 2043. L’extrême pauvreté diminuerait de deux points de pourcentage, permettant à 41 millions de personnes supplémentaires de sortir de la pauvreté. Sur le plan économique, 70 % à 80 % des emplois dans les pays africains à faibles revenus dépendent de l’eau : la sécurité de l’approvisionnement en eau constitue en définitive une forme de sécurité de l’emploi.
L'accès à l’eau et à l’assainissement
Les niveaux d’accès actuels sont loin d’être suffisants. En 2023, seulement 29,5 % de la population africaine avait accès à des installations d’alimentation en eau et d’assainissement gérées de manière sûre, tandis que 14,1 % pratiquaient encore à la défécation en plein air. Les changements sont susceptibles d’être lents, l’utilisation d'installations gérées de manière sûre devant atteindre 39,5 % d’ici 2043 selon la trajectoire actuelle. À titre de comparaison, le reste du monde affichait un taux d’accès à des installations gérées de manière sûre de 64,2 % en 2023. Celui-ci devrait atteindre 75 % d’ici 2043. L’accès des Africains à une eau gérée de manière sûre s’élevait à 35,2 % en 2023, contre 78,6 % dans le reste du monde. D’ici 2043, ce chiffre restera inférieur à 50 % en Afrique, tandis que dans le reste du monde il devrait atteindre les 90 %.
Derrière le manque d’accès à l’eau et à l’assainissement se cache le véritable coût d’une crise économique. Les recherches de l’AFI montrent que l’Afrique perd chaque année 5 % de son PIB, soit environ 200 milliards de dollars, en raison d’un accès insuffisant à l'eau, à l'assainissement et à l’hygiène. Cela se traduit par une perte de productivité, en particulier chez les femmes et les filles : on estime en effet que 40 milliards d’heures sont consacrées à la collecte d’eau en Afrique subsaharienne, ce qui réduit d’autant le temps disponible pour le travail, l’école ou les activités génératrices de revenus.
Le stress hydrique pourrait coûter à certains pays africains jusqu’à 6 % de leur PIB d’ici 2050
Le manque d’assainissement et les mauvaises conditions d’hygiène contribuent également à la propagation de maladies évitables telles que le choléra et la diarrhée, ce qui augmente les coûts de santé, affaiblit la participation au marché du travail et nuit aux résultats scolaires et aux revenus. Dans certains pays comme le Malawi et la République centrafricaine, le temps que les femmes consacrent à aller chercher de l’eau peut représenter un manque à gagner qui peut atteindre 10 % de leurs revenus mensuels. Par conséquent, un meilleur accès à l’eau, aux installations sanitaires et une meilleure hygiène génèrent des retombées économiques plus importantes : des études montrent que pour chaque dollar américain engagé, le retour sur investissement est d’environ 4 à 7 dollars US. En d’autres termes, les investissements dans le domaine de l’EAH pourraient compenser cette perte de PIB. Combler ce fossé n’est donc pas seulement un impératif social, mais une stratégie économique.
Dans ce contexte, les discussions du sommet de l’UA témoignent d’une volonté politique forte au plus haut niveau pour faire de l’EAH un moteur du développement. Cela va dans le sens de l’Agenda 2063, qui considère que l’eau potable et l’assainissement sont des conditions préalables à l’avènement de « l’Afrique que nous voulons ». Ce thème invite les États membres de l’UA à élaborer une politique africaine de l’eau qui garantisse une sécurité hydrique inclusive et résiliente face aux changements climatiques.
Par l’intermédiaire du Conseil des ministres africains chargés de l’eau, les dirigeants africains ont adopté un plan à long terme, la Vision 2063 pour l’eau en Afrique, qui considère l’eau comme l’atout le plus stratégique du continent pour la prospérité et pour la paix. L’eau doit donc être considérée comme un catalyseur de croissance inclusive, un vecteur de coopération et un fondement de la résilience face aux changements climatiques.
Des contraintes persistantes
Ces défis structurels sont ancrés dans l’histoire. Les problèmes d’infrastructures EAH en Afrique proviennent en grande partie de l’époque coloniale, durant laquelle les colonisateurs accordaient la priorité aux Européens dans leurs dépenses de santé. Ils n’ont étendu les services de santé aux populations autochtones que de manière aléatoire, au gré des perceptions locales des mesures sanitaires coloniales, des priorités individuelles des administrateurs et du contexte politique et économique propre à chaque colonie. De plus, les administrations coloniales se sont tournées vers des solutions biomédicales importées pour contrôler les épidémies, comme les vaccins et les antibiotiques, renonçant à investir dans des infrastructures d’eau potable et des services d’assainissement sûrs.
En conséquence, les villes africaines se sont développées rapidement sans que les infrastructures suivent. Cette tendance, qui s’est manifestée tout au long des années 1950 et 1960, alors que les États nouvellement indépendants étaient confrontés à une multitude de défis et dépendaient fortement de l’aide internationale pour financer leurs systèmes de santé, continue encore aujourd’hui. Les gouvernements africains n’ont pas réussi à accroître suffisamment leurs investissements au cours des 25 dernières années pour répondre à la demande croissante d’infrastructures EAH sûres, causée par l’urbanisation rapide et la croissance démographique.
L’eau potable et l’assainissement sont des conditions préalables à l’avènement de « l’Afrique que nous voulons »
En 2001, l’UA ― dans le cadre de la Déclaration d’Abuja sur le VIH/SIDA, la tuberculose et autres maladies infectieuses ― a fixé pour les dépenses de santé un objectif de 15 % de l'ensemble des dépenses publiques. En 2023, les gouvernements africains étaient en dessous des 7 % et la moyenne continentale qui s'élevait à 1,4 % en 2000 n’était que de 1,9 %, 23 ans plus tard. La dépense moyenne a augmenté de 51,6 dollars US par habitant au cours de cette période pour atteindre 142,9 dollars US. Cependant, cette progression stagne depuis 2013.
Pour atteindre les cibles ambitieuses fixées dans les Objectifs de développement durable en matière d’accès universel et équitable à l’eau potable et à un assainissement adéquat, les gouvernements africains devraient porter les dépenses par habitant à un niveau compris entre 249 et 270 dollars US. En 2023, seuls 10 pays l'atteignaient. De plus, il est important de noter que toutes ces dépenses n’ont pas été consacrées à l’approvisionnement en eau et à l’assainissement. Pour combler ce déficit, les gouvernements restent fortement tributaires des bailleurs de fonds internationaux pour les investissements dans les infrastructures et les systèmes.
Les lacunes dans le financement des donateurs
L’aide publique au développement consacrée au secteur EAH a atteint un pic de 3,6 milliards de dollars US en 2019, avant de retomber à 3 milliards en 2024. Cette évolution est principalement due à la baisse des contributions de certains pays clés du Comité d’aide au développement, tels que le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Allemagne et les Pays-Bas. L’augmentation de la contribution de la France et du Japon n’ont pu compenser la baisse de près de 16 % des investissements enregistrée par les autres pays du Comité au cours des cinq dernières années. Ce sous-financement des infrastructures EAH, mais également des programmes d’éducation et de formation, des systèmes administratifs et de la gestion des déchets, ne fait qu’aggraver une situation déjà précaire.
Plusieurs pays se sont déjà adaptés à l’évolution du paysage financier. Le Nigeria, par exemple, a longtemps été fortement dépendant de l’aide internationale, ayant reçu plus d’un milliard de dollars d’aide des États-Unis en 2023. Pourtant, le gel brutal de ce soutien pendant 90 jours en 2025 a donné lieu à un plan de transition, le Nigeria s’engageant à consacrer un milliard de dollars de ses propres fonds à des réformes du secteur de la santé, ainsi que 3,2 millions de dollars supplémentaires pour l’achat de médicaments anti-VIH. Le Ghana a également été confronté à un gel soudain de 78 millions de dollars US, à la suite duquel son gouvernement a prolongé une stratégie de financement national qui affirme sa souveraineté financière sur son développement.
La voie à suivre
Des institutions africaines, telles que les Centres africains pour le contrôle et la prévention des maladies et l’UA, ont mis en place un Fonds africain de lutte contre les épidémies afin d’apporter un financement rapide et flexible en cas de crises sanitaires. Les institutions financières panafricaines soutiennent également cette transition vers l’autonomie : en 2025, la Banque africaine de développement a dévoilé un plan d’investissement de 6 milliards de dollars US visant à transformer le secteur de la santé en Afrique.
Tous ces changements contribuent à l’émergence d’un paradigme post-donateurs, axé sur la mise en place d’un système de santé et d’approvisionnement en eau, d'assainissement et d'hygiène souverain que les pays africains financeront, géreront et pérenniseront eux-mêmes, les partenaires extérieurs étant réduit à un rôle de soutien. L’Afrique ne demande pas la charité, mais une certaine solidarité et un investissement collaboratif, la solidité des systèmes de santé africains constituant un bien public mondial.
L’objectif n’est pas de réduire le nombre de partenariats, mais de les améliorer en privilégiant de nouvelles relations axées sur le renforcement des capacités plutôt que sur la substitution. Alors que les fondements évoluent, le défi consiste désormais à transformer cette dynamique en systèmes durables, capables de survivre aux cycles politiques et aux tendances des donateurs. Les priorités de l’UA pour 2026 ouvrent une fenêtre politique qui permet de traduire cette ambition en investissements nationaux soutenus et en réformes institutionnelles. Pour que ce tournant soit réel, la question du financement et de la mise en œuvre dans les années à venir sera plus déterminante que toutes les déclarations.