RDC et Ouganda : confiner Ebola pour éviter des pertes en milliards
Plus de 700 millions de dollars de financement sanitaire sont nécessaires pour contenir l’épidémie et éviter une crise régionale plus grave.
Publié le 10 juillet 2026 dans
ISS Today
Par
Blessing Chipanda
chercheur principal consultant, Afriques futures et innovation, ISS
Jakkie Cilliers
président du Conseil d’administration de l’ISS responsable de programme, Afriques futures et innovation
L’épidémie d’Ebola due à l’espèce Bundibugyo, qui touche la République démocratique du Congo (RDC) et l’Ouganda, constitue un défi urgent de santé publique et de développement pour la région des Grands Lacs. Bien qu’étant moins importante à ce stade que l’épisode survenu en Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016, cette épidémie localisée peut, conformément aux tendances passées, s’aggraver si son confinement est retardé et les systèmes de santé mis à rude épreuve.
Confiner l’épidémie est la priorité politique immédiate. Une transmission non maîtrisée entraînerait une augmentation de la mortalité, ainsi que des coûts économiques élevés dus à une baisse de la productivité, à un accroissement de la pression fiscale et à des perturbations du commerce, des investissements et du développement.
Au 7 juillet, la RDC indiquait 1 759 cas confirmés et 600 décès confirmés liés à Ebola, et l’Ouganda faisait état de 20 cas confirmés et deux décès. Les chiffres de mortalité doivent être interprétés avec prudence en raison d’une possible sous-estimation dans les zones reculées.
Aucun cas confirmé n’a été signalé au Rwanda ni au Burundi voisin. Ces deux pays ont néanmoins renforcé leur surveillance et leur état de préparation compte tenu de nombreuses liaisons avec l’est de la RDC, notamment par le biais du poste-frontière de Goma-Rubavu.
Un confinement rapide coûte bien moins qu’une riposte ultérieure à une épidémie plus étendue
Les épidémies d’Ebola peuvent perturber les services de santé et affaiblir les capacités des systèmes y relatifs. Les ressources étant réaffectées aux interventions d’urgence, la prise en charge d’autres maladies transmissibles risque d’en pâtir, entraînant une augmentation des taux globaux d’incidence et de mortalité. Cette conjoncture peut réduire à néant des progrès durement acquis et mettre à rude épreuve des systèmes de santé déjà en difficulté, d’où l’importance d’un confinement rapide.
En juin, le programme African Futures and Innovation (AFI) de l’Institut d’études de sécurité a modélisé l’impact d’un scénario de « confinement » par rapport aux prévisions liées à la « trajectoire actuelle » (statu quo). La catégorie « autres maladies transmissibles » de la plateforme de modélisation International Futures a intégré Ebola et servi à modéliser l’effet associé.
Selon l’AFI, la trajectoire actuelle pourrait causer jusqu’à 3 360 et 520 morts en RDC et en Ouganda respectivement d’ici fin 2026, contre 490 en RDC et 30 en Ouganda si l’épidémie est confinée. Le nombre réel de décès dus à Ebola est déjà supérieur aux prévisions de confinement, illustrant la gravité de la situation. Elle pourrait s’aggraver en 2027, avec environ 4 340 décès supplémentaires en RDC et 750 en Ouganda.
Ces chiffres sont bien inférieurs à ceux de l’épidémie d’Ebola qui a frappé l’Afrique de l’Ouest entre 2014 et 2016 et fait environ 11 325 décès, mais ils soulignent les risques inhérents à une intervention tardive.
Pour confiner l’épidémie, il faudra augmenter considérablement les dépenses de santé publique afin de renforcer la surveillance épidémiologique, les analyses de laboratoire, les structures de soins, la sensibilisation des communautés et les systèmes d’intervention d’urgence. Ces mesures permettraient non seulement de limiter la transmission, mais aussi de rétablir la confiance du public et de maintenir l’activité économique.
Suivant le scénario de confinement de l’AFI, les dépenses publiques de santé en 2026 devraient atteindre au moins 1,82 milliard de dollars en RDC et 1,17 milliard de dollars en Ouganda. Cela représente une augmentation de plus de 540 millions de dollars par rapport aux prévisions de la trajectoire actuelle en RDC et de 170 millions de dollars en Ouganda. Au total, au moins 710 millions de dollars de financement supplémentaire dans le domaine de la santé seraient nécessaires pour confiner efficacement l’épidémie.
Une intervention précoce serait fort avantageuse en termes de vies sauvées. Par ailleurs, un confinement rapide est nettement moins coûteux qu’une riposte ultérieure à une épidémie plus étendue et plus ancrée.
Les besoins financiers estimés correspondent globalement à l’appel d’urgence de 518 millions de dollars US lancé le 5 juin par les Nations Unies et leurs partenaires humanitaires. Plusieurs gouvernements et partenaires au développement se sont déjà engagés à apporter leur soutien, mais le financement en cas de crise est souvent réactif et temporaire.
L’épidémie actuelle met en évidence la nécessité d’investir de manière plus systématique dans la préparation aux épidémies, les systèmes de surveillance, les infrastructures de laboratoire, les agents de santé communautaires et les capacités d’intervention rapide.
Toutefois, ces dépenses supplémentaires de santé ne doivent pas se faire au détriment d’autres priorités de développement. Les gouvernements africains sont souvent contraints en période de crise de réaffecter des ressources initialement destinées à l’éducation, à la protection sociale, à la sécurité alimentaire et aux infrastructures. Ils risquent ainsi de compromettre les acquis de développement à long terme et de faire peser le fardeau de la situation d’urgence sur les populations vulnérables.
États et partenaires au développement s’engagent à agir, mais les fonds d’urgence sont souvent ponctuels
Le défi consiste non seulement à mobiliser des financements d’urgence, mais aussi à obtenir des ressources supplémentaires et flexibles permettant aux gouvernements d’intervenir sans mettre en péril les objectifs de développement plus larges.
Par ailleurs, le virus Ebola peut décourager la participation aux marchés en raison de l’incertitude et de la crainte de contamination. Les restrictions aux frontières, la baisse des déplacements et les perturbations des réseaux de transport entravent le commerce, les services et l’activité agricole. Ces effets sont particulièrement saillants dans la région des Grands Lacs, où les communautés dépendent des liens économiques et sociaux transfrontaliers. Si la maîtrise de la pandémie est encore retardée, la région pourrait être confrontée à une hausse du nombre de décès dus aux maladies transmissibles, parallèlement à un ralentissement de la croissance économique.
Il est fréquent que l’activité économique ne disparaisse pas complètement, mais se déplace vers des circuits informels et non contrôlés, les ménages cherchant à préserver leurs revenus et leurs moyens de subsistance. À mesure que l’économie informelle croît, les recettes tirées des droits de douane, de l’impôt sur les sociétés et d’autres sources nationales diminuent.
Les modélisations de l’AFI montrent qu’en 2026, la RDC et l’Ouganda pourraient perdre respectivement environ 70 et 60 millions de dollars de recettes publiques, en raison de la baisse de l’activité économique formelle, de l’essor de l’économie informelle et de la pression budgétaire liée au financement de la riposte à l’épidémie. Les deux gouvernements sont déjà sous pression pour financer des interventions sanitaires d’urgence tout en maintenant les dépenses essentielles en matière de développement.
En 2026, l’épidémie pourrait faire perdre à la RDC environ 70 millions de dollars de recettes publiques
Quatre principales implications politiques se dégagent de ces conclusions.
Premièrement, un confinement précoce coûterait bien moins qu’une escalade incontrôlée. Une intervention rapide sauve des vies, réduit les perturbations économiques et diminue les coûts budgétaires à long terme. Deuxièmement, le financement sanitaire d’urgence doit être mobilisé rapidement et compléter les ressources de développement existantes.
Troisièmement, les mesures de riposte devraient préserver les moyens de subsistance et l’activité économique formelle dans la mesure du possible, en particulier dans les communautés frontalières qui dépendent du commerce et de la mobilité. Enfin, cette épidémie souligne l’importance d’investir dans des systèmes de santé résilients avant la survenue de crises. Des réseaux de surveillance solides, des systèmes de laboratoires, des agents de santé communautaire et des mécanismes transfrontaliers de préparation constituent les garanties les plus efficaces contre de futures épidémies.
La Banque africaine de développement et d’autres partenaires au développement peuvent mobiliser des financements d’intervention rapide, soutenir la résilience des systèmes de santé et renforcer la préparation régionale. La préparation aux épidémies doit être reconnue non seulement comme une priorité sanitaire, mais aussi comme un impératif de développement, de stabilité budgétaire et de résilience régionale.
Cet article a été publié pour la première fois sur le blog Africa Tomorrow du programme Afriques futures et innovation de l’ISS.
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