Une agence africaine de notation de crédit peut-elle susciter la confiance ?
Les notations traditionnelles semblent désavantager le continent, mais créer une agence africaine ne reviendrait-il pas à s’auto-évaluer ?
L’Afrique peut-elle remédier au parti pris dont font preuve, selon elle, les trois principales agences de notation financière ? L’Union africaine (UA) et d’autres acteurs du continent estiment que les notes attribuées aux États africains sont injustement basses, ce qui renchérit les coûts d’emprunt et freine le développement.
En février 2025, l’UA a donc annoncé la création de l’Agence africaine de notation de crédit (AfCRA), basée à Maurice. En septembre dernier, Marie-Antoinette Rose-Quatre, directrice générale du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs de l’UA, a déclaré : « L’Afrique ne se contente plus d’être un observateur passif dans ce débat. Nous prenons en main notre propre discours et mettons en œuvre des solutions concrètes, élaborées localement. »
En moyenne, le trio des grandes agences privées américaines (Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch Ratings) attribue aux États africains des notes inférieures à celles des pays développés.
En 2025, seuls le Botswana, le Maroc et l’île Maurice bénéficiaient d’une notation de qualité d’investissement, tandis que l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire et le Bénin étaient notés juste en dessous. Les 49 autres pays ont obtenu une note bien inférieure. Privés de notation, plusieurs États africains restent exclus des marchés de capitaux.
Néanmoins, ces notes, dans l’ensemble inférieures à celles des pays développés, ne prouvent pas qu’il y a un parti pris puisque ces agences américaines affirment appliquer les mêmes critères à tous les États.
Ces critères sont largement similaires et fondés sur la solidité des institutions, de l’économie et de la gouvernance, le rôle de la société civile et de la justice, ainsi que sur l’efficacité des politiques monétaires et macroéconomiques.
Des notes inférieures attribuées aux États africains ne démontrent pas l’existence d’un biais
Un rapport publié en avril par la Fondation Konrad-Adenauer (KAS) et l’Institut Leibniz de recherche économique soulignait que certaines mesures comme celles du produit intérieur brut (PIB) et des ratios d’endettement sont objectives, contrairement à l’évaluation de la solidité des institutions et de la gouvernance qui est plus partiale. Or, c’est la pondération que les agences attribuent à ces différents critères qui est précisément susceptible d’introduire des biais.
Selon ce rapport, certains des indicateurs objectifs s’avéraient intrinsèquement défavorables aux pays africains. Par exemple, le trio met l’accent sur le PIB par habitant comme mesure de performance économique : cela revient à sanctionner les pays les plus pauvres pour leur situation, sans leur offrir de meilleures perspectives.
Le rapport relève un écart flagrant entre les revenus par habitant. En 2023, ceux-ci variaient entre 511 dollars US en République démocratique du Congo (RDC) et 98 700 dollars US en Irlande. Selon les auteurs, dans ce modèle, la plupart des pays africains « devraient porter leur revenu par habitant au niveau de celui de Maurice [10 552 dollars US]… toutes choses égales par ailleurs, pour obtenir un relèvement de leur notation d’un cran ».
De même, selon un rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) publié en 2025, le trio accordait davantage d’importance à la détention de réserves adéquates pour les pays en développement que pour les pays développés. Cela a poussé les pays en développement vers des actifs sûrs mais peu rémunérateurs, au détriment d’investissements à plus fort rendement.
Le rapport KAS-Leibniz a utilisé une formule mathématique complexe pour conclure à l’existence d’un biais qui introduirait une sous-évaluation des gouvernements africains de 0,5 à 1 point en moyenne, écart certes minime mais significatif.
Pour que l’AfCRA soit couronnée de succès, elle doit être indépendante et transparente
Le mois dernier, un séminaire organisé conjointement par Chatham House et la KAS s’est penché sur la manière dont une agence de notation africaine pourrait améliorer les conditions de financement du continent. Marie Diron, de Moody’s, a implicitement rejeté l’idée d’un biais dans les notations de l’agence.
Elle a déclaré que Moody’s avait analysé 40 ans de défauts de paiement à l’échelle mondiale : « si nos notations étaient biaisées, la probabilité de défaut des États africains, à niveau de notation équivalent, devrait être inférieure à celle d’autres États ». D’après elle, Moody’s a relevé une « parfaite concordance » entre les États africains et les autres pays.
Toutefois, au-delà d’un éventuel parti pris du trio envers l’Afrique, une agence continentale serait-elle en mesure de régler le problème ?
David Lubin, chercheur principal à Chatham House, a précisé que les gestionnaires de portefeuilles et les investisseurs s’appuyaient sur les notations de crédit pour décider s’il fallait investir, par exemple, en RDC ou aux Philippines. Selon lui, l’AfCRA ne servirait qu’à comparer les opportunités d’investissement en Afrique.
Il se demande si la création de l'AfCRA ne reviendra pas pour l’Afrique à être juge et partie. Pourquoi les gestionnaires de fonds de pension et les autres acteurs feraient-ils confiance à une agence africaine pour noter objectivement les États africains ?
Hannah Wanjie Ryder, PDG de Development Reimagined, a déclaré que les agences de notation devraient aussi prendre en compte les efforts extraordinaires des gouvernements africains pour éviter les défauts de paiement. Elle a ajouté que l’AfCRA serait également mieux placée que les organismes extérieurs pour comprendre les spécificités des économies africaines, notamment l’importance du secteur informel.
Les expériences précédentes d’une agence régionale de notation ne sont pas encourageantes
Cependant, les résultats d’expériences précédentes ne sont pas encourageants. Le rapport KAS-Leibniz note qu’en 2012, l’entreprise européenne Scope a commencé à attribuer des notations afin d’offrir une alternative européenne au trio.
En effet, le trio était « perçu comme partial à l’égard de l’Europe et insuffisamment sensible aux spécificités européennes », des arguments identiques à ceux qui ont conduit à la création de l’AfCRA. Le rapport KAS-Leibniz révèle toutefois que Scope détient moins de 1 % du marché mondial et n’a pas encore réduit le coût du crédit des émetteurs européens.
Comme l’ont souligné le rapport de l’UA et de la fondation KAS-Leibniz, ainsi que les débats organisés par Chatham House, le succès de l’AfCRA est lié à la stricte indépendance et à la complète transparence de ses activités. Elle doit fonctionner comme une entreprise privée, sans financement de l’UA ou d’un gouvernement africain, et émettre des notations de crédit soumises à un contrôle externe complet.
À défaut d’alléger les conditions financières de l’Afrique par ses notes, l’AfCRA pourrait y parvenir indirectement en aidant les gouvernements et entités africains à se positionner pour décrocher de meilleures notations, y compris auprès du trio.
Il s’agirait d’amener les trois grandes agences à mieux cerner les réalités du continent et à se montrer plus ouvertes et impartiales face au risque de crédit aux pays africains, une tendance qui semble déjà se dessiner.
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