L’or de l’ouest Malien : une aubaine pour des groupes terroristes ?

2021-04-01

Le 9 avril 2020, des groupes affiliés à Al-Qaïda opérant dans le Sahel ont attaqué un poste de gendarmerie et de douanes sur la route reliant Bamako à Kayes, dans l’ouest du Mali. Quatre mois plus tard, un autre poste de gendarmerie situé sur l’axe Nioro-Kayes était ciblé.

Carte de la région de Kayes

Carte de la région de Kayes

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Autrefois à l’abri des groupes extrémistes violents, cette région du Mali qui borde la Mauritanie, le Sénégal et la Guinée pourrait devenir un foyer émergent de leurs activités. Le 08 février 2021, les autorités sénégalaises annonçaient le démantèlement d’une cellule dormante de la Katiba Macina dans la localité de Kidira, frontalière à la région de Kayes.

Alors que l’ouest malien échappe au champ d’action des efforts de stabilisation, les tendances récentes portent à croire que les groupes extrémistes violents ont saisi tout son poids stratégique. Constituant 77 % de la production aurifère nationale, la région pourrait être une aubaine financière pour eux. Les revenus engrangés par l’État malien à travers l’exploitation aurifère sont indispensables pour l’économie nationale, représentant 75 % des recettes d’exportation, 25 % du budget et 8 % du produit intérieur brut (PIB).

Les recherches menées récemment par l’Institut d’études de sécurité (ISS) dans la région de Kayes démontrent qu’un certain nombre de vulnérabilités associées à l’économie aurifère pourraient favoriser l’implantation des groupes extrémistes violents dans la région ainsi que leur expansion aux États côtiers voisins tels que la Guinée et le Sénégal.

Les groupes extrémistes violents pourraient instrumentaliser les vulnérabilités liées à l’exploitation aurifère

Une étude antérieure menée par l’ISS dans la région du Liptako Gourma (à cheval entre le Burkina, le Mali et le Niger) révèle que l’extraction aurifère constitue déjà une ressource permettant à ces groupes de générer des revenus, de se doter de capacités opérationnelles et de moyens de subsistance. Ils instrumentalisent le ressentiment des populations locales, notamment lié aux lacunes de la gouvernance étatique dans le secteur minier. Cela leur offre la possibilité de recruter de nouveaux membres, de se rallier le soutien des communautés locales et d'étendre leur spectre opérationnel.

Malgré les évolutions sécuritaires dans la région de Kayes, l’État malien et ses partenaires continuent de circonscrire la majorité de leurs efforts de lutte et de prévention de l’extrémisme violent aux régions du nord et du centre du pays. Bien qu’une telle approche soit nécessaire, elle devrait toutefois s’adapter aux mutations du contexte ; une attention particulière devrait être accordée à l’ouest.

Les sites d’orpaillage dans la région de Kayes échappent en grande partie aux efforts de contrôle de l’État. Les sites artisanaux restent largement sous la coupole de chefs coutumiers qui ne sont pas toujours au fait des stratégies d’implantation des groupes extrémistes violents à travers le contrôle des économies locales.

En outre, l’orpaillage dans la région est fortement lié aux trafics transfrontaliers. Les entretiens menés par l’ISS indiquent que l’approvisionnement des orpailleurs en intrants chimiques (notamment le cyanure et le mercure) et en drogues sont le fait de réseau illégaux opérant depuis le Bénin, le Burkina, le Maroc, le Sénégal et le Togo. Ces réseaux multiples, diffus et généralement vastes, pourraient servir de canaux illicites de vente d’or au profit du financement des groupes extrémistes violents.

Certains sites artisanaux s’ouvrent sur les périmètres industriels avec la complicité des chefs communautaires

Ces groupes tirent également profit des tensions et frustrations sociales liées aux conflits fonciers dans la région. Ces griefs ont favorisé l’implantation des groupes extrémistes violents en de nombreux autres points du Sahel. Les communautés locales reprochent au gouvernement de leur attribuer des couloirs d’exploitation pauvres en or, comparativement aux périmètres plus productifs alloués aux compagnies minières.

Plusieurs sites artisanaux sont ainsi ouverts sur des périmètres industriels avec l’aval des chefs traditionnels. Les orpailleurs en sont parfois expulsés de force par les forces de l’ordre, ce qui accroît davantage la frustration des populations et peut mener à des heurts violents. Les communautés locales dénoncent un zèle des autorités à privilégier les intérêts des compagnies minières à leur détriment.

Les communautés de la région de Kayes se sentent également négligées et marginalisées. Malgré l’apport de ses richesses aurifères à l’économie nationale, la région reste faiblement dotée en services sociaux de base. Les gouvernements successifs ont peu investi dans les infrastructures routières, sanitaires et scolaires, ou encore en fourniture d’électricité.

Ces ressentiments et frustrations constituent de plus en plus le ferment d’attitudes de défiance vis-à-vis de l’État et de recours à la violence pour résoudre des problèmes. De violents affrontements entre les jeunes et la police en 2018 à Kéniéba témoignent de cette tendance. Ceux-ci ont paralysé la ville pendant plus de trois jours, entraîné la mort d’une personne et l’incendie des bureaux du préfet et de son domicile.

Sous fond de frustration, les communautés ont de plus en plus recours à la violence comme moyen de gestion des conflits

De tels incidents offrent potentiellement une fenêtre d’opportunité pour le recrutement et l’implantation des groupes extrémistes violents désireux d’élargir leur spectre d’action. Une réalité fort probable d’après cette confession d’un jeune rencontré par ISS dans la région : « Si les jihadistes arrivent à 15 h et nous proposent d’exploiter les périmètres industriels, nous les rejoignons à 16 h. »

Pour éviter une répétition des scénarios du centre et du nord, le Gouvernement et ses partenaires devraient élargir leurs efforts de prévention à la région de Kayes, porte ouverte vers les pays côtiers tels que la Guinée, le Sénégal et la Mauritanie.

Fahiraman Rodrigue Koné, chercheur principal et Nadia Adam, chargée de recherche, ISS Bamako

Cet article a été rédigé avec le soutien du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas et du Fonds britannique pour la résolution des conflits, la stabilité et la sécurité.

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