Les enseignements de l’Algérie sur les combattants terroristes étrangers

2019-12-04

Un réseau de conflits alimentés par des groupes terroristes, des insurgés et des milices locales s’étend à travers le Mali, le Burkina et le Niger, aggravant la situation sécuritaire dans le Sahel. La plupart des combattants impliqués dans ces conflits sont originaires de ces trois pays, et beaucoup se battent non loin de chez eux. Cependant, un petit nombre de combattants étrangers liés à Al-Qaïda ou à l’État islamique est également présent dans la région. À la suite des revers essuyés par l’État islamique en Syrie, l’on craint d’assister à un flux accru de combattants étrangers au Sahel.

Les Algériens, surtout, se distinguent par leur implication dans les conflits sahéliens. Leur présence pose un défi sécuritaire pour l’Algérie et a conduit le gouvernement à mettre en place un programme de démobilisation des terroristes algériens au Sahel.

Depuis 2017, l’Algérie parvient à convaincre nombre de ses ressortissants qui luttent dans le Sahel de déposer les armes. Près de 200 Algériens, principalement actifs au Mali, ont ainsi rendu les armes. Bien que cela ne suffise pas à mettre fin aux conflits dans la région, la consolidation de la paix passe néanmoins par la recherche d’une solution au problème des combattants étrangers qui y sont présents. Le programme de démobilisation mis en place par l’Algérie démontre comment y parvenir.

Les Algériens se distinguent par leur implication dans les conflits sahéliens

En échange de leur reddition, ces combattants bénéficient d’une immunité judiciaire. L’Algérie coordonnerait également avec le Mali et la France pour permettre à ces nouveaux ex-terroristes de cheminer, sans crainte, vers les points de rendez-vous, situés dans les provinces du sud de l’Algérie.

L’approche d’Alger à l’égard des combattants étrangers dans le Sahel s’inscrit dans une stratégie de réconciliation à l’égard des terroristes qui remonte à la guerre civile des années 1990. Cette approche pratique, qui vise à affaiblir les groupes terroristes, a été couronnée de succès dans les années 1990 et 2000, période au cours de laquelle des dizaines de milliers de combattants ont été démobilisés et réintégrés dans la société. Bien qu’efficace sur le plan opérationnel, cette stratégie a été, et demeure, source de division au sein de la société algérienne.

Si tout un pan de ce programme demeure opaque, l’armée algérienne a publié des informations sur quelque 156 terroristes qui ont choisi de déposer les armes dans le sud du pays. Il s’agit notamment de leurs noms et prénoms, ainsi que de l’année à laquelle ils ont intégré ces groupes terroristes. Des informations similaires existent à propos des terroristes qui se sont rendus, ont été tués, ou capturés dans le nord de l’Algérie. Ces données mettent en évidence plusieurs points saillants.

Tout d'abord, il existe un fossé entre les terroristes basés en Algérie, plutôt vieillissants, et les combattants algériens actifs qui sévissent dans le Sahel, beaucoup plus jeunes. Plus de la moitié des terroristes tués ou capturés dans le nord de l’Algérie pour lesquels des données sont disponibles ont été impliqués dans des actes terroristes durant les années 1990. Seuls 16 d’entre eux ont rejoint les rangs de groupes terroristes au cours des dix dernières années.

Même les terroristes les plus expérimentés sont sensibles aux appels à la démobilisation

Parmi les Algériens démobilisés du Sahel, la tendance est très différente. Environ 80 % d’entre eux ont rejoint une organisation terroriste entre 2011 et 2016. Pas moins de 41 de ces 156 combattants ont rejoint l’un de ces groupes pendant la seule année 2012, ce qui laisse penser que la plupart des Algériens qui combattent dans le Sahel ne sont pas des militants de longue date implantés dans cette région après avoir été chassés de leur pays. Il semble plutôt s’agir de nouveaux combattants qui ont été entraînés dans les conflits sahéliens après 2011.

Cette période est importante dans la dynamique du conflit qui touche le septentrion malien – la crise au Mali n’a cessé de s’intensifier depuis qu’elle a vu le jour en 2012 – et illustre les liens sociaux et ethniques entre les populations du Mali et du sud algérien. Ces liens ont incité certains combattants algériens à se mobiliser. Cependant, l’arrestation le mois dernier, dans le nord-ouest de l’Algérie, de 11 jeunes hommes qui tentaient de rejoindre des groupes terroristes sahéliens démontre que l’attrait des combats dans le Sahel ne se limite pas aux seuls individus issus du sud du pays.

En effet, certains jeunes Algériens sont toujours vulnérables aux efforts de recrutement des terroristes, peu importe leur région d’origine. La plupart des combattants étrangers algériens ont pris le chemin du sud, plutôt que de combattre dans leur pays ou de se rendre en Syrie, comme l’ont fait maints Tunisiens.

Le deuxième point saillant mis en lumière par les données publiées est que même les terroristes les plus expérimentés sont sensibles aux appels à la démobilisation. La plupart des combattants démobilisés se sont engagés dans des groupes terroristes entre 2012 et 2016, alors que peu d’entre eux ont rejoint leurs rangs avant 2011 ou après 2017. Les combattants plus expérimentés se seraient laissé tenter par l’opportunité d’être démobilisés du fait d’une certaine désillusion organisationnelle ou encore à cause de leur épuisement.

Le dispositif de démobilisation a des répercussions importantes sur les capacités de combat des groupes terroristes

Troisièmement, si le programme de l’Algérie a eu un impact concret sur le terrain, il n’a pas permis de modifier la dynamique globale des conflits sahéliens de manière significative. Héni Nsaibia, fondateur de l’agence de consultance et de recherche Menastream, note que la démobilisation des combattants étrangers algériens a affaibli l’unité d’Al-Qaïda au Maghreb islamique dans la région de Tombouctou, au nord-ouest du Mali. Elle a également eu des répercussions, toujours au Mali, sur la Katiba Salaheddine, proche de l’État islamique, dont le chef et ses adjoints se sont rendus en 2018.

Alors même que les groupes terroristes qui accueillent des unités de combattants étrangers ont été affaiblis, les conflits intercommunautaires et les groupes militants locaux ont connu un essor certain. Ces paramètres sont venus masquer l’impact du programme algérien.

Enfin, les conséquences du dispositif de démobilisation sur la capacité de combat des groupes comptant de nombreux combattants algériens sont probablement plus importantes que ce que le nombre de combattants démobilisés laisse paraître. Les Algériens sont en effet surreprésentés à la tête de certains groupes terroristes sahéliens. La reddition de ces chefs peut mettre à mal les capacités et l’unité de ces groupes. Même les simples combattants qui ont choisi de rendre les armes sont pour la plupart des individus expérimentés, dont les connaissances opérationnelles et institutionnelles sont difficiles à remplacer.

Si les combattants étrangers ne constituent pas la majorité des combattants au Sahel, ils font partie intégrante de l’écosystème du conflit. Les efforts de consolidation de la paix qui impliquent des négociations avec les militants locaux ou la mise en place de mesures visant à s’attaquer aux facteurs structurels des conflits ne permettront pas de mettre fin aux hostilités tant que demeureront des combattants organisés et armés.

Le défi pour les gouvernements sahéliens, et de manière plus large pour la communauté internationale, est de savoir comment appréhender ces combattants. Les stratégies axées sur la localisation et l’élimination de terroristes – comme celles de la France et des États-Unis – ne suffisent pas.

Pour faire face au défi posé par les combattants étrangers, différentes approches doivent être envisagées et mises en œuvre dans le cadre d’une stratégie globale de consolidation de la paix. Les autres États dont des ressortissants ont rejoint les rangs de groupes terroristes dans le Sahel devraient tirer des leçons des efforts de démobilisation de l’Algérie. En éloignant leurs ressortissants des zones de combat, ces États pourraient contribuer à réduire la durée et l’intensité des conflits qui sévissent dans la région.

Dr Matthew Herbert, consultant principal de recherche, ISS Pretoria

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Crédit photo : Amanda Nero/IOM

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