Couper Internet pour taire la dissidence en Afrique centrale ?
Interrompre l’accès à Internet pendant les troubles politiques ébranle la confiance en l’État et sape une économie indispensable à la stabilité.
Publié le 27 avril 2026 dans
ISS Today
Par
Remadji Hoinathy
chercheur principal, Afrique centrale et bassin du lac Tchad, ISS
Au Gabon, l’accès aux réseaux sociaux est bloqué depuis février, dans un contexte de troubles sociaux et de grèves dans les secteurs de l’éducation et de la santé. Au moins 800 000 utilisateurs (environ 32 % de la population) ont été privés d’accès à Facebook, WhatsApp, Instagram, YouTube et TikTok. Internet avait déjà été coupé pendant trois jours lors des élections présidentielles de 2024.
Cette année, il y a eu une coupure temporaire au moment des élections de mars au Congo-Brazzaville, et l’isolement numérique a été la norme tacite pendant les élections présidentielles de 2021 et celles de mars 2026.
NetBlocks estime que les restrictions d’accès aux réseaux sociaux au Gabon entrainent des pertes quotidiennes d’environ un milliard de francs CFA en moyenne, soit donc près de 30 milliards de francs CFA par mois. Le 1er avril, le gouvernement a annoncé une levée progressive des restrictions, mais l’utilisation des réseaux sociaux reste difficile.
Les coupures numériques, notamment d'Internet, la limitation du débit et le blocage ciblé de certaines plateformes en période de crise, deviennent une pratique de gouvernance très répandue en Afrique. Au moins 15 coupures d'Internet ont été enregistrées sur le continent en 2025, dont six rien qu'en Afrique centrale : l'Angola, le Cameroun, la République centrafricaine, le Tchad, la République démocratique du Congo et la Guinée équatoriale.
Les gouvernements invoquent généralement la stabilité et la cohésion sociale. Cependant, si les coupures leur permettent de contrôler les communications à court terme, elles exacerbent les divisions et les tensions à moyen terme et entraînent des coûts socio-économiques durables.
La coupure d'Internet au Gabon a coûté près de 30 milliards de francs CFA par mois
L’Internet et les réseaux sociaux ont donné naissance à une nouvelle catégorie d’acteurs politiques : les lanceurs d’alerte, les influenceurs, les journalistes en ligne et les commentateurs politiques. Là où les pouvoirs en place dominent la sphère publique et où les médias classiques sont sous pression, l’espace numérique amplifie les voix alternatives, en particulier parmi les jeunes et la diaspora.
Incapables de contrôler ou de censurer ces acteurs, de nombreux gouvernements, notamment en Afrique centrale, recourent à l’isolement numérique.
Toutefois, l’utilisation d’Internet et des réseaux sociaux va bien au-delà des loisirs et de l’activisme. Elle comprend le commerce en ligne, l’emploi, les soins de santé, l’éducation et bien d’autres domaines. Les économies d’Afrique centrale se caractérisent par un taux de chômage élevé chez les jeunes. Les petites entreprises et l’économie informelle, y compris l’économie à la demande, qui fait vivre les vendeurs en ligne, les livreurs et les créateurs de contenu qui dépendent fortement des réseaux sociaux, pourraient voir leurs activités et leurs revenus diminuer.
Le Tchad détient le record régional avec une interruption des réseaux sociaux de 472 jours entre 2018 et 2019, suivie d’une coupure ciblée en février 2024. Depuis novembre 2024, l’internet mobile a également cessé de fonctionner dans la province des Lacs à la suite d’une attaque de Boko Haram et de la contre-offensive qui s’en est suivie.
En Guinée équatoriale, l'île d'Annobón a été privé d’Internet pendant 14 mois à partir d'août 2024. Plusieurs autres arrêts de courte durée ou plus localisées ont eu lieu dans la région au cours des cinq dernières années.
Les coupures ne peuvent résoudre les crises qui provoquent les dissidences
Au-delà de l'Afrique centrale, la Tanzanie a coupé l'accès à Internet pendant les élections de 2025 et les troubles qui ont éclaté, dans un contexte d’abus avérés contre ceux qui contestaient la tenue du scrutin. L'Ouganda a fait de même lors des élections générales de 2026.
L'ONU exige que les coupures d'Internet respectent les critères de légalité, de légitimité, de nécessité et de proportionnalité. Ni au Gabon ni au Congo-Brazzaville, les raisons invoquées par les gouvernements ne semblent répondre à ces critères.
En raison de leur caractère apparemment illégal et illégitime, les coupures numériques sapent la confiance dans les institutions, creusant un fossé entre les gouvernements et les citoyens.
Au Gabon, le nouveau régime met à rude épreuve ses relations avec les citoyens, ceux-là mêmes – en particulier les jeunes – qui ont soutenu le coup d’État en 2023 et voté pour le président lors de l’élection de 2025. Au Congo-Brazzaville, la coupure d’Internet a renforcé les soupçons qui donnaient pour acquis le résultat de l’élection en faveur du président sortant, ce qui pourrait conduire à une contestation ou à une délégitimation des résultats.
En réponse aux critiques de la société civile et de l’opposition concernant l’utilisation abusive des coupures d’Internet, le gouvernement gabonais entend mieux encadrer l’utilisation des plateformes numériques. Dans cet objectif, une ordonnance sur l'utilisation des réseaux sociaux et la protection des mineurs a été publiée.
Réglementer ou réprimer les espaces numériques déterminera l'avenir démocratique de la région
Celle-ci définit le statut des influenceurs, fixe l'âge légal d’accès au numérique à 16 ans, introduit le concept de responsabilité solidaire pour les publications dans les groupes et les communautés en ligne et prévoit des sanctions.
Pour le gouvernement, elle permet de réglementer l'espace numérique et de lutter contre la désinformation et d'autres abus numériques. L'opposition politique, en revanche, y voit une atteinte aux libertés civiles.
Le développement d’Internet et des réseaux sociaux en Afrique centrale pose un véritable défi pour la gouvernance démocratique et la stabilité. Réglementer cet espace numérique tout en préservant les droits fondamentaux à la liberté d'expression et à l'accès à l'information n'est pas une préoccupation secondaire : elle est au cœur de l'avenir politique de la région.
Les États peuvent transformer ces tensions en opportunités, en garantissant un espace numérique au service du bien commun. Pour y parvenir, une approche équilibrée et proactive, qui combine le renforcement des cadres réglementaires, la promotion de la culture numérique et le soutien à la société civile, est essentielle pour une gouvernance démocratique stable et inclusive.
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